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Un itinéraire

JALONS DANS UN ITINÉRAIRE

Sur le canevas tracé par le précédent article, ce second article se propose de détailler un peu l’itinéraire du théologien Henri Bourgeois. À défaut de biographie, il voudrait souligner l’originalité de sa position et la diversité de ses ministères, qui constituent le cadre en lequel s’élabora son œuvre théologique.

I – Première période : UN TEMPS POUR MÛRIR (1934-1972)

Le temps où un être se forme, grandit et mûrit. Pour Henri Bourgeois, la croissance s’effectue dans une époque riche en événements et en débats, où s’inventent de nouvelles formes de vie et de pratiques chrétiennes.

a) : Une époque mouvementée

Né en 1934, à Roanne, la partie du département de la Loire qui se trouve dans le diocèse de Lyon, Henri Bourgeois appartient à une génération qui a connu plusieurs drames nationaux.

Son enfance est marquée par la deuxième guerre mondiale de 1939-1940 et ce qui l’a suivi : l’Occupation, avec ce que cette situation représentait de difficultés pour subsister et envisager l’avenir, puis la Libération, en 1944, avec le formidable élan d’espérance pour la jeunesse d’alors. Mais en 1944, Henri était encore un enfant.

Dix ans après la fin de ce drame, un autre survint : la guerre d’Algérie (1954-1962). Mobilisé, comme beaucoup d’autres de ses collègues séminaristes, il est attaché deux ans à un poste du Constantinois, très isolé. Une fois libéré, en février 1960, il poursuit sa formation au Séminaire Universitaire interdiocésain, reçoit les diverses ordinations et, en juin 1962, la prêtrise.

Henri Bourgeois a alors vingt-huit ans.

Il a déjà eu bien des occasions de méditer sur l’humanité, la souffrance, les conflits d’époque, le nouvel âge qui s’annonce, et aussi de consolider ses raisons d’espérer.

Il a même pu faire l’apprentissage du ministère, soit auprès d’enfants du monde populaire, dans ce que l’on appelait alors les « colonies » de vacances, soit auprès de ses compagnons de l’armée, aux dires de témoins. Sa santé semble déjà marquée. On dit le séminariste fragile et si, comme d’autres jeunes hommes de cette génération, il s’avance vers l’ordination, ce n’est pas pour s’abriter dans une institution-refuge. Une passion de foi chrétienne et d’espérance pour le monde l’anime.

Dans ses études philosophiques et théologiques, il est apparu à ses maîtres et condisciples comme un esprit magnifiquement doué, réfléchi, équilibré, un compagnon discret, convivial, pacifique, pédagogue déjà. Il a pu expérimenter la solidarité humaine et ce qu’est vivre et « oser » dire sa foi. Il est disponible pour un ministère diocésain

b) : Une année décisive : 1962

1962 est pour lui une année décisive à plus d’un titre :
- année de son ordination à la prêtrise ;
- fin de la guerre d’Algérie, avec les accords d’Evian ;
- année où le Pape Jean XXIII, annonce tout à coup un Concile de l’Eglise universelle qui va durer trois ans et susciter un immense courant d’aggiornamento, remise à jour du christianisme.

« Mise à jour », un terme qui sera familier à Henri Bourgeois. Car le christianisme, en cette seconde moitié du 20e siècle, après la crise moderniste qui l’a un peu coupé du monde de la pensée, et après la fraternisation humaine vécue par ces jeunes hommes, dans les tourmentes, se trouve confronté à une exigence de rénovation de ses pratiques, une ré-actualisation de son langage. Plus profondément il lui faut ré-évaluer son rapport au monde, dans la fidélité à la foi reçue.

Pour pouvoir présenter le Christ comme lumière des nations (Lumen Gentium), l’Eglise, au Concile Vatican II, se sent appelée à partager les joies et les espérances humaines (Gaudium et Spes), et pour ce faire à se dépouiller d’un certain hiératisme et triomphalisme. Elle veut se faire pauvre et servante, pour mieux témoigner de l’évangile qui est sa raison d’être, et entrer en dialogue avec tout homme. La conversation et l’amitié apparaissent aux chrétiens comme la bonne voie pour reconnaître les pierres d’attente de la révélation divine en toute culture, sagesse, religion, et libérer des énergies nouvelles. Cette orientation est bienvenue pour un prêtre du diocèse de saint Irénée.

Pour cette génération de jeunes prêtres sortant de l’épreuve, l’heure était à la fois grave et enthousiasmante. Leur génération allait avoir à mettre en œuvre le renouvellement voulu par le Concile. La « nouveauté » chrétienne, ce fut pour eux l’espérance d’une vie autre, d’un ministère autre, d’un langage renouvelé.

Plus qu’une promesse, c’était une tâche qui leur était confiée, et qu’ils assumaient, au terme d’années de formation marquées par une rude épreuve. C’était aussi un risque pris librement, courageusement et dans l’espérance.

c) 1962-1972 : Les débuts du pasteur théologien

Henri Bourgeois semblait, selon ses maîtres, destiné à être théologien. Cependant il semble que ce ne fut pas si simple pour lui : il avait un fort désir d’exercer un ministère pastoral. Il fut donc d’abord nommé vicaire à St Martin d’Ainay, en 1963.

En 1967, il entre dans la voie théologique avec sa nomination comme professeur de dogmatique au Séminaire diocésain Saint Irénée. Survient la crise de 1968. Ce moment de turbulences en France, est pour lui , en fait, le commencement d’une œuvre écrite, avec la publication d’articles et d’un livre sur le diaconat en cours de restauration.

Il s’y révèle ou peut-être s’y découvre lui-même comme ayant une manière originale d’assumer une fonction théologique au plus près des aspirations contemporaines et des mises à jour conciliaires.

En 1970, il est chargé, à l’Institut pastoral d’Etudes Religieuses (IPER) d’un cours sur Cultures et christianisme, qu’il assumera pendant presque trente ans, jusqu’à sa retraite en 1999.

Être à l’écoute des cultures et accompagner la mise à jour ou les novations de l’Eglise seront deux visées majeures de son œuvre.

Mais c’est sans doute en 1972 que se met en place pour lui une forme de vie et de ministère qui marquera définitivement son existence et aussi sa théologie. Il est en effet nommé à la fois enseignant à la Faculté de Théologie et responsable du catéchuménat diocésain de Lyon. C’est dans l’écart, ou peut-être la tension née de cette double orientation, que se forgera sa pensée. Son action et sa réflexion seront intimement marquées par ce double ministère qui le place simultanément sur deux fronts de la vie chrétienne du rapport de la foi aux cultures et aux sacrements.

Son œuvre se situe à l’articulation de ces deux axes et chacun a autant d’importance que l’autre. Ils sont profondément unis, même s’ils se développent en des champs spécifiques. Les situations, la catéchèse, les catéchumènes, les chercheurs de sens et de Dieu, inspirent le théologien, et la théologie manifeste dans les champs de la pastorale son fondement et des perspectives qu’elle n’aurait peut-être pas eues sans cela.

Il a une trentaine d’années à vivre. Des années d’investissements lourds en temps, en immersion dans les problèmes et les situations, en relations, réflexions et recherches, en déplacements et, on ne sait par quel prodige de disponibilité profonde, en écriture. Trente années qui firent de cette vie une vie donnée et sans doute trop tôt consumée.


II – Deuxième période : UN TEMPS POUR PORTER DU FRUIT (1973-2001)

De 38 à 67 ans, la vie d’Henri Bourgeois fut faite d’investissements majeurs, en pastorale et en théologie, en action et en pensée, en parole et en écriture.

a) : En pastorale :

- 1972-1990 : on doit à Henri Bourgeois dix huit ans de service au catéchuménat diocésain de Lyon.

Il apporta une nouvelle impulsion à une institution encore jeune, ou du moins re-surgie en Europe après un long temps d’oubli : le catéchuménat des adultes. Il y avait 19 ans, quand il y fut nommé, que cette pratique avait été restaurée, et à Lyon même, en 1953. Encouragée par le Concile Vatican II cette rénovation était appelée à devenir un courant significatif, non plus seulement en Afrique et en Asie, mais aussi en France et en Europe. Elle fit naître des pratiques neuves pour l’accueil et l’accompagnement de personnes nées hors du christianisme, la formation des chrétiens qui entraient en conversation avec elles. Henri Bourgeois prit une part très active à cette refondation de la pastorale catéchuménale en France et en quelques autres pays occidentaux.

Des titres-chocs en naîtront : Seront-ils chrétiens ? ? Les nouveaux venus. L’Eglise est-elle initiatrice ? Comment sait-on qu’on a la foi ?

- En 1990, un autre domaine pastoral émerge par l’accueil de plus en plus affiné de « recommençants », baptisés de longue date demeurés sans introduction à la foi et désirant prendre contact avec le christianisme. D’où le nom qui apparaît alors avec l’ouverture de ce service nouveau : pastorale des recommençants. Un lieu de recherche et de proposition est constitué dans ce but, dont Henri Bourgeois est le fondateur et qu’il anime afin de promouvoir dans l’Eglise un service adapté : l’Espace Sainte-Marie (Lyon 7e).

Ce lieu devint un centre très actif de soirées-débat et de diverses initiatives de dialogue inter-culturels et inter-religieux, notamment avec des pratiquants de sagesses asiatiques : Yoga, Bouddhisme. Et l’expérience lyonnaise encouragea en divers diocèses des initiatives semblables.

 [1]

Parallèlement à ces ministères, Henri Bourgeois répondait à des demandes de services en paroisse (prédication, aide aux responsables), dans des sessions et des instituts de formations divers, en France et aussi ailleurs.

Ses écrits ne se comprendraient pas sans cet enracinement pastoral. À partir de 1981, jusqu’à sa mort, il anime d’ailleurs une entreprise collective d’édition : Pascal Thomas, à visée évangélisatrice et catéchuménale, qui lui inspire, en 1993, de créer une collection sur les points sensibles des pratiques chrétiennes chez l’éditeur Desclée de Brouwer.

(Mettre un Lien avec Pascal Thomas.)

b) : En théologie

D’autres diront ce que furent les ministères d’Henri Bourgeois en Théologie. On présente seulement ce qui est le plus connu :

Il était dogmaticien. Il assuma durant presque trente ans un cours sur la théologie des sacrements (à la Faculté de Lyon). Il était aussi un analyste des cultures et dispensa, sa vie durant, un cours à l’IPER sur Cultures et christianisme. Dans le cadre du Département de recherche de la Faculté, il promut et anima divers séminaires qui furent de conséquence pour la réflexion qu’il poursuivait sur la Théologie pratique et la théologie « transversale » (pluridisciplinaire).

Après sa thèse de doctorat, soutenue en 1977, il fut élu, puis réélu, doyen de la Faculté de 1979 à 1985. Sous son impulsion, furent inaugurés les « cours du soir » qui facilitaient à des laïcs l’accès aux études de théologie. Et des relations nouvelles furent établies entre l’Université catholique et l’Université d’Etat, à Lyon, permettant des doctorats « conjoints » de théologie et d’histoire. Il soutint également la création d’un Centre de documentation et de recherche sur la question si sensible des Femmes en Christianisme.

À la demande des évêques, en 1981, il institua un Département de la communication, avec Jean Bianchi (prêtre de Chambéry) qui en assuma la responsabilité, et il fut lui-même l’animateur de divers séminaires, dont le très actif groupe de recherche Mediathec, sur la théologie de la communication au temps des Médias. Ce groupe de théologiens est à l’origine de diverses initiatives importantes : colloques internationaux, proposition suivie de réflexion avec des journalistes, et plusieurs ouvrages sur la foi dans la culture médiatique.

Théologien, chercheur et pédagogue, d’une capacité étonnante à initier et cohérer des recherches, animateur de formations et de colloques théologiques, dans et hors de la Faculté, en lien avec elle, écrivain, Henri Bourgeois initia une manière de « faire de la théologie » à partir de la pratique, non sans entretenir, pour lui-même et en de nombreux écrits et colloques, le nécessaire débat de la méthode.

L’un des fruits de son action et de sa pensée, et non le moindre, fut l’éveil de nombreuses vocations théologiques, en particulier de laïcs et, parmi eux, de femmes.

Son effort fut-il toujours compris ? L’histoire le dira. Son action, pourtant fort prudente, et ses écrits fort argumentés, qui contribuèrent à l’essor post-conciliaire furent sans doute méconnus par certains courants (internes ou externes à l’Eglise) plus portés à défendre des schémas de pensée sclérosés qu’à opérer les discernements nécessaires pour une foi vivante effectivement évangélisatrice de nouvelles cultures.

mlg

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Notes

[1]En 1995 la Lettre aux catholiques de France de Mgr. Dagens, se fera l’écho de ce courant.


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