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Il n’y a pas de foi sans pensée. (A.B.)

« Il n’y a pas de foi sans pensée »

Croire, oui mais…

Pour un croyant chrétien, enfant ou adulte, la connaissance de Dieu se découvre essentiellement par la catéchèse qui lui est donnée. C’est elle qui l’initie au message de la Bonne Nouvelle de l’amour de Dieu pour les hommes que déploient les Écritures et plus particulièrement les Évangiles. Initier à l’évangile révèle en effet que la foi naît aujourd’hui encore du témoignage des apôtres ayant vécu leur rencontre avec le Christ et l’ayant mise par écrit quelques années plus tard par des rédacteurs inspirés par l’Esprit même de Dieu.

Il ne faudrait pas en conclure pour autant que la connaissance de cette expérience reçue en héritage constitue le tout de la connaissance de Dieu. Cette optique est pourtant souvent mise en avant. aujourd’hui. La foi apparaît alors comme un simple acquiescement à cette expérience nouvelle, avec le désir d’en vivre. Il y a là une double illusion. La première est de croire que l’expérience immédiate d’une présence de Dieu suffit à elle seule à nourrir la foi et à entretenir sa vitalité. La deuxième est de croire que rejeter toute réflexion évite d’être confronté à des difficultés : soit celle de se perdre dans la construction d’une pensée argumentée, soit celle de devoir faire face à une mauvaise interprétation, ce qui deviendrait alors nuisible pour la foi. Dans les deux cas, c’est méconnaître que l’expérience croyante est une aventure qui comporte ses risques. Le nier, c’est idéaliser la foi, lui retirer toute consistance et la fragiliser dans la durée.

Il me semble alors d’un grand intérêt de reprendre les réflexions d’H. Bourgeois sur ce thème de la connaissance de Dieu. Elles pointent du doigt ce qui est souvent oublié ou volontairement tenu à l’écart, à savoir que croire exige un travail, une véritable mise en œuvre de la pensée qui fait droit à ce don de Dieu reçu par l’homme pour contribuer à son humanisation. Il est essentiel de redécouvrir le processus par lequel se constitue notre foi. L’enjeu est de permettre à la catéchèse de mieux « baliser » le champ dans lequel elle peut intervenir pour initier au mieux le nouveau venu à la foi ou pour apporter de nouvelles clés de compréhension au croyant désireux de l’approfondir.


Pas seulement un héritage

Toute expérience croyante appelle à un moment donné la prise de décision d’un croire. Ceci ne s’opère que dans la mesure où il y a eu mise à l’écoute d’un héritage reçu et, à partir de là, volonté de se l’approprier et de poser, en Eglise, un acte personnel qui fait dire « je crois ». L’apport de Henri Bourgeois, insistant sur la nécessité d’une initiation, est d’affiner ce processus de cheminement en montrant que l’héritage reçu ne se limite pas à l’héritage évangélique et à la réception de l’enseignement de l’Eglise. Il dépend plus largement de l’apport culturel de la société sur le nom de Dieu. De telle sorte que connaître Dieu est avant tout l’accomplissement d’un travail de réévaluation du sens de ce nom de Dieu tel que nous le livre le contexte social et culturel. Il y a donc toujours à prendre position à l’égard d’une tradition qui nous est transmise.

H. Bourgeois souligne peut-être plus qu’il n’est de coutume que la connaissance de Dieu pour tout croyant ne se greffe jamais sur un terrain vierge que serait la pensée du croyant. Celle-ci est toujours imprégnée par l’environnement social et culturel auquel elle appartient. Elle connaît le nom de Dieu avant de connaître le Dieu de Jésus-Christ.

Il peut être intéressant d’en prendre acte pour la fixation des objectifs que l’on veut assigner à la catéchèse. Il apparaît alors utile par exemple de considérer que le contexte pluri-religieux apparu depuis ces dernières années nécessite un changement du discours dans l’enseignement catéchétique. Il convoque plus que jamais l’exercice de cette liberté créatrice qui nous est donnée si nous voulons que l’affirmation de Dieu garde sa puissance d’impact à transformer la vie du croyant dans sa sphère privée comme dans sa sphère sociale et professionnelle.

Nous comprenons dès lors que la connaissance de Dieu est loin d’être évidente et qu’elle exige de nous la volonté d’être libre et une capacité à réagir sur ce qui nous est transmis.


Une autre connaissance

Cette connaissance s’appuie fondamentalement sur une combinaison nécessaire de notre intelligence et de notre affectivité.

Privilégier essentiellement cette dernière sous prétexte que l’intelligence rationnelle serait inapte à rendre compte de la croyance en Dieu et du sens radical de la vie, comporte le risque de livrer la connaissance de Dieu à des réactions purement sentimentales. Mais, devant la question radicale du « pourquoi le monde est ainsi ? » qui inaugure la foi, faudrait-il toujours conclure à une impossibilité de l’intelligence à y répondre ? Faudrait-il se résigner à ne pas y répondre devant la réalité du mal qui demeure insurmontable ?

En revanche, privilégier uniquement l’intelligence, ne serait-ce pas être tenté d’apporter des réponses trop hâtives à la question du pourquoi en mettant en avant toujours et partout Dieu comme principe et cause de toute chose. Par là même l’élan de l’intelligence se briserait sur la digue d’un absolu.

H. Bourgeois décrypte alors finement ce qui empêche de faire droit à l’intelligence dans la foi. C’est une conception exclusivement scientifique de celle-ci qui la situe dans le domaine de la preuve. Elle est alors invariablement condamnée à rester dans l’impasse puisque la connaissance de Dieu n’est pas de l’ordre du scientifiquement démontrable. Elle nous appelle à changer de perspective en nous faisant exercer une autre fonction de l’intelligence qui est la reconnaissance d’un sens, d’une lumière essentielle qui vient à nous et sollicite notre adhésion. Elle ouvre la possibilité d’une connaissance qui se propose mais qui ne s’impose pas. Il s’agit alors d’une intelligence existentielle ouverte au mystère et qui est source de communication.

Tout croyant se trouve invité à s’attacher à ce qui est connaissable pour lui, à savoir la façon dont Dieu s’est engagé dans la lutte contre le mal par la figure révélatrice de ce combat qu’est Jésus-Christ : aller plus avant dans la connaissance de Dieu en sachant que c’est en mettant en œuvre toutes ses ressources dans ce combat, que se fait jour le mystère de Dieu et l’impossibilité de l’épuiser.


Une conversion de l’esprit

Au terme du processus qui déclenche la décision de foi vient la conversion. Elle nécessite un retournement d’attitude qui si déploie en trois temps :

- D’abord il nous faut nous départir du Dieu conventionnel donné par la culture qui souvent nous conforte dans nos habitudes, pour ou contre un Dieu qui se révèle à ceux qui le cherchent. H. Bourgeois rappelle justement que la connaissance de Dieu n’est pas de l’ordre d’un savoir acquis mais bien plus d’un appel à changer de vie. Il est bon d’en prendre conscience en catéchèse pour comprendre que celle-ci vise moins la transmission d’une connaissance que l’accompagnement d’une naissance à la vie d’enfant de Dieu.

- Dans une deuxième étape, ce retournement exige de manière plus profonde que nous nous détachions de cette tentation si courante de faire de Dieu un reflet de nous-même à tel point que nous estompons la différence qu’Il a par rapport à nous. Il en résulte alors souvent une perte de la force d’interpellation qu’entretient cette altérité de Dieu, dans nos vies, quand elle est perçue.

- Enfin dans un troisième temps, on atteint l’exigence la plus haute que puisse demander ce retournement, c’est le passage d’une connaissance fruit de nos efforts à une connaissance qui est accueil de la gratuité d’un don. Il y a là une nécessité, pour le catéchumène par exemple, de comprendre que Dieu ne se trouve pas dans notre imaginaire ou au terme de nos tentatives de savoir, mais au sein même de l’histoire où il se présente comme celui qui nous cherche.


H. Bourgeois nous montre par son approche que le chrétien doit admettre ce paradoxe de l’existence à savoir que toutes les ressources de son intelligence sont requises pour apprendre à toujours mieux connaître le Dieu de Jésus-Christ tout en admettant que celles-ci n’épuiseront jamais le mystère de sa présence. La connaissance de Dieu est sans fin, ce qui implique pour tout chrétien qu’il ne peut jamais être un homme cloisonné dans ses certitudes. Il est l’homme du passage qui va de paysage connu en horizon inconnu, tout en vivant un enracinement qui lui révèle sa destinée et le tient dans la confiance.

Plutôt que de faire l’inventaire des grandes constantes de la pensée chrétienne sur la connaissance de Dieu (ce qu’il fait ailleurs), H. Bourgeois, dans ces pages, scrute l’expérience croyante, ce qui le conduit à mettre plus profondément en lumière les implications et les exigences de la connaissance de Dieu pour le chrétien.

Cette position me semble de nature à faire ressortir davantage la finalité de la catéchèse. Pas seulement la transmission d’un enseignement et d’une tradition par des personnes détentrices d’une certaine compétence, mais aussi l’expression d’une foi qui se constitue peu à peu en la personne des catéchisés, et en même temps qui se renouvelle et s’expose comme exercice d’une liberté créatrice, en la personne des catéchistes. Elle est par conséquent le lieu où se construit l’avenir de l’Eglise puisqu’elle est le creuset où se constituent les témoins de demain.

Agnès Bouvet,

Responsable de catéchèse, Boulogne-Billancourt.

Courrier AHB, n° 9, décembre 2006


Voir à ce sujet les textes d’H.B. : La foi, c’est aussi de la pensée ; Exigences présentes de la pensée chrétienne ;

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