Il y a de l’incommunicable
"Comment communiquer aux jeunes générations le sens d’Auschwitz ? Difficile question que l’actualité récente a reposée. Peut-être a-t-elle de quoi nous amener à vérifier nos classiques propos sur la communication.
Bien entendu, ce qui circule dans la vie collective, informations et valeurs, souvenirs et enjeux, rencontre nombre d’aléas. Les échanges se bloquent parfois, se saturent souvent, d’aventure suscitent le soupçon et la méfiance. Mais, plutôt que de faire chœur avec les censeurs, ne serait-il pas plus stimulant de repérer ce qui n’entre jamais totalement dans les circuits de nos interactions ? Plutôt que de communication ratée ou insuffisante, on peut alors parler de ce qui est incommunicable. Il y a un point aveugle dans la communication. Il y a dans les connexions entre nous une part d’indicible, d’indisponible, quelque chose d’énigmatique.
Pourquoi ce manque constitutif ? Sans doute parce que, comme vient de le redire P. Legendre (Dieu au miroir. Etude sur l’institution des images, Fayard, 1994) toute communication est ternaire, de telle sorte qu’un tiers y est à la fois inclus et exclu, présent mais non saisissable. Entre les groupes, ou les individus qui entrent en relation, il y a toujours une marge, un espace de mystère et de respiration. Marguerite Duras ne s’y était pas trompée : « des amants seraient épouvantés si, au plus fort de la volupté partagée, ils mesuraient l’infrangible barrière qui les sépare ou les séparera toujours malgré l’apparente harmonie de leur unique joie. »
L’incommunicable est donc au cœur de la communication. Celle-ci, à un moment ou à un autre, se heurte à sa limite. C’est l’écart entre ce que l’on voit ou entend d’autrui et sa liberté ou sa passion profonde. C’est la distance entre ce que l’on laisse voir de soi et ce que l’on veut ou croit être soi-même. Comme la Samaritaine de l’évangile, nous ne sommes pas seulement ce que nous paraissons être ou ce que les autres pensent ou perçoivent de nous. Entre nous, il y a toujours plus que ce qui transite entre les uns et les autres ou encore entre lui et moi. P. Ricœur a intitulé l’un de ses derniers livres Soi-même comme un autre (Seuil, 1990). L’expérience de la communication nous porte à ajouter : « autrui comme un autre ». Elle brise la fascination du semblable ou même le confort affiché de la différence.
Mais il ne faut pas se méprendre sur l’incommunicable. Ce n’est pas une part d’information qui ferait forcément défaut dans l’échange. Ce n’est pas une lacune ou insuffisance. C’est ce sans quoi la singularité des sujets volerait en éclats. Autrement dit, c’est la manière dont chaque être et chaque groupe habite sa vie et se trouve traversé par plus grand que lui. L’incommunicable, c’est le ton propre de chaque existence, un ton à nul autre pareil.
Parfois, on s’approche de ce mystère, en soi-même et en autrui. Les médias permettent de le pressentir, quand ils sont dans leurs bons jours et que nous sommes nous-mêmes disponibles à la visitation. Alors la barre de l’incommunicable est légèrement déplacée. Dans ce qui vient à nous, l’inhabituel se profile, l’inaccessible se suggère. Pourtant l’infranchissable limite demeure : notre communication reste traversée par cet excès ou ce reste qui échappe à la mise en commun.
Peut-être faut-il dire alors que la communication est une sorte de jeu subtil avec l’incommunicable. Sans lui, elle perdrait son charme. Mais si elle le dominait et en faisant un objet échangeable, elle n’aurait plus d’âme. Peut-être communiquons-nous parce que nous sommes, pour l’essentiel, hors communication et que nous n’en prenons pas notre parti. Si bien que nous entrons en relation en tournant autour de l’incommunicable qui ne cesse de nous relancer et de nous échapper.
Alors que communiquer d’Auschwitz ? L’essentiel est incommunicable, un peu comme la foi. Pourtant beaucoup peut donner lieu à communication, si précisément nous savons respecter le mystère de l’indicible et en vivre."
[/Henri Bourgeois,
Fréquences, Lettre du Département de Communication et du groupe Médiathec, 4 février 1995.

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