Henri Bourgeois et le Forum 104
Un exemple d’intervention théologique dans des débats actuels
En lisant le premier Cahier du Forum 104….
Les diverses recherches et débats que suscite la vie de croyants et de chrétiens concerne aussi, évidemment, la réflexion théologique. Mais il y a la manière d’intervenir.
Voici un exemple d’expertise-conseil du théologien Henri Bourgeois, dans une structure culturelle : la maison d’accueil fondée par les Pères maristes au « Forum 104 », Rue de Vaugirard (Paris 6e).
Une précision sur ce qu’était ce Forum 104 peut être utile. Elle est donnée par un animateur-fondateur de ce Forum.
Un autre responsable, J. B. Jolly, présente ensuite la manière dont ils se déroulaient et les participants, avec un exemple précis de débat, l’un des premiers, sur « le corps et la divinité ».
Le Forum 104 ?
"Après avoir hébergé un foyer d’étudiants, La Réunion des Etudiants, pendant près d’un siècle, le 104 rue de Vaugirard héberge à partir des années 1980, toujours à l’initiative des Pères maristes, une réalité naissante, Le Forum.
Le projet se caractérise notamment par l’organisation d’un cycle de soirées débats, parallèlement auquel le Forum accueille dans ses locaux des groupes, dans la mesure où ils sont constitués en association et où ils acceptent d’entrer en interaction les uns avec les autres.
Hubert Bonnet-Eymard sm, Ancien directeur du Forum (1989-1996), Courrier Amis Henri Bourgeois, n°16
Henri Bourgeois et le Forum 104
d’après les Cahiers du Forum
par Bernard Jolly
Le texte ci-dessus d’Hubert Bonnet-Eymard, alors directeur du Forum-104, précise dans quel cadre s’est développée une collaboration entre ce centre culturel et spirituel dont les Pères maristes appuyaient le développement dès les années 1990, et le théologien ouvert au monde nouveau et heureux du dialogue avec tous qu’était Henri Bourgeois.
Pour élaborer ce texte, l’auteur a retrouvé la liste (jointe) des interventions d’Henri Bourgeois au Forum entre 1991 et 1999, en précisant celles qui ont fait l’objet de comptes-rendus dans la série des Cahiers Forum-CDR. Ce seront les seules dont je pourrai faire état ici, les autres ayant été enregistrées mais sans que des textes écrits aient pu être produits.
Le Forum a été le maître d’œuvre de ces rencontres.
Il s’est efforcé de leur donner une cohérence, à la fois par rapport à son propre projet, résumé par Hubert Bonnet-Eymard, et par rapport à un public plus large que les questions soulevées pouvaient intéresser.
Il s’agissait par là de sensibiliser d’autres personnes au projet de dialogue dans lequel le Forum était engagé.
Aussi les thèmes de ces manifestations auxquelles Henri Bourgeois a apporté sa collaboration étaient-ils réfléchis avec lui et leur retentissement mesuré avec soin.
I - Regard d’ensemble : trois dominantes
On peut distinguer trois dominantes dans leurs thèmes :
1- Un ensemble est consacré à une nébuleuse dont parle souvent la mouvance qui se réfère à l’Orient et aux spiritualités nouvelles, dites du Nouvel Age, bien que la plupart récusent le terme : le rapport au corps, au« sacré », à la guérison, à la divinité, au diabolique.
Elle leur apparaît plus pertinente que les religions instituées. Ce thème a été proposé une première fois de 1992 à 1994, puis repris en 1998-99 dans les rencontres consacrées à la prière et au mystère.
2- Puis est venu un parcours intitulé « L’épreuve de la vérité ».
Y est posée la question de la rigueur de la démarche suivie par chaque ligne de tradition dans son aspiration à une communication universelle.
La question tenait sa pertinence du fait qu’une compréhension intuitive et affective entre « initiés » peut être jugée suffisante sans qu’un dialogue construit soit recherché entre formes de sagesses, de voies spirituelles et de religions différentes.
3- Une recherche plus précise sur la représentation du sujet, au centre en particulier de questions de compréhension mutuelle entre bouddhistes et chrétiens, n’a été qu’esquissée.
La simple analyse de sa participation au premier cahier montre l’étendue du travail réalisé… et l’ampleur du compte rendu qui pourrait en être fait.
Aussi nous limitons-nous ici à évoquer la manière dont il a mené cet atelier inter-associatif sur le corps et la divinité, quitte à revenir sur ses apports dans les rencontres ultérieures.
II- « Le corps et la divinité ». Cahier du Forum, n°1
Dans la table-ronde intitulée Dans la nébuleuse du sacré, « Le corps et la divinité » , Henri Bourgeois joue le rôle d’animateur.
1. Les associations qui ont accepté d’y participer sont aussi diverses dans leurs origines que dans leurs activités.
L’Institut bouddhiste tibétain y tient une place à part, qu’il a gardée dans les autres tables-rondes auxquelles Henri Bourgeois a participé. Il s’est d’ailleurs toujours impliqué fortement dans les diverses propositions du Forum aux associations qui se réunissent en son sein.
Fondé par Dagpo Rimpotché, un lama devenu professeur à l’Institut des langues orientales de Paris, l’’Institut bouddhiste tibétain est devenu depuis l’Institut Guépèle. Il s’est construit, au fil des années, un lieu spirituel propre en Seine-et-Marne. Mais cela n’a pas mis fin à une collaboration qui a été comme un choix mutuel entre l’Institut et le Forum. Ces Tibétains en exil ont trouvé là un lieu privilégié de contacts et d’échange.
D’abord attachés à ne pas voir disparaître les enseignements et les pratiques de l’école multiséculaire dont ils relèvent, ils ont ensuite entendu les vivre, non pas seulement pour eux-mêmes, mais dans un souci de les rendre signifiants pour la société européenne.
Ils ont entrepris un lourd travail de traduction, et des Européens les ont rejoints. Il s’agit de comprendre les singularités des sociétés occidentales et de leur faire découvrir, dans ce que la voie bouddhiste a d’universel, des lieux de collaboration où les bouddhistes puissent contribuer à ses recherches et œuvrer pour son bien.
Parmi les autres participants, on relève plusieurs qui sont sensibles aux thèmes du Nouvel Age, d’autres qui développent des pratiques corporelles : Danses sacrées, Corps et langage.
Enfin l’une, Chantal de Dianous, rend présente en Europe, à travers l’association Arc en Sol, la séculaire pratique chinoise du taï-chi, qui allie art du mouvement et accès à la contemplation.
2. Echanges :
Chacun a eu un temps pour exposer son point de vue et Henri Bourgeois, en animateur attentif, a pris soin de dégager, au terme de chaque intervention, des termes à préciser, des thèmes sur lesquels il conviendra de revenir avec d’autres éclairages.
Par exemple, après l’exposé bouddhiste de Dagpo Rimpoché, il relève le terme de « subtil », dont le bouddhisme fait souvent usage, s’interrogeant sur la progression vers les états les plus subtils, sur l’expérience que l’on fait du subtil, plus particulièrement, dans l’endormissement, dans l’acte sexuel et dans l’approche de la mort.
À Florence Milchberg, fondatrice d’une association de Danses traditionnelles et sacrées, il pose la question de ce qu’elle appelle « éveil » ou « présence » pour évoquer le divin.
À Chantal de Dianous, au terme d’un exposé long et détaillé sur la vision chinoise du corps dans ce qui la distingue de la vision occidentale, il pose la question de l’éveil, qu’elle a également cité, et des relations justes, qui s’imposent d’elles-mêmes sans qu’on puisse y parvenir par un chemin balisé.
Chantal Lesage, de l’association Palingenèse, introduit la notion de rebirth et la démarche intensive vers l’illumination dont elle témoigne, à la suite de Jacques de Panafieu.
Henri Bourgeois souligne
la force des événements personnels qui l’ont menée vers cette recherche en lui faisant quitter une religion d’enfance où elle ne trouvait pas ce qu’elle cherchait.
Il note comme une question difficile, à traiter pour elle-même, l’évocation qu’elle fait d’une communication avec les morts.
Il incite Jacqueline Barbin, psychothérapeute utilisant des techniques corporelles, à préciser la référence qu’elle fait dans sa pratique à l’Évangile et à la dynamique biblique et ce qu’elle entend par l’équivalence entre l’ici-et-maintenant et la vie éternelle.
3. Table ronde
Introduisant à l’échange général entre les participants de la table-ronde, Henri Bourgeois leur propose alors deux « questions carrefours » qui lui semblent structurer le débat :
« a. Le nouveau sens du corps qui se cherche aujourd’hui en Occident, l’appel aux thèmes de l’harmonie, de la globalité, de la spiritualité, peuvent-ils présenter quelques points obscurs, quelques limites ? Il me semble souvent plus fécond de dialoguer à partir des points de notre cheminement spirituel qui nous demeurent obscurs et nous interrogent, plutôt qu’à partir de nos seules convictions fortes. »
b. « Pensez-vous qu’une réévaluation du patrimoine occidental chrétien soit en cours, ou puisse se produire, dans le mouvement même de cette vaste quête spirituelle qui marque l’Occident ? »
L’une comme l’autre question sont significatives de la démarche théologique d’Henri Bourgeois.
La première suggère que ce n’est pas à partir de positions de force qu’on parvient à la compréhension, aussi bien de soi que de l’autre, mais dans le partage de ses questions et de ses recherches, voire de ses tâtonnements, dans un travail d’approche continu qui consonne remarquablement avec la méthode expérimentale qui est au fondement des sciences occidentales.
Et la seconde exprime, sous forme d’interrogation, ce sentiment qui n’en est pas moins fondamental dans la ligne de conduite d’Henri Bourgeois : le « patrimoine occidental chrétien » n’est pas un fardeau ou un instrument d’oppression mais bien au contraire une immense richesse offerte aux sociétés de notre temps, à réinvestir peut-être aujourd’hui à nouveaux frais.
Le mot de conclusion lui revient évidemment en tant qu’animateur de la table-ronde.
Il conviendrait de le citer entièrement dans une présentation plus détaillée de cet aspect original de l’activité d’Henri Bourgeois comme théologien de plein vent, venant collaborer aux recherches foisonnantes et pas nécessairement très formalisées de groupes qui se développent en marge de la spiritualité chrétienne.
(Il se montre) soucieux d’abord d’écouter ce qu’ils disent et ce qui reste inexprimé, soucieux par ailleurs de leur faire expérimenter une part du trésor qu’est l’Évangile, cela beaucoup plus par une attitude délibérée, à la fois de sympathie personnelle et d’exigence intellectuelle, que par des mots et des affirmations convenues dont il s’efforce continuellement de déjouer les pièges.
4. Les grandes lignes mises en lumière
Évoquons donc, dans ce qui est pour nous aussi une conclusion provisoire, les lignes sur lesquelles il reste au terme de cette table ronde :
− En tant que théologien, il relève comme un défi « d’imprégner les représentation mentales de l’Esprit ». Il est bien conscient que le plus important est le spirituel, qui est d’ordre personnel et relève du mystère, mais il n’en faut pas moins investir le domaine de l’intellect et du langage, si l’on veut communiquer et enseigner.
− Il note la faim de recherche spirituelle qui marque l’Europe au tournant du siècle. Conscience d’une tradition partiellement perdue ? « Cela n’indique en rien que le christianisme soit le mieux placé pour revenir au créneau et mener la croisade du renouveau spirituel. […] Je ne crois d’ailleurs pas que ce soit souhaitable. »
− Il insiste sur le moment historique actuel qu’est la communication en profondeur de l’Europe avec l’Asie, dans l’attente, qui est encore loin de se réaliser, d’une compréhension de la même profondeur avec l’Afrique.
− Il conclut sur une affirmation qui lui semble centrale dans la tradition chrétienne, et spécialement occidentale, bien qu’elle fasse problème à ses interlocuteurs : c’est l’existence propre de Dieu en tant que personne, distincte du monde dont il est le créateur.
En moi aussi joue le paradoxe : je ne désire pas être contraint de choisir entre un Dieu cosmique et un Dieu transcendant.
Cependant je demeure persuadé qu’il faut veiller à ne pas laisser perdre cet élément d’un Dieu Tout-Autre ».
Et cela, dans le respect de la voie de chacun, pour réaliser le passage historique dans lequel les uns et les autres se trouvent aujourd’hui impliqués.
[1]
Sur le lien entre théologie et pratique : Questions fondamentales de théologie pratique ; Connaître pour invoquer.
Sur un dialogue à propos de christianisme et bouddhisme, on peut lire le livre : Prière et méditation dans le christianisme et le bouddhisme.


