Intelligence de la foi et pastorale.
Convictions, redécouvertes et enjeux.
Interview de Marie-Louise Gondal
En mémoire d’Henri Bourgeois(1934-2001)
Il y a dix ans, le 27 octobre 2001, Henri Bourgeois nous quittait.
L’association de ses Amis a souhaité raviver le souvenir du théologien et pasteur qu’il fut. Dix ans ont passé, et pourtant sa pensée et son action pastorale demeurent actuelles.
Nous avons interrogé Marie-Louise Gondal, une de ses collaboratrices, sur la manière à la fois classique et originale qu’il avait de tenir ensemble croire et penser, l’intelligence de la foi, lorsqu’elle va au plus loin dans l’accueil de ce qui nous a été révélé, et la foi intelligente lorsqu’elle trace au plus juste les voies d’une pratique inspirée. « Mettre un peu de pensée dans la foi », c’était pour lui une des conditions de possibilité du croire aujourd’hui, et du renouvellement du christianisme.
Les citations faites sont tirées d’écrits ou de conférences d’Henri Bourgeois, la plupart déjà présentés sur le site internet de l’association : www.theopratic.org qui lui est dédié.
Sommaire
Chapitre 1 : Qui était Henri Bourgeois ?
Chapitre 2 : Croire, comment cela se peut aujourd’hui ?
Chapitre 3 : Croire « comme on respire ».
Chapitre 4 : Points sensibles de la vie chrétienne aujourd’hui.
Chapitre 5 : Enjeux actuels : les prophéties d’Henri Bourgeois
Chapitre 1 :
QUI ÉTAIT HENRI BOURGEOIS ?
Lyon n’a pas que des curiosités antiques ou, comme on dit parfois, des mystères… Il a aussi une tradition chrétienne ancienne et vivante, qui remonte à la deuxième génération chrétienne avec les noms de saint Polycarpe, saint Irénée, sainte Blandine, une tradition qui a inspiré de grandes aventures spirituelles, missionnaires, sociales. Nous nous entretenons aujourd’hui de l’une des grandes figures de la pensée chrétienne lyonnaise récente, Henri Bourgeois.
Pour parler de lui une Association des Amis d’Henri Bourgeois a été créée en 2002, pour entretenir la mémoire de ce prêtre et théologien lyonnais
◼ Beaucoup de Lyonnais, sans doute, se souviennent de lui, mais pour ceux qui ne l’auraient pas connu, comment présenteriez-vous brièvement sa vie ?
Il a eu une vie relativement brève et très dense… Roanne, 12 octobre 1934 - Lyon 27 octobre 2001 Trente ans pour mûrir, et presque quarante pour parler, écrire, enseigner, évangéliser…
Une vocation précoce, études philosophiques et théologiques, ordination en 1962 ;
Des ministères (en paroisse, vicaire à St Martin d’Ainay, quatre ans, puis deux longs ministères : 18 ans responsable du catéchuménat des adultes (1972-1990), puis onze ans pastorale pour des recommençants, avec création en ville, dans des locaux de paroisse un peu décentrée, d’un espace urbain Cultures et christianisme, dit Espace Ste Marie, du nom du lieu (1990) ;
Des fonctions théologiques (professeur au séminaire St Irénée, puis à la Faculté de Théologie, à la fois pour les animateurs pastoraux (IPER) et pour les étudiants en théologie, Docteur en théologie en 1977 et doyen de la faculté de 1979- à 1985.
◼ Y a-t-il des événements de l’époque qui ont marqué sa formation ou sa vie ?
Originaire de Roanne, il a pu être marqué par la personnalité de Jules Monchanin (+1957), de Roanne lui aussi, parti en Inde pour y vivre en ermite. Henri Bourgeois aura toujours présent à l’esprit l’immense continent indien et sa culture, et il y fera un séjour d’un mois au début de sa vie de prêtre.
Marqué par un an de formation en psychologie à la Sorbonne, où il entend les cours de Piaget. C’est sans doute ce qui lui donne le pli de s’intéresser toujours aux évolutions personnelles et à la genèse des idées.
Il est ordonné en juin 1962, peu après l’ouverture du concile par le Pape Jean XXIII, un événement considérable pour le christianisme et pas seulement pour le christianisme.
Sans doute aussi marqué par mai 1968, qui provoqua pour le jeune enseignant qu’il était une recherche nouvelle.
Noter l’appartenance au clergé de l’église de Lyon, où avait été reprise, vingt ans plus tôt (1953), pour répondre à des besoins nouveaux, la très ancienne tradition baptismale des adultes restaurée en catéchuménat, dont il prendra la responsabilité et qu’il développera considérablement.
Une rencontre d’échange avec le Dalaï-Lama, Dagpo Rimpoché, suite à des recherches faites à Lyon avec des bouddhistes, à l’Espace Ste Marie – débat qui eut lieu au Forum des Maristes, à Paris, où il participa plusieurs années à des rencontres avec des associations de divers courants nouveaux.
◼ Quels aspects de sa personnalité vous ont particulièrement frappée ?
Sa discrétion. Il n’a pas alimenté les chroniques. Mais sa personnalité était très riche :
A la fois réfléchi et ouvert, communicatif, chaleureux et attentif aux personnes ;
D’une finesse et d’une intelligence rares, alliant sens du concret, des personnes et des situations, et capacité de vues d’ensemble et de réflexions de haut niveau ;
Un esprit critique à l’égard des slogans et des idées reçues, ne cédant pas aux modes et aux entraînements collectifs, mais en même temps constructif, appuyé sur l’Écriture et la Tradition ;
Grand lecteur et pas seulement de livres de théologie, mais de journaux et revues, curieux de la pensée vivante, des sciences humaines, apprenant toujours (sa participation au Centre Thomas More)
Une solitude studieuse sauvegardée dans des ministères prenants. Il habita longtemps avec deux autres prêtres, puis dans un immeuble du centre ville, sans ascenseur, sous les toits…
Une vie quasi-franciscaine, un grand désintéressement personnel, et des amitiés fidèles, délicatesse et humilité.
◼ Comment décririez-vous les facettes de ses dons et activités les plus caractéristiques ?
Une observation fine et pénétrante des cultures, des évolutions et des idées, avec grande sympathie et compréhension.
Une grande curiosité des cultures, voyageur (tant qu’il le put, en période estivale ou pour des séjours d’enseignement) toujours en quête de découverte par l’écoute (Afrique, Brésil, Madagascar, Inde, Europe, bien sûr, et Europe centrale). Il assuma durant plus de trente ans, à l’IPER (Institut pastoral), le cours « Cultures et Christianisme », dont se souviennent ses étudiants.
Ecrivain, travaillant beaucoup, à un rythme soutenu ; auteur d’une soixantaine de livres et contributions à autant d’autres, plus de 200 articles dans 35 revues, théologiques et culturelles ;
Et même, parfois, une sorte « d’écrivain public » relisant et aidant d’autres à écrire.
Pédagogue, il fut chargé de l’initiation d’adultes à la foi chrétienne, et il fut un enseignant apprécié et dévoué….
Des dons de débat et d’animation, notamment de soirées ouvertes à tous, de nombreux colloques… ;
Philosophe de goût et de formation, autant que théologien passionné de théologie : connaissance des sources, grand lecteurs des recherches théoriques et pratiques actuelles, critique des idées reçues, dialogue entre les chrétiens de diverses confessions (liens avec les théologiens de Genève).
Novateur en pastorale pour répondre à des besoins nouveaux (analyse du discours religieux, actions pastorales en direction de recommençants, dialogue inter-religieux et inter-sagesses) ;
Novateur en théologie : doyen de la faculté de théologie on lui doit l’accès des laïcs en théologie permis par la création des cours du soir, fort appréciables, notamment pour les femmes ;
Dialogant avec le bouddhisme et des courants spirituels nouveaux ;
Il contribue à créer une section de l’Association européenne des théologiens catholiques (AETC-France), rapprochements entre universités…
Vigilance à l’égard des fonctionnements d’Église,
Prédicateur invité, toujours écouté (le Carême catéchuménal de St Michel, les samedis de St Alban, les dimanches de La Duchère).
◼ Comment se fait-il qu’il ait eu un tel écho en tant que théologien ? Beaucoup s’imaginent que la théologie, c’est abstrait, et que les théologiens sont dans un milieu clos ou qu’ils tiennent des discours incompréhensibles ? Comment concevait-il les choses ?
Il avait une vive conscience d’une difficulté particulière en France, dans l’opinion publique, par rapport à la théologie. Il essayait d’en comprendre l’origine, dans l’histoire française, mais ne s’en accommodait pas facilement… Pour lui, la pensée croyante faisait partie de la culture, et la religion aussi. Et il voulait montrer par la pratique que la théologie n’est pas si loin de la pensée commune, que ses questions sont « dans le journal, dans la rue », et qu’elle ne peut pas être laissée à l’abandon.
◼ Pourrait-on un peu préciser cela ? Bien des chrétiens sont un peu perplexes parfois de voir que Dieu ou la religion sont livrés à toutes sortes de surenchères et d’imagination, ou que les chrétiens sont si discrets à cet égard… Où est le malentendu ?
« En christianisme, nous avons l’habitude d’entendre dire que la connaissance de Dieu ne résulte pas d’un raisonnement logique, qu’elle est une adhésion où la volonté soutient l’élan de l’intelligence, où la prière apprend plus que la raison, où l’amour recompose et réunit ce que l’analyse a dissocié, où le cœur réchauffe ce que le cœur a refroidi. Aussi, peu à peu, la pensée moderne - qui, en l’occurrence, commence à poindre dès le XIVe siècle - en est-elle venue à souligner de plus en plus le rôle de l’affectivité. Il nous est devenu presque habituel de penser que « l’amour seul est digne de foi ». La croyance en Dieu nous paraît rester formelle et abstraite tant qu’elle n’est pas cordiale. C’est une possibilité pour la raison, mais à condition que ce soit la raison pratique qui intervienne. »
◼ Ce sont des remarques justes. On peut s’y reconnaître. Est-ce qu’on peut aller un peu plus loin ? Quand on a dit cela, comment cela se peut, pratiquement, de penser un peu la foi, si on n’est pas du métier ?
« C’est comme pour tout ce qui est sérieux, dans la vie, - disait-il - que ce soit l’amour, la politique, la recherche scientifique, etc. Il y a des moments forts, des expériences qui viennent sans qu’on les ait cherchées, des rencontres aussi, mais si l’on n’y revient pas, ces moments peuvent rester une parenthèse dans la vie, un bon souvenir et c’est tout. Alors que si on y revient pour essayer de comprendre ce qui se passe et à quoi cela mène, ce que vivent d’autres, aussi, cela peut éclairer et changer la vie. »
◼ Si on voulait avancer encore un peu, quels conseils pourrait-on se donner, que l’on soit croyants ou non, pour ne pas laisser en friche ou divaguer dans ce domaine important de la vie ?
Il me semble qu’il y a en gros 5 chemins pour commencer et continuer à penser la foi :
1. Il y a de la pensée dans la foi quand on est en mesure de prendre du recul par rapport aux émotions religieuses ou aux formules toutes faites, mais un peu slogans.
2. Il y a de la pensée dans la foi quand on a un « volant » suffisant d’informations et d’expériences.
3. Il y a de la pensée dans la foi quand on est à même d’accueillir une expérience ou un propos, venant d’autrui, sans forcément que cela ait du répondant en soi.
4. Il y a de la pensée dans la foi quand on est capable d’être critiqué sans se laisser démonter.
5. Il y a de la pensée dans la foi quand on est en mesure de changer d’avis sans en avoir honte.
Chapitre 2
CROIRE, COMMENT CELA SE PEUT AUJOURD’HUI ?
Nous aborderons les points suivants :
▫ attitude vis-à-vis de la non-croyance
▫ une « foi fondamentale », lieu de communication
▫ foi et contenu
▫ étonnement spirituel
▫ la qualification chrétienne
▫ croire et douter
▫ la place de la pensée – et de la théologie.
Mettre un peu de pensée dans sa manière de croire, cela conduit inévitablement à sortir de son ego…. Au lieu de partir de nous, si nous partions un peu de ce qui nous entoure… Il y a des croyants mais aussi des gens qui se disent non croyants ou peu croyants, ou qui ne savent pas bien s’ils sont croyants ou non…
◼ Comment peut-on appréhender cette situation ? H.B. a-t-il apporté quelque chose en ce sens ?
H.Bourgeois avait d’abord grand respect de ceux qui ne partagent pas la foi chrétienne. Il invitait les chrétiens, au début de son ministère, à « apprendre la non croyance ».
Il constatait :
« Si nous parlons de « non-croyance », ce n’est pas d’une manière abstraite et générale. Pour nous, il y a des non-croyants, avant qu’il y ait une ou des non-croyances : nous en rencontrons tous les jours dans nos relations, au travail, dans nos familles. La non- croyance a des visages d’amis et de connaissances. Elle est un fait concret. »
Il ajoutait aussitôt : « Le terme de « non-croyance » indique une perspective de chrétien ou de croyant. » « Ce que nous appelons « non-croyance », c’est ce que certains appellent aujourd’hui « nouvelles cultures ». Ou à peu près.
◼ Comment cela ?
C’est lui-même qui répond :
« En fait, pour un certain nombre de gens – des jeunes et d’autres qui ne pensent plus les problèmes moraux de la même manière qu’il y a vingt ans – être partie prenante d’une nouvelle sensibilité culturelle revient à ne pas être croyant, à ne (plus) pouvoir l’être, à déposer la foi, à la considérer comme une forme de pensée ou d’imagination qui date et qui est périmée. On n’est pas contre, on n’est pas pour. On est ailleurs. Désormais on est situé autrement. C’est-à-dire loin du christianisme. »
◼Il peut y avoir aussi, aujourd’hui, plus qu’une distance…. ?
En effet. Henri Bourgeois note aussi :
« La non-croyance, c’est une manière de prendre et de comprendre la culture. C’est un lien que l’on établit entre la culture et la foi en Dieu ou, plus précisément, le christianisme. Ce lien peut être variable : ignorance, indifférence, rupture, allergie, incompréhension, ou bien, parfois, inquiétude, attente, interrogation. »
D’autre part, dit-il encore, « ce lien (ou ce « non-lien ») est perçu ou perceptible de plusieurs manières. D’abord par les non- chrétiens eux-mêmes, à condition qu’ils soient en contact avec des chrétiens et que la rencontre permette aux uns et aux autres de dire ce qu’ils portent d’espoir, de déception, de certitude ou d’incertitude en eux. Ensuite, par les chrétiens qui découvrent chez les non-chrétiens la distance ou l’indifférence par rapport à la foi, et en eux-mêmes quelque chose de la non-croyance actuelle. De toute manière, c’est la rencontre seule (ou, en tout cas, la référence aux autres), qui permet de dire quelque chose de la non-croyance. »
◼Est-ce pour cela que les chrétiens, du moins certains, cherchent à communiquer au sujet de la foi ?
Je le crois. Non pour récupérer quiconque, mais par souci de se comprendre entre humains, dans la culture bigarrée qui est la nôtre. Henri Bourgeois constatait comme beaucoup que si l’on parle beaucoup de « religion » ou des « religions », dans l’art, dans les récits de voyages, dans les dérives qui se produisent, etc., on a plus de mal à ouvrir un dialogue sur ce que c’est que croire…. Il y a peut-être quelque chose d’un peu sous-développé dans notre culture française, à cet égard. Le passé a installé certains préjugés, certaines peurs…
◼Si je comprends bien, Henri Bourgeois serait une sorte de psychanalyste de la foi ou de la non-foi… Il en démonterait les arrière-fonds, dans la culture actuelle, les multiples variations du croire, les diverses attitudes… Peut-on détailler un peu cet apport ?...
D’abord, il faut reconnaître à Henri Bourgeois qu’il a eu le souci d’introduire du « jeu », si l’on peut dire, dans le débat de la foi, en redisant et réaffirmant à maintes reprises, que l’acte de « croire » est quelque chose de fondamental et d’universel dans l’humain, quel que soit le contenu que l’on donne à la croyance.
« Cette foi fondamentale, comme il disait, peut demeurer silencieuse, non exprimée, elle donne à la vie des orientations, des priorités, des fidélités, que ce soit celle d’un choix de vie, d’un métier, de la vie de couple, des enfants, de la vie en société…. C’est à partir de là que l’on peut communiquer, accepter des différences, des évolutions, et donner un contenu à ce que c’est que croire aujourd’hui. »
❐ Vous avez associé deux mots : foi et contenu, qui suscitent une certaine allergie, aujourd’hui ? N’a-t-on pas tendance à rejeter les dogmes, à redouter la mainmise institutionnelle sur la foi… ?
« Nous sommes aujourd’hui dans une situation assez complexe où se mélangent curieusement bien des éléments hérités de cette longue histoire. Pour l’instant, c’est plutôt la non-connaissance de Dieu qui est prédominante (renouveau de l’esprit, critique de la théologie classique, mystique, etc.). Mais un retour de l’intelligence dans le champ de la foi en Dieu n’est-il pas imminent ? », disait Henri Bourgeois, dans son livre : Dieu selon les chrétiens.
◼Pourriez-vous donner quelques pistes pour cette découverte ? Comment se fait-elle ?
Henri Bourgeois avait une large expérience du dialogue de découverte de la foi, avec des adultes de tous âges, de tout milieu et venant de tout horizon culturel. Cela lui permettait de renouveler sa manière de parler des chemins de foi. Non a priori, mais à partir de ce qui se vit aujourd’hui.
Et il constatait que cela se produisait toujours, comme il disait, « sur la base d’un étonnement spirituel ».
« Dieu, si jamais on peut le trouver, (et nous pensons que oui), on le trouve dans le vouloir-vivre, dans cette vie qui est palpitante, multiple, spirituelle, mais on le trouve lorsque cette vie, au moins de temps en temps, se fait pensée. Non pas théorie, non pas intellectualisme, mais pensée tout court. Chacun avec son tempérament. Parfois c’est plutôt une intuition. Parfois plutôt une réflexion simple et vitale. »
Il disait encore « que l’expérience spirituelle, qui est une qualification, une forme que prend notre vie, a toujours une porte étroite qu’on ne peut absolument pas esquiver et qui s’appelle l’étonnement (c’est l’esprit d’enfance dont parle l’Évangile). Mais cet étonnement, cet émerveillement ne conduit pas forcément à Dieu. Il ne s’ouvre en direction de Dieu que si, au moins de temps on temps, il fait lever une réflexion, des pourquoi… ? »
Que faire alors de ces pourquoi ?
« Nous ne voulons pas trouver une solution toute faite, précisait-il, une réponse qui viendrait résoudre les mystères de la vie. Ce que nous allons chercher, c’est plutôt de quoi maintenir ouvert le pourquoi qui monte en nous. Non pas une explication totale : d’ailleurs, la trouverions-nous ? Mais plutôt un point d’appui, une source vive, une stimulation, qui nous permettent de comprendre – un peu – la question énorme que nous posons, et d’éclairer – un peu – ce que nous sommes. »
◼ Vous avez prononcé le mot de « spirituel ». Qu’est-ce à dire ?
« Tout d’abord, c’est entendu, le spirituel habite la vie non superficielle, l’existence autre. Mais l’expérience spirituelle que, spontanément, nous lions au silence, à la sérénité méditative, n’est-elle pas aussi, à d’autres moments et sous d’autres modalités, celle de l’excès, de l’intensité affective, voire de la transe dont font état l’Afrique et l’Amérique Latine ? Il n’est pas sans importance pour les chrétiens d’apprendre à articuler ces deux formes du spirituel.
En deuxième lieu, le spirituel chrétien comme tout autre spirituel a besoin de moduler les temps forts, ceux de la prière ou du partage enthousiasmant, ceux du pèlerinage ou de la fête, ceux de l’épreuve (un deuil, une séparation) ou de la joie de béatitude, avec le quotidien plus terne, parfois un peu monotone, celui de la fidélité, de la fatigue, de la répétition. Car le spirituel n’existe pas seulement dans l’exceptionnel. Il réside aussi (potentiellement) dans le banal, celui du « pain de ce jour ». Et ce qu’il est ici doit sûrement éclairer ce qui se manifeste là.
Troisième point de vérification : quel rapport notre expérience spirituelle établit-elle entre ce qui est personnel ou intime et ce qui est communicable et partageable à un plan fondamental, au-delà des impressions de la convivialité, de l’échange d’informations ou encore de la collaboration ? La question est aujourd’hui considérable et elle vaut pour tout le monde, pour les non-chrétiens et évidemment pour les témoins de l’Évangile. Elle n’a pas de solution théorique, elle suppose un apprentissage et sans doute une initiation qui, trop souvent, fait défaut.
Enfin je voudrais noter que toute expérience spirituelle, quelle qu’elle soit, est forcément ambiguë. On peut se laisser surprendre naïvement par l’intériorité et ses jouissances comme par l’investissement de soi-même dans la tâche quotidienne. L’étonnant ou le merveilleux hantent le spirituel, mais aussi la culpabilité, la mésestime de soi-même ou encore ce que l’on nomme aujourd’hui « la déprime ». Il est donc indispensable de discerner. Bien entendu, sur le marché des méthodes de discernement, les propositions sont aujourd’hui diverses. Mais l’humble pratique et le bon sens sapientiel manquent souvent à l’appel. »
◼Cela, c’est ce qui existe en tout être humain. Comment le christianisme qualifie-t-il cette expérience ?
Pour le dire en quelques mots, rappelait Henri Bourgeois, on peut dire que le spirituel chrétien a trois traits distinctifs : une histoire, des événements, des relations entre chrétiens et l’expérience de la conversion.
◼Il reste vrai qu’il y a un Credo dans le christianisme. La foi n’est pas sans contenu, et ce contenu nous précède… On n’est plus au moyen âge, heureusement, mais entre un spirituel déconnecté et finalement un peu à la dérive, parfois, et une foi dogmatique rigide, y a-t-il moyen de s’orienter avec à la fois une certaine assurance et une liberté ?
« Croire chrétiennement c’est opter pour Jésus, pour le Dieu auquel il appelle, qui n’est pas nous, qui est différent de nous, et pourtant intimement présent à nous, appelant obscurément ou plus clairement, selon les moments de la vie, à une certaine orientation de la vie, à une éthique concernant soi, le prochain, l’avenir, la vie ensemble… » C’est encore Henri Bourgeois qui répond : « On peut avoir des connaissances spirituelles ou religieuses, et ne pas croire pour autant…. Il faut distinguer l’information et le fait de croire…. Mais on ne peut pas croire « à vide » (sans témoignages, sans événements clés qui servent de référence, sans affirmations…). (Comment sait-on que l’on a la foi ?, p. 92)
◼ Finalement, croire n’est-ce pas aussi, toujours, un peu douter ?
Il y a doute et doute, si l’on peut dire. Henri Bourgeois se méfiait de certitudes trop rigides, en fait souvent fragiles, tout autant que du doute généralisé qui est une manière de ne pas se décider.
Il reconnaissait qu’il y a toujours des questions et même de l’inachevé dans la foi : « Croire n’est pas soumis à une loi du tout ou rien. On peut croire sans être d’accord à cent pour cent avec ce que croient certains autres croyants dont on est proche. » (Comment sait-on que l’on a la foi ? p. 112.)
« Le doute n’est pas synonyme de non-foi. Il n’est pas une menace extérieure à elle. Il peut être ce qui, dans l’acte de foi, témoigne d’une non-puissance et d’un inachèvement tout à fait évangéliques ». (Article « La foi divisée », Concilium, n°109)
« Si la foi porte le doute sans en mourir, c’est parce qu’il y a en elle un désir du vrai et un accueil attentif de tout ce qui va en direction du vrai. » (Article « La foi divisée »).
◼Dans cette perspective, on comprend pourquoi la réflexion est nécessaire, et pourquoi la théologie doit avoir une place, que l’on soit chrétien ou non, puisqu’il existe aussi des théologies non chrétiennes, ou dans le christianisme, certaines différences dans la profession de foi…
Dans un article de 1989, Henri Bourgeois se demande d’où vient le peu de place accordé à la théologie dans la culture française, quoiqu’elle soit par ailleurs vivante.
Il y voit deux raisons :
a. une sorte de culte de l’immédiateté, émotionnelle, esthétique… dans la recherche de l’invisible… : « Il est des catholiques qui suspectent la pensée théologique, en raison même de son caractère intellectuel, rationnel et par conséquent critique. Émerveillés par l’Évangile dont ils vivent, parfois fascinés par leur récente conversion, souvent aussi désireux d’une adhésion chrétienne qui ne se perde pas dans des analyses tenues pour secondaires ou stériles, ils entendent faire l’économie de la théologie. »
b. et apparemment à l’opposé, un rationalisme qui fait du modèle mathématique ou technique, le modèle rationnel par excellence. Comme si tout était chiffrable, rentable : « Les valeurs de la subjectivité et de la liberté seraient recouvertes par la chape de plomb du calcul, de la rentabilité et de l’efficacité. » De sorte que : « la mise hors circuit de la théologie constitue une sorte de fait de société à l’époque présente ».
◼ Pourriez-vous formuler quelques souhaits à ce sujet ?
Oui, répondait-il. Il faudrait sans doute :
Laisser place à une certaine critique pour éviter les « simplismes, les évidences naïves, les approximations usuelles, les propos si patinés qu’ils en sont usés. Ce n’est pas là un souci prétentieux à l’égard du don de Dieu ; c’est bien plutôt un service de ce don pour qu’il puisse être reçu en plus grande vérité. Quand cessera-t-on de dire que la théologie complique indûment la foi, alors qu’elle est souvent un travail qui rend possible la foi ? »
Avoir une exigence pratique. « Depuis Kant, l’époque moderne cherche à donner une valeur de pensée aux choix des personnes et des groupes, sans en rester aux affirmations de principe. L’opération est difficile, comme le montrent bien aujourd’hui les débats éthiques ou encore les réévaluations pastorales de l’évangélisation. Elle demande l’instauration de débats effectifs, un indispensable réalisme et aussi un investissement institutionnel sans lequel les plus beaux projets demeurent lettre morte. »
Enfin, il faudrait se demander si on « ne laisse pas en jachère trop prolongée certains terrains que la pensée ne peut longtemps méconnaître. Au nombre de ces espaces non entretenus, il faut citer ce qui touche aux questions fondamentales, philosophiques – celles des valeurs ou des finalités ; celle aussi de la réalité en ce qu’elle a de radical et dont s’occupe traditionnellement l’ontologie. On dit qu’après Nietzsche et Heidegger, la métaphysique ne peut plus être ce qu’elle fut jadis. Certes. Mais on se contente souvent de le dire sans entreprendre assez le travail patient visant à constituer une nouvelle ontologie, celle dont nous avons besoin, quelles que soient nos adhésions éthiques, politiques ou religieuses. »
Bref, la théologie d’Henri Bourgeois est une théologie de la réalité culturelle autant que croyante.
Dieu n’est-il qu’un miroir ?
« Et alors ? Si Dieu n’était qu’une invention de l’homme, si Dieu était construit par l’homme, alors il serait comme un miroir, comme un rêve agrandi dans lequel nous logerions toutes nos aspirations et nos déceptions. Je ne dis pas que dans l’acte de foi tel qu’il existe en pratique, il n’y ait pas, parfois, un peu cela, que les croyants n’utilisent pas pour penser Dieu, des mécanismes psychologiques, spirituels qui existent en nous et qui se prêtent à ce dépassement de nous mêmes dont nous parlions, il y a un instant. Mais en même temps, Dieu, me semble-t-il, n’est pas une invention de l’homme parce qu’il nous sort de nous mêmes, de nos prétentions, de nos suffisances, et qu’il nous renvoie à notre vie. Si c’est le vrai Dieu, il y a dans tous ces mécanismes, comme une énergie profonde qui les traverse, qui va plus loin qu’eux, qui nous dépossède, au fond, de nos miroirs. Dieu casse nos miroirs. »
Chapitre 3
CROIRE, UNE RESPIRATION
Croire « comme on respire… »
Nous aborderons les points suivants :
▫ un enjeu du temps : croire
▫ les fondamentaux : une vie orientée – Jésus, l’universel du pauvre- mort et résurrection dans l’Esprit saint
▫ quelques points chauds : la dignité humaine – l’actualité de l’Esprit et la spiritualité- devenir ou redevenir chrétien – les médias et la foi – les laïcs - et les femmes –le dialogue inter-religieux.
Nous avons rappelé précédemment combien Henri Bourgeois soulignait la place de la pensée pour être croyant aujourd’hui, en nous faisant mieux comprendre et nous-mêmes, la culture actuelle et aussi en ouvrant quelques chemins pour avancer.
Mais la situation actuelle de la foi est rendue un peu difficile parce que les perspectives sont un peu brouillées. H.Bourgeois nous ramène à l’essentiel, pour que la foi soit vie, respiration.
◼ Croire comme on respire, qu’est-ce que cela veut dire, pour lui ?
Je parlerai ensuite du regard d’ Henri Bourgeois….
« Il fut un temps où l’on se demandait comment lier la foi et la vie. Peut-être avez-vous maintenant la conviction que ce rapport n’est pas immédiat et passe par la culture.
Il fut une époque où l’objectif semblait être de renouveler ou d’approfondir la foi pour la rendre apte à correspondre avec la culture.
L’autre objectif qui apparaît désormais, c’est qu’il soit possible de devenir croyant, quand on ne l’est pas par tradition familiale, dans les cultures actuelles. »
Et Henri Bourgeois, dans son livre Identité chrétienne (Desclée de Brouwer), va même plus loin, jusqu’à se demander « Comment peut-on demeurer croyant, sans exclure une question délicate : « comment cesse-t-on de l’être ? »
Croire, ce ne sont pas seulement des pratiques, même si cela ne va pas sans certaines pratiques.
Pas seulement des « valeurs », même si les valeurs sont essentielles,
Pas seulement une vague appartenance à une « religion », dont on se souvient de temps à autre, sorte de déisme vague, comme une croyance qui n’arrive pas à se former.
Pas seulement une préférence pour être la mouvance chrétienne.
Pas une « niche culturelle », où l’on est entre soi, dans un petit groupe ou un réseau particulier, mais une capacité à vivre des différences dans une certaine communauté de vues, certaines options sur la vie humaine.
Mais une vie orientée, une orientation de fond, un dynamisme et une espérance qui stimule et appelle.
Avec certaines options pratiques -clés et certaines tâches aussi et, chez HB, sa théologie était toujours une forme de ministère qui ouvrait des possibilités pour d’autres, sur des questions très actuelles (comment devenir ou redevenir chrétien, les médias et la foi, les laïcs, les femmes) ou permanentes (la dignité humaine, Jésus, la mort-résurrection, l’identité chrétienne), ou plus nécessaires depuis quelques décennies en France : le dialogue entre chrétiens de différentes confessions ou entre religions.
Une vie orientée
◼ Voilà bien pour nous de quoi nourrir notre échange. Parlons d’abord, si vous voulez, de cette orientation de fond que donne la foi…Les chrétiens : des êtres orientés… ?
H.Bourgeois avait d’abord soin de dire que :
« A vrai dire, cela ne leur est pas propre. Et s’ils le sont, ils ne le doivent pas seulement à leur identité chrétienne, ils le doivent aussi aux ressources de la culture à laquelle ils prennent part. Et le fait de ne pas prendre leur parti des situations, de chercher à s’améliorer et à les améliorer, de refuser l’inhumain ou l’intolérable, n’est pas leur monopole. Ils se sentent en cela solidaires de bien d’autres qui ne sont pas croyants, ou pas croyants à leur manière. »
C’est vrai ….
« Avant même la naissance du christianisme, le judaïsme, la Chine du Tao et du « juste milieu », l’Inde de la dévotion (Bakhti) et de la Bhagavad Gita prônaient le respect d’autrui et la conversion du cœur », note H. Bourgeois.
« Mais, ajoute-t-il, les chrétiens se recommandent en toute cela d’un témoignage qu’ils estiment précieux et, à leurs yeux, décisif, celui de Jésus. Un être humain qui a vécu il y a vingt siècles, dans une culture tout à fait différente de la nôtre, mais dont l’expérience spirituelle demeure, selon eux, toujours actuelle et pertinente. »
Il faut ajouter que ce n’est pas seulement un personnage parfois plus ou moins, parfois, entouré de légendes, pas même seulement un « maître (comme il en existe dans d’autres traditions religieuses) et dont les chrétiens ont recueilli avec dévotion les paroles. C’est aussi une vie humaine exceptionnelle, inclassable et qu’on n’élimine pas aussi facilement.
« Pour une part, Jésus fut inclassable, inattendu, transgressant l’ordre établi, y compris l’ordre religieux, rendant confiance à ceux qui étaient marginalisés et sans avenir, annonçant qu’il était possible que vienne un autre royaume, celui d’en-haut, qui allait modifier nos petites organisations et nos routines mortifères. Les chrétiens vivent, en principe, de cette inspiration. Ils ont un maître en imagination. Ce qui les stimule, c’est moins un message indiquant comment vivre, qu’un messager manifestant en sa propre expérience, comment les choses peuvent changer un peu. » (Identité chrétienne, p. 23-24).
Et puis, en fréquentant Jésus, les chrétiens font une expérience originale, que d’autres hommes font aussi, quoique autrement. Ils font l’expérience d’un « excès » de la vie, de moments où la vie se transfigure, devient autre, « sous l’effet d’un don que rien d’humain ni de cosmique ne saurait tout à fait fonder et justifier » dit H. B. (ibid.)
Expérience qui oriente la vie, mais aussi qui lui donne au quotidien, imagination et courage, et la rend autre, comme habitée, ouverte, comme on dit, à l’infini.
Ce divin-là, dit Henri Bourgeois « ne se confond pas avec le dépassement volontariste de nos limites. C’est de l’illimité au sein même de nos limites ». (op. cit., p. 24)
Jésus
◼ Il y avait donc chez H. Bourgeois une perception très vive de l’originalité de Jésus ?
Certainement. Il avait une expression familière, qu’il utilisait même dans la liturgie, souvent : « cet homme inoubliable, Jésus ».
Il a écrit sur Jésus des pages très éclairantes, tant sur sa dimension universelle que sur relation à Dieu .
Il y a deux titres d’articles assez surprenants, si l’on y pense : « Jésus l’universel du pauvre » et « Jésus aux mille visages », et un troisième : « Jésus pour les non-chrétiens »…
Sans compter le livre au titre un peu provocateur, de 1977, Libérer Jésus, où il montre avec une ampleur d’information étonnante, comment chaque continent, chaque culture, et pas seulement l’Occident, tente en fait de se donner « son propre visage de Jésus »….
◼Arrêtons-nous un peu à l’universalité de Jésus…
Je cite Henri Bourgeois :
« La particularité de Jésus ne se manifeste pas d’abord selon les multiples efforts actuels qui visent à le remettre en son contexte ou à faire apparaître les composantes culturelles et sociopolitiques de sa situation historique. »
« Tout cela est sans doute important. Mais ce que Jésus a de propre et de déterminé ne se tient pas en premier lieu dans son environnement. Sa détermination est en lui-même, plus exactement dans la façon qui est la sienne d’habiter sa situation et d’assumer son contexte. »
" Sa particularité ne se trouve pas au bout d’une historicisation toujours hypothétique et limitée. Elle apparaît dans le secret de sa vie et dans celui de sa mort, tels qu’on peut les pressentir à force de le fréquenter. Sa singularité, ce n’est pas le pur caractère événementiel d’une existence déterminée, c’est l’orientation risquée, audacieuse et fidèle, d’une liberté pour Dieu et pour les autres.
Toutefois, cette orientation originale deviendrait simple affirmation abstraite si elle était déliée des événements où elle s’inscrit concrètement.
Et c’est cette particularité qui lui donne d’être ouvert à tout homme, de constituer potentiellement pour tout homme un appel et un chemin. »
◼ Oui, mais il y a tout de même cet acte de foi des chrétiens que Jésus est ressuscité d’une mort bien humaine, au sens le plus tragique du terme…. Cela n’est pas imitable. Comment cela peut-il entrer dans l’inspiration chrétienne ?
C’est vrai et Henri prévient que : « La seigneurie du ressuscité n’est pas affaire de mythologie prétentieuse ».
« À Pâques, assurément, Jésus est reconnu comme Seigneur. Désormais, affirme l’Écriture, il n’est pas d’autre nom que le sien qui puisse être un nom de salut. Le Ressuscité est Sauveur de tous les hommes. Il est au cœur du monde. Il a la possibilité de se rapporter radicalement à tout être, existant. En lui, l’universalité du Dieu vivant est mystérieusement présente. Le rapport que les hommes ont avec Dieu dans leur existence quotidienne est identiquement un rapport qu’ils entretiennent avec Jésus Seigneur, quand bien même ils ne le connaissent pas. Car le Christ de Pâques intervient dans notre existence à un niveau plus foncier que celui de la connaissance et des formes religieuses.
Mais que signifie cette universalité ? Ou bien nous la comprenons abstraction faite de l’universalité prépascale de Jésus. Et alors, effectivement, elle risque bien d’être colorée par des représentations imaginaires peu évangéliques. Ou bien nous l’envisageons sans oublier l’expérience de Jésus avant Pâques. Et alors l’universalité du Ressuscité n’apparaît pas comme une affirmation mythologique ou prétentieuse, mais comme la continuation de ce que Jésus a expérimenté avant sa Résurrection.
Pâques, en effet, ne constitue pas une rupture dans l’existence du Christ. C’est la manifestation pour la foi de la portée de son expérience historique. A Pâques, Dieu lui-même assume expressément et valide le projet de son Fils.
« C’est sur ce point que le christianisme surprend. Car il ne se contente pas de voir en Jésus l’expression de la vocation humaine. Il reconnaît en lui une réalisation, si inachevée qu’elle soit encore. »
Cette affirmation est d’ailleurs en cohérence avec deux autres, fondamentales.
Pratiquement l’universalité de Jésus est liée à deux autres affirmations centrales des chrétiens :
une espérance que son achèvement ne se réalise pas totalement dans l’histoire mais s’accomplit dans un au-delà d’elle (eschatologie),
une référence à l’Esprit Saint par lequel s’accomplit le lien de Jésus à tout homme, et donc aussi à un aspect obscur, caché, jamais complètement manifesté dans le temps.
C’est ce qui soutient la vie et l’agir des chrétiens : en Jésus et par lui, la vie peut être ouverte à l’universel, à chaque humain rencontré, et sa manifestation demeure en même temps toujours espérée.
« Selon la Bible, l’Esprit est une énergie orientée. La bourrasque qui le figure parfois n’a rien d’un vent fou. Il souffle où il veut. Mais il veut quelque chose.
Son énergie nous est donnée en direction du Royaume de Dieu, en vue d’un avenir et d’un style de vie qui est celui que Dieu nous propose. Il renouvelle toutes choses. Et c’est par là que nous le reconnaissons comme créateur, c’est-à-dire source, énergie des débuts, des audaces, du départ, puis souffle de la marche, énergie des constances et des luttes, et enfin pôle d’attraction, finalité, énergie qui aimante, attire et fait lever notre vie. (Brochure : L’Esprit est-il à l’heure aujourd’hui ?).
Henri Bourgeois cite à ce sujet deux auteurs :
« L’Esprit change tout ce qu’il touche » (Cyrille de Jérusalem).
« Voici que j’ai trouvé ce qui est plus important que la sagesse. C’est un Esprit de feu en vous, toujours s’accroissant de lui-même. » (Khalil Gibran)
Mort et résurrection
◼ Et la mort, quelle place a-t-elle dans ce langage de résurrection ?
Écoutons la réponse d’Henri Bourgeois :
« Sans doute faut-il résister autant que possible à la peur ou à celle, symétrique de la fascination. Mourir est normal. Jésus lui-même n’a ni pu ni voulu se soustraire à cette loi, comme la Bible l’avait imaginé pour Hénoch ou pour Elie. La mort provient de la création. Elle signifie notre limite constitutive. Mais ce qui, de soi, n’est pas normal, c’est, si j’ose dire, de mourir mal, en redoublant l’obscurité inévitable de l’épreuve par la nuit évitable de la non-confiance…. Autrement dit : de laisser la mort aller selon sa pente naturelle vers la ténèbre, alors que Dieu donne la possibilité de l’éclairer quelque peu par sa parole et sa promesse ainsi que par le don de son Esprit. » (La mort et sa signification chrétienne, p. 129-130)
« Si la mort humaine est communion au Christ, si elle est par conséquent participation à son Esprit, cela signifie par priorité qu’elle est lumière, à l’intérieur même de la nuit. Lumière noire et sereine, comme si la sombre traversée se déroulait dans une mise au clair de ce que nous sommes et dans une paix lucide. Il s’ensuit que l’acte de mourir porte la forme d’activité qui est, selon la Bible et selon l’expérience chrétienne de la vie, celle même de l’Esprit Saint. Fidélité de l’adhésion dans les passages étroits, réalisme de la liberté personnelle, disponibilité à l’événement, dynamisme de la célébration et courage ardent de l’attente, enfin instauration de la communion dans la diversité des vocations : de telles possibilités se réfèrent à l’Esprit de Dieu. Grâce à lui, chacun a les moyens d’une mort inspirée. Dans l’Esprit saint chacun peut assumer sa mort comme une louange d’eucharistie. Par l’Esprit, chacun a sa façon de mourir mais trouve en cette épreuve personnalisée une manière d’être associé au royaume commun des défunts et des vivants. »
Une théologienne et animatrice, Françoise Durand, lisant le livre d’Henri Bourgeois, La mort, sa signification chrétienne, soulignait que la conception de la résurrection selon laquelle l’Esprit anime Jésus dans sa mort même, assume l’expérience humaine de la mort, y compris dans la sensibilité et les problèmes contemporains.
En ce sens, la théologie est une théologie pédagogique.
Elle a une fonction sociale : celle d’être "veilleur dans une société en mal de repères. »
Elle est aussi une théologie prophétique :
« L’universel, pour l’Église, est toujours un universel signifié, symbolisé. Ce qui marque cette volonté effective de s’ouvrir à l’universel, c’est le geste qui accueille l’autre (le non-croyant, l’autre qui est lointain, le groupe qui vit l’Église ailleurs et d’une autre façon que nous). »
Chapitre 4
Sept points sensibles de la vie chrétienne aujourd’hui
Ce n’est pas le lieu ici de développer un traité de la Trinité selon H. Bourgeois… Il existe une bibliographie (éditions Profac Lyon), et on peut s’y reporter, si on le souhaite.
Mais cet aperçu renouvelle le regard chrétien sur Jésus, le rendant du même coup, perceptible aux non-chrétiens. Il constitue une annonce plus que simplement verbale… C’est en soi une pédagogie… Une initiation….
◼ Evoquons un peu, si vous le voulez, comment cette inspiration s’inscrit dans quelques actions ou interventions significatives d’Henri Bourgeois auprès de publics très divers.
1. D’abord, la dignité humaine
Il en parlait souvent. C’était fondamental pour lui. Quand la foi respire, elle enracine dans une tradition vivante, et il citait souvent saint Irénée à ce sujet.
« Si nous sommes fragiles et faillibles et si là est notre dignité, il nous faut avoir de la mémoire pour pouvoir bénéficier de ce que les anciens ont acquis en ce domaine : plus nous sommes fragiles, plus nous avons besoin de tradition. Mais celle-ci est plus exigeante et plus novatrice que nous ne pensons souvent. Elle ne consiste pas à visiter des salles du trésor ou à jalonner nos démarches de quelques références sacrales. Je crois qu’il nous faut acquérir peu à peu non seulement un sens des droits humains mais ce que les bouddhistes appellent un esprit juste et qui est, au fond, un amour de nous-mêmes et des autres. Comment, en effet, ne pas humilier celle ou celui que nous aidons ? Comment marquer notre désaccord sans blesser la personne dont nous ne partageons pas les manières de faire ou de penser ? Comment nous accepter nous-mêmes tels que nous sommes sans pour autant succomber à la torpeur et sans sacraliser nos limites ? Comment ne pas réduire autrui à son statut social, son compte en banque ou sa notoriété ? Tout cela, aucune liste des droits de la personne ne nous le dira. L’amour en est l’inspiration. » (A l’occasion d’un dialogue avec les franc-maçons, à leur invitation).
2. L’actualité dans l’Esprit Saint
Un premier exemple de manière d’actualiser la tradition. On peut rappeler,par exemple, les clarifications apportées par H.B. sur la vie dans l’Esprit Saint, dans la période où apparaissait le mouvement charismatique.
« L’Esprit unifie et fait vivre, affirment l’Ecriture et la liturgie. Mais, si l’on n’y prend garde, cette façon de comprendre l’Esprit conduit à réduire ou à minimiser les conflits et les transformations. Les métaphores biologiques, appliquées à la vie sociale, sont souvent porteuses de tels effets. La question actuelle pourrait bien être de chercher comment l’Esprit est à la fois lien vivant d’unité et irruption perturbatrice, source de communion et démystification de nos unités de surface, énergie de continuité traditionnelle et audace d’innovation. »
« Certains de nos contemporains s’orientent vers Dieu « en commençant » par l’Esprit, c’est-à-dire par une expérience du divin en nous, en notre existence, sans que l’on puisse immédiatement discerner si ce divin est différent de nous ou n’est qu’un aspect de notre identité. Ce fait, encore minime, est décelable dans les itinéraires spirituels marqués par des courants religieux ou mystiques non chrétiens, en particulier par les religions africaines ou asiatiques. À sa manière, il rejoint une constatation que nous avons faite.
Aujourd’hui, en effet, pour bien des gens, si Dieu existe, il ne peut être qu’Esprit. Et c’est à partir de cette conviction plus ou moins spontanée que sont perçues la figure humaine de Jésus et l’énigmatique présence du Père. Tout se passe, en effet, comme si, en Occident, beaucoup sentaient se dessiner une ligne de séparation entre deux conceptions générales de l’existence.
D’un côté, la cohérence, l’unité, la continuité, le sens. De l’autre, l’ouverture, l’irruption, la différence, l’incertitude. D’un côté, un monde centré et intégré, y compris dans ses programmes de transformation et ses éventuels projets de révolution. De l’autre, un monde éclaté mais renouvelé, ayant perdu ses pôles d’organisation mais heureux et enchanté de cette dissémination.
Assurément, l’esquisse de cette opposition est trop sommaire et demanderait bien des nuances. Elle suffit cependant pour suggérer deux conceptions de Dieu qui s’affrontent sans cesse dans les mentalités et dans les groupes religieux. Il est un Dieu qui donne sens au monde en le fondant, qui unifie et réconcilie, qui justifie. On le dit connaissable par analogie avec ce que nous sommes ; on le sent intégré à nos systèmes et à nos ordres. (Mais) il est également un Dieu moins transparent, qui défait les cohérences trop bouclées sur elles-mêmes, qui ne se laisse pas réduire à ce que l’on dit de lui. C’est un Dieu qui surprend. »
(Et il citait les convertis dont on parlait alors, Maurice Clavel, Marcel Légaut, mais aussi l’attrait pour le bouddhisme et l’Asie).
3. Qu’est-ce donc que la spiritualité ?
Plutôt qu’une définition, on retiendra ici une façon qu’il avait de préciser ce qu’il entendait par spiritualité, en la distinguant d’autres aspects de l’expérience humaine :
« Ce n’est pas la religion : la religion contribue à la spiritualité, elle ne s’identifie pas à elle, la spiritualité a d’autres sources que la religion.
« Ce n’est pas forcément la mystique : il y a du spirituel dans la vie courante et pour tous les tempéraments.
« Ce n’est pas une spécialité orientale : il y a de la spiritualité aussi en Occident.
« C’est la manière dont un être (ou un groupe) respire avec le fond de lui-même : c’est là que se tient la liberté. » (Identité chrétienne, p. 30)
4. Peut-on devenir ou redevenir chrétien ?
L’initiation chrétienne, le commencement - et le re-commencement.
"Il est assez étonnant, remarquait H. Bourgeois, que le terme initiation soit couramment utilisé, dans la vie ordinaire, pour parler de l’apprentissage d’un métier, d’une langue… Alors que, parlant du christianisme, il soit parfois mal compris, avec une connotation de secret et de magie.
« L’initiation chrétienne, dans sa conception complète, est un parcours proposé par l’Église à des jeunes ou adultes non baptisés, permettant des rencontres, des informations progressives, une évolution marquée par des rites, jusqu’à ce que les signes du chrétien puissent être reçus en toute clarté et liberté : baptême, confirmation et communion faisant du catéchumène un chrétien.
Le terme de re-commencement, utilisé dans les catéchuménats francophones, met l’accent sur le fait que des baptisés souvent éloignés de la foi et de l’Église, se sentent à un nouveau « commencement » et se désignent eux-mêmes comme recommençants »
Non pas « retour à une situation disparue », mais recherche d’un « point de départ » initial, ou encore « redécouverte de la force d’un commencement ancien », « re-instaurant la foi dans le présent, sous une forme nouvelle » (p. 186).
L’accueil qu’Henri Bourgeois avait développé et qui trouva un écho dans la plupart des diocèses français, lui permit à la fois de mieux percevoir dans leur diversité et leurs points communs, plusieurs situations des recommençants (p. 190-191), et sa théologie lui a permis de faire une proposition pastorale qui rendit grands services. Où l’on voit que la théologie avait chez lui un aspect créatif et novateur pour la pratique pastorale et chrétienne.
◼ Les recommençants, qui sont-ils ?
Ils peuvent être :
- des personnes qui ont eu une expérience spirituelle réelle et ont insensiblement arrêté. Elles n’ont que de vagues traces et souhaitent les raviver ;
- celles qui ont une appartenance chrétienne globale mais vague, une foi dévitalisée, et désirent s’y remettre, reprendre les choses par le commencement ;
- celles qui ont connu une rupture avec la tradition chrétienne, quelle qu’en soit l’occasion ou le motif. Et voici qu’elles se ré-intéressent à Dieu ;
- celles qui ont quitté la foi mais ont trouvé une expérience spirituelle ou religieuse et une conversion dans un groupe para-chrétien. Désirant revenir au christianisme, elles ont des réajustements à faire ;
- celles qui, baptisées dans leur enfance, n’ont jamais été catéchisées. Un jour, cette situation leur fait problème et elles découvrent qu’ « il n’est pas trop tard pour commencer. »
Dans la pratique, certaines personnes, baptisées mais non confirmées ou n’ayant jamais communié, peuvent aussi se trouver dans cette situation, si un éveil et un intérêt nouveau les mobilisent (p. 192).
Une confusion s’est produite entre cette pastorale du recommencement et les pratiques des communautés néo-catéchuménales, nées en Espagne en 1964, qui reprennent, outre le nom, certains traits de la méthode catéchuménale qu’ils proposent à des baptisés pour revitaliser leur foi, mais sans tenir assez compte du contexte socioculturel présent, et en suscitant bien des questions sur leur pratique de l’ecclésialité et la durée du parcours (p. 221-224). Sur ce point de conséquence, H.B. reprécisait l’enjeu. La théologie, en clarifiant le débat, ne peut rester neutre. Elle se fait prophétique.
Ce courant a aussi manifesté combien la sensibilité des pratiquants est souvent loin des situations de ceux qui cherchent ou attendraient quelque chose du christianisme.
« Une fois de plus, si l’on n’y prend garde, les chrétiens qui veulent approfondir (légitimement) leur foi risquent d’occuper tout le terrain en masquant la demande de baptisés dont le baptême est réellement handicapé » .
À cette diversité de situations correspondent des besoins spirituels variés : dépassement d’un contentieux, pour certains ; pour d’autres, connaissance des croyances et célébrations, désir d’un parcours, ou réintroduction à l’Église.
« L’option pastorale consiste donc à attendre une dynamique de rapprochement entre les divers recommençants, dans l’hypothèse qu’ils ont une grâce semblable qu’ils peuvent mettre en commun » (p. 193).
La démarche catéchuménale peut alors s’avérer bénéfique.
C’était pour lui un enjeu d’époque, pas seulement pastoral, mais communicationnel, théologique aussi. Un témoignage personnel, lors d’un enseignement à Barcelone est d’autant plus intéressant que c’est un des rares qu’il ait laissés :
« Je suis professeur à la Faculté de théologie de Lyon et cette tâche avec tout ce qu’elle implique m’a sensibilité depuis longtemps aux formes de spiritualité et de croyance qui existent dans un pays comme le nôtre, avec son histoire et ses cultures propres.
En même temps qu’enseignant, j’ai été pendant des années responsable diocésain du catéchuménat à Lyon et, sans l’avoir voulu a priori, j’ai vite découvert dans l’entourage des catéchumènes que des « chrétiens de souche », comme l’on dit parfois, attendaient, eux aussi, une occasion ou un signe de l’Église pour retrouver un chemin qu’ils avaient laissé s’ensabler, parfois depuis longtemps.
Enfin, troisième élément et non le moindre, s’est constitué à Lyon un groupe de théologie pratique qui a pris pour pseudonyme le nom de Pascal Thomas (Pascal à cause de Pâques et Thomas en référence au saint Thomas de l’évangile qui avait de la peine à croire). Ce groupe a permis, entre autres actions, de développer une réflexion plurielle sur la foi aujourd’hui et ses formes actuelles de structuration. À mon sens, une initiative ecclésiale appelle très vite un support théologique. Il me semble que cette convergence d’éléments en même temps que la rencontre effective de personnes en attente de « reprise » dans la foi nous ont conduits à mieux comprendre ce que pouvait être la situation des recommençants et quels pouvaient être les moyens que l’Eglise (catholique, en l’occurrence) avait à mettre à leur disposition. » Sur ce qu’ils sont et sur le chemin qu’ils font, sur la difficulté qu’ont les chrétiens « intégrés » à leur égard, il a beaucoup écrit et beaucoup agi.
5. Les médias et la foi
Henri Bourgeois était un observateur attentif de l’image et de l’imaginaire dans la croyance et dans la vie tout court, qu’il s’agisse de l’art des cathédrales ou de l’imaginaire des médias modernes. Il analyse finement le rapport de la croyance et des images, par ex. en ce qui concerne l’au-delà, dans son livre : « Je crois à la résurrection du corps ». Il était aussi passionné d’observer l’effet des médias modernes sur la conscience commune.
Jean Bianchi, un collaborateur d’Henri Bourgeois. dans le chantier de la communication médiatique, relève, dans un article, comment H.Bourgeois se faisait « théologien-téléspectateur », pour en parler. La TV était peut-être alors différente de ce qu’elle est aujourd’hui, plus programmée, moins anarchique, et H.B. n’a pas assisté à l’explosion du numérique, il n’en a connu que les prémisses, mais il a pressenti la révolution de l’écran omniprésent… Ni programmateur, ni concepteur, ni éducateur, ni critique, Henri Bourgeois cherchait comment la TV influe sur le jugement moral, même si le téléspectateur ne s’identifie pas totalement à ce que lui propose l’écran, et s’il reste habituellement réservé. Et il est l’un des premiers à avoir vu là un nouveau chantier pour la conscience chrétienne…
◼ Henri Bourgeois entrait en quelque sorte dans le « public », pour comprendre l’éthique qui s’élaborait ainsi….
« Pour lui, dit Jean Bianchi, le média suscite de la morale dans sa manière de construire une actualité (attirer l’attention sur une question importante), son recours aux figures symboliques (événements, personnalités, lieux), son goût pour le débat (si l’on veille à sa qualité argumentative), et même ses provocations (si elles ne sont pas gratuites). Par ailleurs, la télévision met en scène médiatique la morale, notamment en diffusant des normes, en questionnant le public, en faisant prendre conscience que certaines questions restent incertaines et pas encore décantées.
Pour lui la TV était d’abord un révélateur : « …Si elle est critiquée, et parfois vivement, ce pourrait bien être parce qu’elle reproduit les difficultés et les incertitudes qu’éprouve aujourd’hui la société globale en matière morale. Une part des griefs qui lui sont adressés vaut aussi et d’abord pour la société dans son ensemble qui…manque souvent de repères suffisants en face de problèmes inédits ou complexes…Le flou et l’impossibilité de discerner ne sont pas d’abord dus au ballet frénétique des images ou à la sarabande des émotions, mais proviennent d’une carence dans la vie sociale »
Du point de vue du christianisme, il montrait aussi que tout le christianisme en est touché : l’image des ministères (personnalisation), la ritualité, la croyance, et l’appartenance chrétienne elle-même. « La TV fait croire, agit comme opérateur de croyance. » (Jean Bianchi) « Les médias accueillent et recyclent en permanence la « poétique de la vie », source de cette croyance commune. » (Jean Bianchi)
C’est à la fois selon lui, une chance et un risque.
« Le défi constitué aujourd’hui par la concurrence des médias me semble considérable. Avant de vouloir voler au secours des gestes chrétiens, il s’agit de comprendre ce que sont et font les gestes de la culture médiatique. Il se peut en particulier que le rythme de la pratique sacramentelle et le sens de la répétition de l’eucharistie varient selon des modes d’appartenance ecclésiale dont les médias peuvent aider à percevoir quelque chose. La fréquence des moments fixés ou convenus n’est pas la même selon que l’on appartient au grand public ou à un petit groupe à forte teneur de conviction. En tout cas, les sacrements chrétiens ne sont pas sans moyens et sans portée dans la culture présente. S’ils demandent à être célébrés, c’est parce que la singularité unique de Jésus-Christ demande à être attestée. Car les symboliques médiatiques qui circulent dans le monde disent l’homme et son désir, parfois Dieu et son mystère, mais elles n’ont pas pour vocation d’actualiser la manifestation de Dieu en Jésus et dans l’Esprit Saint. » (art. HB, « La position du sacramentel aujourd’hui », dans Recherche de Science Religieuse)./]
6. Les laïcs : « Ces chrétiens que l’on appelle laïcs »
Le livre de ce titre est contemporain du synode sur les Laïcs à Rome (1987), paru en 1988. Beaucoup de pages pour déblayer la question du sens de ce mot dans la société et en christianisme, et les ambiguïtés de son utilisation.
La manière dont se comprennent les laïcs, en eux-mêmes et dans leur rapport aux clercs, est pour Henri Bourgeois « un indicateur de la santé ecclésiale ».
Il note qu’ « une évolution s’opère lorsque des besoins nouveaux se manifestent. De même que la laïcité est en train de passer d’un souci méthodologique de la neutralité à un désir de travailler à une communication plus réelle entre les convictions, de même le laïcat chrétien est probablement en train de se modifier étant donné les changements historiques et culturels de ce temps. »
Il y a en particulier la question de la participation des laïcs aux ministères et particulièrement des femmes.
Le théologien Gérard Reynal analysant une partie du livre dit : « Six chapitres du meilleur Henri Bourgeois, où, s’affranchissant en quelque sorte intellectuellement d’une notion qu’il juge mal équilibrée et qui a selon lui des effets regrettables pour la vie et la mission de l’Église, il relit l’expérience laïque comme une dynamique à la fois personnelle et commune de l’identité chrétienne comme telle, tout en respectant et la position des clercs et même, en fin de compte, la revalorisant. » C’est un véritable retournement qui se produit alors dans la réflexion, et une libération de ce qu’est déjà l’expérience vécue par des chrétiens, laïcs et clercs, comme si en quittant une position historique devenue insuffisante, la dynamique de source se trouvait dégagée et pouvait enfin jouer. »
La place des femmes
◼ Elles ont un grand rôle dans les communautés ecclésiales, y compris dans des fonctions qui relèvent d’un ministère…
Mais il y a un malaise qu’Henri Bourgeois attribuait à deux sources :
« Le problème ecclésial des femmes (de certaines d’elles) n’est pas uniquement celui de laïcs en face des clercs. C’est aussi une question interne au laïcat. Comment aller vers plus de respect et plus d’égalité ? Il n’est pas sûr que la catéchèse des enfants ou la formation des adultes membres de l’Église aient beaucoup de souci et d’impact en ce sens. On dit parfois que les relations hommes-femmes sont plus faciles dans les groupes militants ou entre personnes ayant un rôle ministériel. Mais que signifie exactement ce fait ? N’est-ce pas que les hommes mettent alors entre parenthèses l’identité féminine pour n’envisager que des collègues qui sont devenues leurs semblables ou qui du moins les rejoignent sur leur propre terrain ?
…Une seconde source du malaise de certaines femmes dans l’Église catholique, c’est le fait qu’elles sont considérées a priori, en raison de leur sexe, comme inaptes à recevoir l’imposition des mains et donc l’ordination ministérielle. Certes, elles peuvent exercer de multiples responsabilités. Mais celle du ministère ordonné ne leur est pas accessible. Il y a en elle une sorte d’incapacité objective. Elles peuvent être tout, sauf prêtres ! Ce qui conduit certaines d’entre elles et certains hommes, voire certains clercs, à parler d’une discrimination à leur égard dont les raisons ne sont pas d’une totale transparence. »
7. Le dialogue interreligieux
Henri Bourgeois ouvrit des dialogues divers, selon les occasions et intérêts rencontrés, ou selon ses propres investigations : avec des physiciens, des astrologues, des gens revenus de sectes, des partisans du New Age, des tenants du Yoga, et du Bouddhisme. Les gens en recherche rencontrés en pastorale, notamment des recommençants marqués par divers courants, lui étaient occasion de réflexion concrète, sur les itinéraires personnels et sur les idées. Les débats de l’Espace Ste Marie lui étaient l’occasion de dialogues argumentés divers. Il invita régulièrement un musulman aux colloques interreligieux qu’il organisa durant 6 ans, à l’Université catholique.
Il était bien conscient que le plus important est le spirituel, qui est d’ordre personnel et relève du mystère, mais il n’en faut pas moins investir le domaine de l’intellect et du langage, si l’on veut communiquer et enseigner. Il remarquait la faim de recherche spirituelle qui marquait l’Europe au tournant du siècle. Conscience d’une tradition partiellement perdue ? s’interrogeait-il.
Il ajoutait :
« Cela n’indique en rien que le christianisme soit le mieux placé pour revenir au créneau et mener la croisade du renouveau spirituel. […] Je ne crois d’ailleurs pas que ce soit souhaitable. »
Il insistait en revanche sur le moment historique actuel qu’est la communication en profondeur de l’Europe avec l’Asie, dans l’attente, qui est encore loin de se réaliser, d’une compréhension de la même profondeur avec l’Afrique.
Il concluait sur une affirmation qui lui semble centrale dans la tradition chrétienne, et spécialement occidentale, bien qu’elle fasse problème à ses interlocuteurs : c’est l’existence propre de Dieu en tant que personne, distincte du monde dont il est le créateur.
« On en a trop et trop mal parlé, on a placé Dieu trop loin du monde. Et aujourd’hui, on redécouvre qu’il est aussi dans le monde. En moi aussi joue le paradoxe : je ne désire pas être contraint de choisir entre un Dieu cosmique et un Dieu transcendant. »
Un lieu important pour croire : l’esprit
Il faut un troisième élément pour avoir le sens du divin : l’esprit.
Ce mot a été tiré du côté de l’intelligence. Avoir de l’esprit, c’est être malin. Or l’esprit, ce n’est pas directement cela. L’esprit, c’est un souffle. C’est le point vif de notre être où il y a du souffle. C’est notre base arrière. C’est là où on n’est pas usé, fatigué, où il y a de l’énergie. Pourquoi ce lieu est-il important pour croire ? Parce que là, et pas ailleurs, il s’agit d’accueillir, de recevoir, ce que nul ne peut se donner, le mystère de nos vies. Comme une grâce, comme une illumination.
Le sentiment, alors, se purifie. La connaissance, alors, trouve une vérité, une densité, qui lui fait renoncer à la prétention de tout savoir. A un niveau essentiel, celui de la source, au point de jaillissement de notre être. Avoir l’esprit, c’est avoir du souffle, c’est avoir une respiration profonde.
Chapitre 5
ENJEUX du CHRISTIANISME
On peut gloser sur la pertinence et l’utilité de ces propos, des dialogues ouverts, des voies explorées. On peut dire que dix ans ont passé et que bien des choses ont changé. Mais on peut aussi trouver encore pertinente la dernière conférence d’Henri Bourgeois, faite à l’Espace Ste Marie, le 22 mai 2001, où il livre avec force et humilité, la vision d’un théologien prophète, abattu par la souffrance et pourtant éclairé par la foi en l’avenir d’un christianisme évangélique, veilleur lucide et fraternel :
▫ signes heureux,
▫ défis de l’identité chrétienne,
▫ risque et chance pour la foi, d’un certain individualisme,
▫ invitation à quelques repentances des églises chrétiennes,
▫ et à la prise en compte du désarroi de la conscience chrétienne.
▫ On pourrait aussi évoquer son discernement par rapport à l’évangélisation
Il disait :
◼ « Quelques signes heureux du christianisme contemporain.
Ils ne doivent soulever aucune gloriole, simplement ils témoignent de ce que peut réaliser l’Evangile.
C’est vrai, malgré les compromissions et les ambiguïtés, les chrétiens d’Europe de l’Est ont tenu bon devant les persécutions infligées par les régimes marxistes.
C’est exact, les Églises et notamment l’Église catholique réalisent un gros effort de formation et de conscientisation de leurs membres.
C’est impressionnant, bien des chrétiens d’Amérique du Sud ont assez de cœur et de courage pour prendre leur destin en mains et travailler à leur libération et à celle de leur sous-continent.
C’est sûr, les Églises de la Réforme témoignent d’une grande liberté spirituelle et Taizé a l’art de rejoindre les jeunes en les appelant à une espérance réaliste et quotidienne.
Tout cela et beaucoup d’autres signes parlent positivement des ressources qu’a la foi en notre siècle. »
◼ Le défi de l’identité chrétienne (initiation, réinitiation)
Les chrétiens sont des gens difficiles à identifier, reconnaissait-il.
« Vu de l’extérieur, les chrétiens ne sont pas toujours très identifiables. On ne les repère pas forcément dans la vie sociale ou culturelle et le christianisme lui-même, en tant que forme d’ensemble, n’est pas aisément définissable, si du moins l’on veut dépasser les poncifs habituels ou les slogans faciles.
Les chrétiens sont-ils témoins attardés d’une sensibilité religieuse qui a fait son temps, quand bien même elle peut reprendre du service en temps de crise ?
Sont-ils des êtres originaux qui ont leur jardin secret mais qui, dans la vie courante, sont comme tout le monde, d’autant plus que l’on ne s’intéresse pas obligatoirement à leurs affaires internes ?
Sont-ils des utopiques invétérés qui rêvent à un monde meilleur alors que le siècle s’achève sans gloire sur un réalisme de l’immédiat, loin des grandes perspectives d’antan, aujourd’hui intenables et effondrées ?
Sont-ils en crise parce qu’ils n’ont plus beaucoup de clercs ou de pasteurs et que pratiquants et militants fondent comme neige au soleil, ou bien sont-ils en train de muter, en engendrant de petits groupes et des réseaux communautaire à quelque distance de l’appareillage bureaucratique et anonyme des Églises instituées ?
Sont-ils enfermés dans leur image passéiste, à mille lieues de la modernité (une doctrine affichée plus qu’une recherche encouragée, un péché originel qui grève négativement tout processus évolutif, un statut inégalitaire des femmes en catholicisme, des réticences vis-à-vis de la démocratie, des responsables souvent trop portés à clore les questions plutôt qu’à les ouvrir ?
Ou bien s’ils sont susceptibles de se renouveler, sera-ce en réactualisant leur origine néotestamentaire, ou sera-ce en comprenant mieux les signes des temps sans pour autant perdre leur âme ?…
En fin de compte, interrogeait-il, les chrétiens sont-ils en train de se fracturer entre des courants assez conservateurs qui gèrent les Eglises, bénéficient d’ailleurs de l’aval de l’opinion publique mondiale, elle-même « recentrée », et des courants marginaux et éparpillés qui cultivent leur différence mais ne font guère bouger les choses ?…. »
« J’ai le sentiment que le monde présent et en lui les non-chrétiens qui ont le temps et la possibilité de s’intéresser au christianisme perçoivent de vrais enjeux sans pour autant jouer aux prophètes de malheur. L’avenir est ouvert et on ne peut l’anticiper. Mais le tableau… ne saurait laisser les chrétiens indifférents. » (Identité Chrétienne, p. 38-40).
◼ La chance de « partir » de l’individu et de la forme de foi qu’il peut avoir. Ou : un certain individualisme n’est-il pas un « signe des temps » ?
« Dans cette perspective, il est réaliste aujourd’hui de « partir » de l’individu et de la forme de foi qu’il peut avoir.
Certes, les chrétiens peuvent aller de l’Église à Dieu et au Christ ou à l’Esprit : l’expérience ecclésiale est orientée vers un mystère qui n’est pas d’abord le sien mais celui du Dieu vivant.
Mais l’autre voie, celle qui va du mystère divin au mystère ecclésial, est, dans bien des cas, surtout aux moments d’initiation, plus accessible et plus fondamentale.
La question est en effet la suivante : comment et pourquoi la foi en Dieu prend-elle une forme ecclésiale ? Comment et pourquoi le fidèle de l’Evangile devient-il membre du corps ecclésial ?
La réponse à ces interrogations ne peut être seulement verbale ou simplement théorique. Elle suppose que l’on traverse des expériences adaptées, structurantes, progressives. Autrement dit que l’on soit initié. »
« Il est vain aujourd’hui de gémir sur le « néo-individualisme » occidental en l’accusant de tous les maux. Pourquoi ne pas voir plutôt en lui un « kairos », un moment favorable, qui pousse l’Église à mieux percevoir comment elle peut s’inscrire dans le mouvement même de la vie individuelle, lorsque celle-ci rencontre l’Évangile ?
L’Église n’est pas une « loi » de la foi. Elle ne fait pas partie des « meubles » de la foi, pour bien des gens. Elle ne gagne rien à parler d’elle-même sentencieusement ou à essayer de séduire astucieusement. Mieux vaut, me semble-t-il, faire confiance à l’individu et à la dynamique de l’Évangile en lui.
Cela suppose tout d’abord que l’Église ne culpabilise pas les personnes qui trouvent du goût à l’Évangile mais qui n’ont pas d’appétit pour ses structures et ses contentieux internes. A quoi bon accuser d’être intimiste ou privatisée une foi qui, en bien des cas, n’a pas eu la possibilité de découvrir sa dimension ecclésiale ? Les nouvelles générations ne sont pas constituées de gens qui ont perdu le sens de l’Église. Elles sont composées pour une large part de gens qui n’ont jamais eu ce sens.
Comment l’ecclésialité peut-elle fleurir de nos jours dans le mouvement de la foi évangélique et personnelle ? Il n’est pas de loi permettant les prévisions assurées. Il est au moins possible de percevoir que les chrétiens ecclésialisés de ce temps ont à faire preuve d’imagination et de créativité pour inventer des voies d’initiation, sans miser seulement sur le hasard des circonstances et la force imprévisible de l’Esprit. » (article paru dans la revue Catéchèse, avril 1989 : « L’acte de croire aujourd’hui », p.47-54)
◼ Une certaine « repentance » chrétienne devrait être faite :
"Pour essayer du moins d’identifier des grandes lignes de cette possible repentance chrétienne, j’indiquerai deux domaines qui aujourd’hui requièrent l’attention des chrétiens.
En premier lieu, le christianisme contemporain est invité à confesser les rapports de violence qu’il a adoptés à l’égard d’autres réalités de la vie sociale et qu’il continue parfois de pratiquer.
Je viens de parler de l’antisémitisme. Depuis l’Antiquité jusqu’aux prudences dérisoires à l’égard du nazisme exterminateur des juifs, en passant par les conversions brutalement imposées au Moyen Age à un judaïsme qui devait se soumettre ou se démettre, la litanie des exactions chrétiennes est longue. On dira que ce qui est en cause dans ces abus était plus culturel que proprement religieux. Il se peut. Il n’empêche que des chrétiens n’ont pas su aller en direction du respect et de l’honneur et que leur foi a cautionné et parfois persiste à appuyer le racisme ethnico-religieux. Sans aller si loin, certains propos chrétiens sur la nouvelle alliance surclassant l’ancienne disposition biblique ou sur la spiritualité de la foi chrétienne dont le judaïsme n’aurait pas eu l’intuition, semblent bien impliquer au moins inconsciemment une autosatisfaction et une dévaluation de l’autre que l’Évangile n’encourage guère.
Le contentieux chrétien à l’égard du judaïsme est lentement en voie d’extinction, mais il n’est pas encore éliminé et il est sans cesse susceptible de resurgir. C’est donc par lui que doit en permanence commencer la repentance chrétienne. Étant entendu qu’il n’est pas simple d’exprimer en vérité l’identité chrétienne par rapport à la foi juive, en marquant l’originalité de la première et en ne minimisant pas pour autant la valeur de la seconde.
Analogues sont les réactions chrétiennes trop fréquentes à l’égard de l’islam, des sectes ou des nouveaux mouvements religieux (mormons, témoins de Jehovah, scientologie, etc.) ou encore des traditions et sensibilités de la religion populaire. Ces confrontations sont évidemment très différentes. Je les rapproche cependant car elles ont en commun d’amener le christianisme à s’affirmer en ce qu’il a de propre sans pour autant juger autrui de manière injuste ou mal informée. J’avoue que l’enjeu est exigeant et que les chrétiens ont besoin d’une véritable culture et d’un sens affiné de la vérité pour ne pas se méprendre en de telles circonstances. Peut-être l’effort actuel de l’œcuménisme intra-chrétien, lui aussi lieu de repentance, a-t-il aussi quelque effet positif dans ce difficile domaine.
En deuxième lieu, la repentance chrétienne me semble devoir porter aujourd’hui sur le service insuffisant que le christianisme a rendu et rend à l’humanité. On a souvent le sentiment que le message évangélique est ensablé, dissimulé sous les querelles ou les pouvoirs des Eglises.
Par exemple, depuis le XVIe siècle, on peut dire que le christianisme d’Occident a une difficulté chronique à reconnaître à temps les nouveautés qui surgissent dans la culture et dans les sociétés. Il a dénoncé successivement l’esprit de liberté du siècle des lumières, le modernisme de la pensée scientifique et démocratique. Bien sûr, à la longue, des ralliements s’opèrent forcément. Mais n’est-ce pas dommage de donner toujours l’impression de méconnaître ce qui se passe ? Évidemment, tout n’est pas sans problèmes dans les mutations auxquelles je fais allusion. Est-il cependant nécessaire d’être d’accord avec tout pour saluer positivement ce qui se cherche parfois avec difficulté et travailler à l’émergence d’une humanité plus libre et plus solidaire ?
Au fond, les Eglises ont aujourd’hui à confesser leur péché ?
Celui de la prudence excessive qui survalorise ce qui est expérimenté au détriment de ce qui pointe à l’horizon.
Celui d’un dogmatisme trop unilatéral qui minimise sans cesse le besoin d’intériorité et les attentes de bien des gens dont la foi simple et mal initiée n’entend rien aux subtilités des doctes.
Celui d’une difficulté permanente à reconnaître aux femmes non seulement un rôle mais une parole et une capacité de décider.
Celui d’une maladresse pour annoncer le pardon de Dieu et pas seulement la rectitude ou l’idéal d’une vie moralement en ordre.
Celui qui consiste à laisser monter en graine l’institution religieuse en cédant à ses tendances uniformisatrices et bureaucratiques ou à son prurit pour les polémiques et les rivalités internes.
On dira peut-être que c’est trop facile d’énumérer une telle litanie. Je ne le crois pas du tout. Si c’était si facile, cela se ferait plus souvent et aux plus hauts niveaux des Églises. D’ailleurs la repentance est tout sauf une accusation d’autrui. C’est l’humble reconnaissance que « nos pères et nous, nous avons péché », comme dit le rituel d’Israël.
◼ Prendre en compte le désarroi de la conscience chrétienne
Les critiques de la religion par la pensée allemande du XIXe siècle ont été entendues….
"Ce qui apparaît dorénavant, c’est le fait massif que le christianisme semble être sans pertinence.
On a l’impression qu’il relève d’un autre âge et annonce un salut que rien ne vérifie et dont d’ailleurs certains disent qu’il n’est pas utile à l’existence humaine. On nous invite donc à vivre sans salut, en acceptant jour après jour les limites de notre condition effective. De ce fait, bien des chrétiens ont l’impression étrange d’être solitaires : autour d’eux, pour leur entourage, ce qu’ils vivent à partir de l’Évangile est sans intérêt parce que vague, confus et sans vérification.
Or, au même moment, ici ou là, le religieux se redéploie, sous d’autres formes, avec un brin de modernisation. Le New Age et les nouveaux mouvements religieux (les « sectes », pour parler brièvement, et malgré le ton un peu agressif de ce vocable) se répandent. Voici que le religieux intéresse. Mais c’est du religieux autre, transformé. Et voici un second étonnement, lui aussi, douloureux, pour les chrétiens. Ne serait-ce pas que le christianisme est, en fait, vieilli, plus qu’on ne le pensait, plus que ne le laissaient supposer la fougue du récent concile Vatican II et la ferveur de ses défenseurs ?
Je crois qu’il faut aujourd’hui prendre en compte ce double désarroi de la conscience chrétienne. Certes le fait n’est pas perçu par tous les chrétiens. Mais il n’est pas réservé à une élite intellectuelle ou à un petit groupe d’observateurs professionnels. Bien des croyants du quotidien le discernent, même si c’est confusément.
Certains accusent globalement l’époque, censée être indifférente et matérialiste, ce qui correspond à la première forme d’étonnement des chrétiens, ou au contraire, et en même temps d’ailleurs, envisagée comme naïvement ou grossièrement religieuse, de manière idolâtrique et impure, ce qui s’articule avec le second étonnement chrétien.
D’autres font le procès du christianisme de ces dernières années, l’accusant de bien des maux comme ceux que j’ai recensés il y a un instant à propos de la « repentance » chrétienne. Mais ce procédé tourne vite court. Car le problème, c’est de savoir quoi faire aujourd’hui, sans se contenter de se lamenter pour hier et de chercher des coupables ou des boucs émissaires.
D’autres enfin estiment détenir un remède miracle : nouvelle évangélisation, nouveau catéchisme, nouvelle réaffirmation de l’héritage traditionnel. Mais on peut se demander légitimement si ces moyens sont réellement à la hauteur des enjeux. Alors que faire ? Peut-être commencer par éprouver le double désappointement dont je parle. Le laisser toucher l’expérience chrétienne. Car c’est un signe des temps qui a sûrement quelque chose à dire. Si l’on veut trop hâtivement réagir, n’est-ce pas par angoisse devant cette réalité dure et par difficulté à supporter la situation ? Simplement, cette attente est vigilante. La conscience chrétienne n’est en l’occurrence ni défaitiste ni pessimiste. Elle cherche plutôt à porter cette souffrance au voisinage de l’amour des autres et de la joie de croire. Elle essaie aussi de ne pas mêler trop cette prise de conscience difficile et la repentance dont il a été question plus haut. Ces deux données ont sans doute des affinités, elles appartiennent l’une et l’autre au régime nocturne de la conscience chrétienne, mais elles ne se confondent pas. »
Dieu et nous
« Le Verbe de Dieu, Jésus, s’est fait cela même ce que nous sommes, afin que nous devenions cela même qu’il est, lui Dieu. » disait saint Irénée. Comment comprendre cette « divinisation » ? Tout est là d’une certaine façon. Quand on parle du salut, de la grâce, c’est bien de cela qu’il s’agit.
La divinisation nous laisse humains. Etre divinisé ce n’est pas décrocher du réel, ce n’est pas être déshumanisé. Car Dieu est présent en nous, mais il est présent en nous sans se laisser absorber par nous. »
Voir aussi Vie et Oeuvre
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