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Jésus aux mille visages

Pour enrichir notre compréhension de Jésus

Jésus aux mille visages

« Il n’est pas si simple de réfléchir sur Jésus », constatait en 1977 Henri Bourgeois, au seuil d’un livre au titre quelque peu dérangeant : Libérer Jésus (Editions Centurion). Et il proposait d’élargir sa compréhension de Jésus moyennant un détour par les représentations de Jésus qui peuvent habiter d’autres chrétiens, vivant dans des cultures différentes de la nôtre. L’article présenté ici, écrit quelques années plus tard, en 1981, pour les étudiants des Facultés catholiques de Lyon, reprend une expression du livre, et propose en esquisses successives les visages divers de Jésus selon les grandes aires culturelles ou plutôt continentales. Il invite à « chercher son chemin en découvrant les chemins d’autrui ». Opération anti-sectaire et élargissement de nos perspectives, en son temps, cet article reste bienvenu à notre époque de « mondialisation » où les univers se côtoient sans toujours se rencontrer. (AHB)


"Quand on se réfère à Jésus, quand on croit en lui, on est souvent tenté par une illusion. On pense que la représentation que l’on se fait de lui est la seule possible !

En fait, même en s’en tenant aux chrétiens, c’est-à-dire à ceux et celles qui croient en Jésus et se réclament de son Eglise, donc sans entrer dans le dédale des interprétations non-chrétiennes de Jésus, on doit constater qu’il y a des différences notables dans la façon de comprendre Jésus-Christ. Cela, à cause de la diversité des éclairages évangéliques. Et aussi à cause des écarts entre les traditions, les sensibilités ou les problèmes qui marquent les chrétiens, selon les époques et les lieux. Or, au fond, la multiplicité des visages de Jésus n’a rien de scandaleux. C’est bien plutôt une richesse, si chacun de nous veut bien ne pas idolâtrer sa propre conception. Et c’est le signe du Mystère de Jésus, qu’aucune image et qu’aucun titre ne peuvent exprimer totalement.

Voulez-vous que nous découvrions rapidement quelques-uns des mille visages actuels de Jésus ? Ce sera une façon d’enrichir notre foi et de mieux reconnaître le Nom qui est au-delà de tout nom.


Jésus en Europe occidentale

Jésus de Nazareth n’est pas né en Europe. Mais c’est l’Europe qui,pendant des siècles, lui a donné sa carte d’identité et son passeport ! Aujourd’hui, Jésus n’est plus sous contrôle européen. Ses visages sont internationaux. Mais les Européens gardent certaines manières propres de le comprendre. Je voudrais commencer par les indiquer d’un mot.

Malgré d’énormes différences entre les Pays-Bas et le Portugal, entre l’Allemagne et l’Italie, entre l’Espagne et la France, il est possible de caractériser la signification de Jésus pour les chrétiens d’Europe par quelques traits assez fréquemment soulignés.

En premier lieu, Jésus en Europe est souvent compris comme « l’homme pour les autres ». Ce titre n’est pas biblique, mais il exprime bien le sens évangélique de l’action et de la vie de Jésus. Homme juste, Celui qui « est passé parmi nous en faisant le bien », a rendu confiance et espérance en aimant inconditionnellement ceux et celles qu’il rencontrait. Fils du Père, il était, aussi et du même cœur, frère des hommes.

C’est sur la résurrection ou ce qu’on appelle le mystère pascal que le christianisme européen a surtout médité, ces dernières années. Car c’est à Pâques que Jésus se présente de façon plénière comme Fils et Frère. Comment lire les textes évangéliques relatifs à Pâques, comment vivre de Pâques dans un monde bloqué et essoufflé, quelle place faire à la vie de Jésus avant Pâques pour comprendre son acte pascal ? Ces questions sont familières à beaucoup en Europe, avec depuis peu une certaine insistance mise à nouveau sur le caractère réaliste et concret de la résurrection. Un effort pour lutter contre la tendance « idéaliste » de la foi et de la théologie se manifeste de la sorte.

Homme pour les autres, homme pascal, Jésus est donc tout ensemble de Dieu et des hommes. Et c’est finalement cette double et unique appartenance qui caractérise « cet homme inoubliable » en qui Dieu s’exprime et se rend présent de façon unique. C’est elle que l’Europe tente de mieux comprendre.

Jésus est en effet de Dieu, Fils de Dieu, témoin de Dieu. Il n’est pas seulement « homme pour les autres ». Il est aussi « homme pour Dieu ». Et, sur ce point de la divinité filiale du Christ, bien des sensibilités et des recherches interviennent aujourd’hui en Europe. En gros, on peut dire qu’on essaie de préciser quel est le visage de Dieu qu’exprime Jésus : un Dieu humble et non dominateur, crucifié et non tout-puissant. Et puis, sous la poussée des groupes de prière et grâce à une certaine redécouverte de la spiritualité orientale, l’Europe tente de dire en mots actuels le témoignage que Jésus rend à l’Esprit Saint. Difficile entreprise pour un continent plus habitué à parler de Dieu ou du Christ que de l’Esprit.

D’autre part, comment comprendre aujourd’hui le fait que Jésus est homme pour les autres ? Beaucoup ne veulent pas s’en tenir aux relations interpersonnelles de l’amour et de l’entraide. Ils cherchent la signification politique du message évangélique. Et ils sont frappés par le fait que Jésus a refusé d’être messie. Etait-ce apolitisme ? Pas forcément. Ce pourrait être aussi une volonté de laisser les foules, les hommes à leurs propres responsabilités. La foi ne transforme pas magiquement la politique ! Elle cherche plutôt à contester sa tentation totalitaire, sa tendance à devenir un absolu. Dans une perspective analogue, certains européens des « nouvelles cultures », fatigués de la politique et de ses formes classiques, se plaisent à voir en Jésus le « marginal », le contestataire non-violent, l’homme des marges qui vient troubler nos systèmes et nos routines.


Jésus en Amérique du Nord

Les USA, c’est le pays du « retour de Jésus ». Jésus revient, Jésus t’aime, Jésus est mort pour toi. On reconnaît dans ces formules les leitmotive des hippies des années 1960-70 et celles du « Mouvement de Jésus » ou de la « Jesus Révolution », en 1971. Le phénomène est bien connu. Il a touché un peu l’Europe. Les visages de Jésus qu’il présente sont ceux de la « contre-culture » qui s’en prend à la technocratie et au matérialisme de la société de consommation. Jésus, c’est une figure sacrée et joyeuse, qui vient rendre souffle et simplicité dans un monde hyperrationnalisé et froid.

Une autre contestation notable dans le christianisme américain, c’est la « théologie noire », autrement dit l’interprétation de Jésus par les Noirs américains. Dans la ligne et la longue tradition des negro spirituals apparaît un souci d’arracher Jésus à son contexte occidental, fait de pensée occidentale et rationnelle et de dogmatisme. D’une autre manière qu’en Amérique latine, avec des accents souvent plus violents, on en appelle alors à un Jésus libérateur. Symboliquement, on parle d’un Jésus noir : « S’il n’est pas noir comme nous, alors la résurrection a peu de sens pour notre époque. En vérité, s’il ne peut pas être ce que nous sommes, nous ne pouvons pas être ce qu’il est. Notre façon d’être avec lui dépend de sa façon d’être avec nous dans la condition de Noirs opprimés, nous révélant ce qui est nécessaire à notre libération. » (J.H. Cone).

Troisième ligne d’interprétation de Jésus en Amérique du Nord : c’est une certaine souplesse, une certaine liberté de pensée par rapport aux formes et formules reçues. Les échanges et les contacts entre les confessions chrétiennes ne sont pas pour rien dans cette sensibilité. Les visages américains de Jésus sont volontiers interconfessionnels. En même temps, ils sont très marqués par les évolutions culturelles, rapides et multiples en ce pays. Il y a quinze ans, on a beaucoup parlé aux USA de la « mort de Dieu ». C’était le constat culturel d’une situation où les gens semblaient s’éloigner du sacré et de la religion et peu s’intéresser à Dieu. Et c’était un essai théologique pour se demander si, dans l’Evangile, il n’y avait pas de quoi donner un sens à cette « sécularisation ». Certains estimaient que Jésus pouvait tenir la place de Dieu ou, pour mieux dire, que l’évangile de Jésus n’impliquait pas forcément la référence à Dieu expressément nommée. La perspective, un instant séduisante, s’est évidemment avérée évangéliquement intenable. Car Jésus n’efface pas Dieu. Si, d’une certaine manière, Dieu meurt bien en Jésus, cette mort ne l’annule pas mais l’exprime et l’atteste. En tout cas, cet essai est caractéristique de l’osmose entre Jésus et la culture en Amérique. Aussi bien, cet essai est caractéristique de l’osmose entre Jésus et la culture en Amérique. Aussi bien, lorsque la sensibilité eut changé, lorsque le rationalisme sous-jacent à la sécularisation fut dénoncé assez largement, ce fut un aute visage de Jésus qui devint dominant : celui de la Jesus Revolution.


Jésus en Amérique latine

Tentée entre 1950 et 1965 par l’idéologie du développement, l’Amérique latine, celle du moins qui récuse le conservatisme autoritaire des gouvernements de sécurité nationale, en est venue à une analyse plus radicale. La perspective réformiste du développement masquait les causes du mal socio-politique dont elle souffre. Ce mal, c’est la domination par l’étranger et, à l’intérieure de chaque pays, par les classes privilégiées. D’où le programme de libération qui consiste à faire des hommes « les agents de leur propre destin » (Gutierrez).

Dans cette optique, Jésus a un rôle. Celui de l’Evangile, où on le voit en train de libérer les malades, les marginaux, les écrasés. Celui de Dieu, qui, dans l’Ancien Testament, dès l’Exode, conduit son peuple sur les chemins de la liberté à travers de multiples captivités. Et c’est un rôle que Jésus est en mesure de jouer aujourd’hui, dans une Amérique latine où l’Eglise a une assise populaire considérable et où elle peut engager son crédit et son autorité dans la ligne d’une conscientisation et d’une libération à la fois politique et spirituelle. Jésus est donc le Libérateur. Les subtiles distinctions faites en Europe entre la libération temporelle et le salut évangélique ne sont sans doute pas récusées. Mais elles ne sont pas immédiatement pertinentes dans ce contexte. Jésus, qui a guéri les malades tout comme il a dévoilé l’orgueil de l’incroyance, ne se laisse pas enfermer dans des précautions qui ne sont pas d’urgence immédiate, en Amérique latine.


Jésus en Europe de l’Est

L’Europe de l’Est, politiquement sous régimes socialistes, compte des chrétiens orthodoxes et catholiques, avec d’autres communautés importantes, notamment baptistes. Entre la Lithuanie ou l’Estonie et la Roumanie, entre la Bulgarie et l’Arménie, entre Varsovie et Moscou, les différences politiques et aussi les écarts entre les traditions chrétiennes sont évidemment considérables. Malgré les risques de toute généralisation, risques qui se trouvent encore accrus en l’occurrence par la diversité des situations de pays en pays, on peut essayer de caractériser Jésus tel qu’il est perçu par les chrétiens européens de l’Est.

En premier lieu, le visage de Jésus est assez souvent, en Europe de l’Est, populaire. L’Evangile, transmis d’âge en âge par les Eglises, est fortement intégré à la culture traditionnelle. Et il y est reçu à travers une théologie souvent assez classique, qu’elle soit catholique, orthodoxe ou baptiste. Car l’urgence n’est pas dans la recherche théologique, comme c’est la tendance en Europe de l’Ouest ou aux USA. Elle est dans la fidélité. La liturgie, là où elle est possible, entretient cette fidélité. Et elle témoigne d’un Christ sauveur, présent dans le monde pour le recréer et le diviniser. « En Occident, l’accent porte su une certaine capacité d’agir selon un mode divin ; en Orient, il est mis sur la nouvelle créature et sur son existence selon un mode divin » (P. Evdokimov). En outre, à travers les sacrements et les icônes comme à travers la tradition évangélique, le mystère chrétien est moins tourné vers la conceptualisation et l’adaptation culturelle qu’il ne l’est en d’autres régions du monde. « L’orthodoxie confesse, elle n’explique pas. » (O. Clément).

En second lieu, l’Europe de l’Est comprend Jésus en tenant compte du contexte politique qui est le sien. Et cela, de plusieurs manières. Pour certains, Jésus n’a pas de lien immédiat avec les problèmes politiques. Il se tient dans l’ordre de la liturgie et les Eglises s’accommodent, tant bien que mal, du peu de liberté que leur laissent les Etats. Pour d’autres, le marxisme a quelque chose à dire à la foi, quelles que soient ses ambiguïtés. On trouve par exemple en Pologne des interprétations de Jésus assez analogues à celles des « théologies politiques » européennes ou américaines. Enfin, il est une tendance critique et contestataire. Celle, par exemple, que représente le prêtre russe D. Doudko : « Le Golgotha est en Russie, et là où est le Golgotha, là est la Résurrection. » - « Actuellement, un très grand miracle s’accomplit chez nous, en Russie ; c’est non seulement la crucifixion du Christ, mais aussi la résurrection des morts. »


Jésus en Afrique

Envisager le continent africain comme un tout et lui demander quels sont les visages de Jésus qui lui paraissent actuellement les plus importants, cela relève à nouveau de la gageure. Essayons pourtant.

Il me semble que le Christ, en Afrique, est avant tout envisagé comme sauveur. Mais le salut dont il s’agit n’a pas exactement les mêmes harmonies qu’en Occident. Il ne se centre pas d’abord sur le péché, comme à tendu à penser l’Europe jusqu’à une époque très récente. En Afrique, le salut a un contenu beaucoup plus large. Il consiste à s’intégrer à la vie, au cosmos, à la tradition des anciens, à la solidarité qui unit de façon familiale les vivants. Le problème africain n’est pas de réconcilier. Il n’est pas de réunir l’âme et le corps, le temporel et le spirituel, la vie personnelle et la vie collective. Car, précisément, c’est là une problématique occidentale, très portée à creuser les différences et à multiplier des distinctions qu’on a, ensuite, de la peine à dépasser. Le salut, en Afrique, c’est de faire et d’être ce que la vie appelle à faire et à être. Jésus préside à cette intégration. Il en dit le sens, comme un maître d’initiation. Il en montre toute la portée, en soulignant comment Dieu intervient personnellement dans l’expérience humaine. Mais il n’est pas un « rédempteur », au sens souvent dramatique que ce mot a dans la théologie européenne. Sa mort et sa résurrection n’ont pas le caractère tragique et extraordinaire qu’elles prennent parfois pour des occidentaux. Elles expriment simplement le sens radical de toute existence. Originales, elles le sont toutefois, puisque Jésus est Fils unique de Dieu et puisque sa résurrection pascale n’est pas seulement symbolique comme peut l’être celle que présentent les initiations, mais réelle et définitive puisqu’elle engage l’Esprit Saint.

Est-ce à dire qu’il n’y ait pas quelque libération à attendre de Jésus ? En fait, même si l’on parle ici ou là d’une théologie africaine de la libération, les différences entre la perspective africaine et celles du courant latino-américain sont grandes. Et les africains ne se reconnaissent pas spontanément dans les accents des noirs américains. Pour eux, la libération n’est qu’un aspect d’une totalité aux dimensions multiples et qu’on peut désigner avec le terme d’intégration. Etre intégré, c’est être sauvé. C’est être à sa place et c’est donc être à l’aise. Pour cela, l’Evangile propose assurément des indications libératrices. D’abord, en précisant l’identité de Dieu et son rapport avec les forces de la nature (les « esprits ») ou avec les anciens. Ensuite, en invitant l’homme à dépasser la peur qu’il a spontanément à l’égard des puissances mystérieuses qui traversent son existence et qui le vouent au fatalisme et à la passivité. Jésus appelle à se lever. Révélateur de Dieu et promoteur de l’initiative humaine, il est à ce double titre libérateur. Mais il l’est parce qu’il est, plus fondamentalement et plus largement, sauveur, intégrateur.

Aussi bien, pour les chrétiens africains aujourd’hui, Jésus est-il en mesure d’assumer « l’authenticité » des peuples noirs. Il peut et doit se faire africain, en échappant à la domination de la culture occidentale et en intégrant à son évangile les traditions spirituelles de l’Afrique. Ce qui, en pratique, demande du temps et du discernement. D’autant plus que l’authenticité doit être recréatrice et ne pas cautionner un conservatisme figé. L’identité africaine n’est pas seulement dans la préservation des traditions. Elle passe aussi par une certaine manière d’aborder l’avenir et d’entrer dans les transformations politiques que vit actuellement le continent. Le visage africain de Jésus, c’est donc non seulement celui d’un sauveur qui accomplit le meilleur de la spiritualité traditionnelle, mais aussi celui d’un inspirateur qui éclaire les avancées vers demain.

Enfin, le continent africain est aujourd’hui conduit à méditer sur Jésus en fonction de deux données religieuses importantes. C’est d’abord la présence et l’influence de l’Islam. Au voisinage et parfois au contact des musulmans, les chrétiens sont amenés à réaliser que leur foi ne s’arrête pas à la figure du Christ, comme certains occidentaux sont tentés de le penser, mais va jusqu’à un Dieu transcendant et vivant, lié aux hommes mais tout autre qu’eux. En second lieu, l’Afrique est une terre où germent les messianismes, c’est-à-dire ces mouvements religieux, le plus souvent nés dans le christianisme, qui s’organisent autour d’un messie noir et constituent des communautés nouvelles, parfois syncrétistes, et toujours à forte espérance. Il s’ensuit pour l’ensemble des chrétiens une question sur le messianisme de Jésus. Jésus fut-il exactement un messie, lui qui ne voulut pas être roi et qui découragea sciemment les espérances un peu trop merveilleuses des foules palestiniennes ?


Jésus en Asie

Dans l’immense Asie, les chrétiens sont en général peu nombreux. Hormis le Vietnam, la Corée du Sud et les Philippines, l’ensemble des pays asiatiques est marqué par l’hindouisme, le bouddhisme, l’islam et les religions sino-japonaises beaucoup plus que par le christianisme. Là où il est représenté, celui-ci est d’ailleurs le plus souvent d’obédience occidentale. Ce n’est que peu à peu que les chrétiens asiatiques entrent dansles perspectives d’authenticité si chères aux Africains.

Toujours est-il que Jésus est en train d‘acquérir une certaine identité asiatique. C’est, semble-t-il, d’abord sous les traits d’un maître spirituel qu’il est perçu. Ce qui se comprend, dans ce monde où l’expérience religieuse est populaire et multiforme. En Asie, Jésus représente une certaine manière d’être et de vivre. Et son témoignage compte plus que la théologie à laquelle a donné lieu son message. Les Asiatiques, amis de la tolérance et d’une certaine simplicité et souplesse théologique, craignent, en effet, la tendance occidentale à la spéculation abstraite et au dogmatisme.

Témoin d’une spiritualité originale et qui séduit même des non-chrétiens, Jésus pose pourtant problème, étant donné ce qu’il dit de Dieu. La difficulté n’est pas seulement celle qui touche à la divinité du Christ et que rencontrent une fois ou l’autre, bien des chrétiens dans le monde. Elle est, en un sens, plus radicale. Elle porte sur la réalité ou l’identité de Dieu. Autrement dit, avant d’affirmer que Jésus est Dieu, il faut, en Asie, commencer par clarifier la signification de Dieu.

Sur ce point, on le sait, les religions asiatiques ont des positions diverses. Reconnu dans l’hindouisme ou dans le shintoïsme, Dieu s’estompe dans le bouddhisme qui craint de « personnaliser » le divin comme il redoute d’enfermer l’homme dans les limites d’une individualité déterminée. Et, même là où Dieu est nommé, l’Asie hésite toujours à le définir de façon trop précise. Elle se plaît au contraire à multiplier ses figures, ses manifestations : c’est ce qu’on appelle couramment, mais parfois un peu vite, le polythéisme.

Tout cela, dira-t-on, est extérieur au christianisme. Et c’est vrai, à prendre les choses au plan des appartenances religieuses ou des doctrines. Mais, dans la vie courante, les chrétiens d’Asie ne peuvent faire abstraction de cet environnement religieux où Dieu les appelle à vivre la foi chrétienne. Si bien que le christianisme asiatique est normalement et heureusement marqué par les multiples sensibilités spirituelles de ce continent.

Qu’en résulte-t-il ? Le visage de Jésus se trouve reconnu non seulement comme maître spirituel mais comme révélation ou manifestation de Dieu. En Jésus, Dieu se présente et lève les plus grosses ambiguïtés qui affectent son nom ou son image chez les hommes. En lui, Dieu s’exprime. Il se manifeste comme personnel et non comme indéterminé, comme amour et non comme force ou vie anonyme, comme engagé définitivement dans l’histoire par l’incarnation du Christ et non comme se montrant épisodiquement aux hommes à travers des « avatars » (= « incarnations » multiples et provisoires).

Mais, précisément, cette révélation de Dieu en Jésus-Christ ne rejoint pas exactement l’attente des spiritualités asiatiques. Comme le souligne K. Koyama, un missionnaire japonais en Thaïlande, comment parler évangéliquement d’un Dieu qui aime avec passion les hommes dans un monde où le détachement et l’impassibilité sereine sont des valeurs traditionnelles primordiales ? Et encore, comment témoigner d’un Dieu engagé dans une histoire avec les hommes et qui s’est présenté une fois pour toutes en Jésus-Christ dans un monde de la mousson où c’est la répétition cyclique qui constitue le sens foncier de la durée ?

Certes, l’Asie comme le reste du monde est affrontée aux mutations économiques et politiques de notre temps. D’autres perspectives, d’autres valeurs, se trouvent dès lors intégrées à son patrimoine spirituel. La transformation du monde, le sens de l’histoire, l’ouverture internationale prennent peu à peu une importance réelle. Est-ce à dire que ces changements permettent de mieux comprendre Jésus, malgré les difficultés et les incertitudes de toute mutation ? Il est encore trop tôt pour le dire. Mais on peut déjà affirmer que l’Asie aura une manière propre d’aborder les problèmes communs aujourd’hui à l’ensemble des hommes. Et tout donne à penser qu’un jour le visage de Jésus prendra un aspect original, pour le plus grand profit spirituel de l’ensemble des chrétiens.

Henri Bourgeois, Doyen de la Faculté de Théologie Bulletin des Facultés catholiques de Lyon, janvier-avril 1981, p. 27-31.

A propos de Jésus, lire aussi Geneviève Comeau

Voir : LibérerJésus


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