FOI et CULTURES
Réalisme et perspectives
Voici quelques pages choisies d’un livre d’H. Bourgeois : Foi et cultures, paru aux éd. Centurion, en 1991.
Nous proposons d’abord quelques pages sur la « nouvelle culture », une manière de sentir apparue à la fin du siècle dernier et qui interpelle les cultures en lesquelles le christianisme s’exprime de façon habituelle : la populaire, l’humaniste et la rationnelle. Puis nous offrons intégralement l’introduction qui présente le propos de l’auteur en ce livre et la conclusion qui en résume l’apport en forme d’invitation cordiale et néanmoins pressante aux lecteurs.
Voir aussi les recensions qui en furent faites sous la rubrique :recensions et aussi la page des citations.
- I -
**Croire dans la nouvelle culture
p. 122-125
Le spirituel est aussi charnel
Il faudrait évidemment beaucoup nuancer les données de la foi selon les groupes, les personnes ou les situations. Mais il me semble possible de dégager quelques traits communs que la foi adopte souvent dans le contexte de la nouvelle culture.
Je dirai d’abord que la foi se redéfinit en la circonstance comme corporelle. Autrement dit, elle n’est pas portée à distinguer des plans et des domaines, par exemple le spirituel et le matériel ou bien le religieux et le profane. le point de vue est global, car c’est celui que permet la sensibilité. L’important, c’est ce qui est ressenti.
Cela que j’ai déjà indiqué doit toutefois être précisé. La nouvelle culture ne prône pas un empirisme plat. Pour elle, le corps doit être précisément « cultivé » s’il veut être le lieu de l’identité personnelle et du rapport aux autres ou à la nature. Cela suppose une sorte de conversion, pour employer un langage qui n’appartient pas au langage de la nouvelle culture, mais qui n’est pas déplacé ici. Car le corps est fragile, manipulé par la civilisation et ses produits, trompé par la société et ses leurres. Il lui faut donc échapper à ce qui l’ensorcelle. D’où l’accent mis sur l’écologie et parfois le yoga.
De plus le corps spontané, celui de la vie quotidienne, ne « rend » pas tout ce qu’il pourrait effectuer. Il est endormi et sous-développé. Il ne suffit donc pas de le libérer des pressions et des conditionnements. Il faut encore qu’il « s’éclate » en explorant des domaines inhabituels, par exemple la drogue ou la musique ou encore la vie dans une communauté. Il y a là des sensations à éprouver, un potentiel à libérer, des situations inédites à connaître. La religion est parfois tenue pour l’une de ces expériences à faire. On ne vient pas à elle en quête d’un savoir ou d’une vérité, mais parce qu’elle est censée pouvoir faire vivre, au moins temporairement, dans un autre régime que celui du banal convenu.
Que se passe-t-il alors ? Nul ne le sait d’avance ! Il faut essayer et éprouver l’effet produit sur soi. Ce qui est sûr, c’est que la nouvelle culture n’attend pas seulement de la religion des impressions ou des ambiances. Elle est plus encore attirée par ce qui est étrange en elle. La transe, démoniaque ou non, impressionne : la prière en langue est un indice de réalité ; parfois l’exotisme ou l’archaïsme fascinent (la religion celtique, par exemple).
De toute manière, la religion a des harmoniques semblables à celles de bien d’autres expériences fortes que l’on peut vivre. Elle fait partie de cet « autre monde » auquel on accède parfois, dans les moments d’intensité. Elle est tissée, comme toutes les formes corporelles de l’expérience humaine, par des énergies que l’on cherche à harmoniser et à libérer. Le terme d’énergie est ici symptomatique. Il signifie le fond du réel tel qu’on l’imagine. En ce sens, celui qui se réfère à une religion peut trouver de quoi réguler ses énergies. Mais d’autres moyens (magnétisme, thérapies) peuvent avoir des effets semblables à ceux de la prière et intervenir également sur les « chakras », c’est-à-dire les noeuds corporels qui organisent la circulation des influx vitaux.
Le travail de la foi dans la nouvelle culture
Quand ils habitent l’espace de la nouvelle culture, les croyants sont donc confirmés dans leur corps. Ce qui, déjà, les met à l’œuvre. Mais leur foi ne se contente pas de ce travail. Elle fait également acte de connaissance et de communication.
Pour ce qui est de la connaissance, inutile d’y revenir, la vérité ne saurait être une valeur première. Ni non plus, bien entendu, l’efficacité rationnelle. Ce qui est ici majeur, c’est le jeu des figures, avec le chatoiement et la jouissance qu’il procure. Ces figures sont celles de témoins…. A chaque fois, une grande cause se lève, que les clips et les disques accompagnent et déploient. D’une figure à l’autre, d’étranges mixages se réalisent , intersections inattendues ou collages presque surréalistes. Le mélange nourrit la foi et sa diversité. Rien d’étonnant, par conséquent, si les croyances ou les pratiques sont, elles aussi, bigarrées. La réincarnation peut aller de pair avec la résurrection et la méditation zen peut suppléer la prière psalmique, sans que jamais soient posées des questions de compatibilité.
Les croyants de la nouvelle culture n’ont donc pas de profession de foi très articulée susceptible de définir clairement leurs positions. Leurs croyances sont liées en gerbe ou en grappe ; parfois même elles sont un peu en vrac, l’étrange côtoyant le classique. Toutefois les figures de référence ont beau être variées, elles ne sont pas purement dispersées. Elles donnent lieu chez beaucoup à un corps de convictions perçues comme universelles, celles qui touchent aux droits de l’homme et au besoin de bonheur et de paix. C’est là le credo de la nouvelle culture.
Quant à la communication, ce credo est on ne peut plus clair. Les croyants de la nouvelle culture n’attendent pas des groupes religieux ou des Eglises un système doctrinal clos. Mais il expérimentent que la connaissance de foi, celle qui tient aux figures témoins et au mixage des expériences, permet des relations souvent chaudes et intenses ; les êtres se trouvent en vibrations communes. Il y a là une esthétique très marquée. Croire, c’est un plaisir partagé et qui rapproche les croyants, que ce soit dans de petits groupes ou dans de grandes assemblées, les uns et les autres étant ponctuels et cherchant à éviter la morosité de la répétition.
(Suit un repérage des « versions de la foi dans la nouvelle culture » puis un dialogue avec la pensée d’un analyste lucide de cette nouvelle culture, auquel il sera fait écho très bientôt dans la rubrique : Rencontres de pensée
- II -
EST-IL POSSIBLE D’ÊTRE RÉALISTE ?
p. 1-8
Foi et cultures : que vous inspire ce titre ?
J’aimerais qu’avant de lire ce que j’ai écrit pour vous, vous preniez le temps de lire en vous ce qui, déjà, se rapporte au thème de ce livre. Ce sera une manière d’indiquer qu’une réflexion comme celle-ci ne peut être à sens unique. Je n’ai pas en effet la prétention de vous dicter ce qu’il faut penser à propos de la foi et de la culture ; j’ai plutôt le désir de vous inviter à vérifier en vous, pour vous, là où vous vivez, ce qui se passe quand la culture et la foi entrent en connexion, parfois en conflit, peut-être en dialogue.
J’imagine qu’un certain nombre de lecteurs et de lectrices, en face du binôme foi et cultures, ont le sentiment que le monde actuel change beaucoup. On ne vit plus comme avant, c’est bien clair. Et aussi on ne croit plus tout à fait comme avant. Les cadres familiaux n’ont plus la même force ; parfois même ils cèdent presque complètement. La mobilité géographique s’est accrue : on change de lieu d’habitation, on circule, on va à l’étranger et tout cela relativise les usages et les pensées de chez soi. Les médias nous informent et, plus encore, créent en nous des sensibilités et des réactions qui bousculent ou déplacent nos manières de voir ou de juger. Pour ce qui est de la religion, les changements sont aussi nets, peut-être d’ailleurs liés aux transformations de la vie courante. On parle de crise dans les Eglises, on voit que le clergé n’a plus ni le nombre ni l’influence qu’il avait jadis, on assiste à l’émergence de communautés ou de groupes nouveaux, on se trouve parfois au contact de messages religieux étonnants, venant des États-Unis ou d’Asie. Bref tout change. Y compris la foi, au moins dans ses formes et sa place sociale.
Foi et cultures : ce n’est pas par hasard que le mot « culture » est au pluriel. Peut-être d’ailleurs aurait-il fallu écrire aussi avec un s le mot « foi ». Vous avez probablement le sentiment que, dans ce monde moderne où nous vivons, les particularités demeurent vives. Bien sûr, il y a les changements de toutes sortes qui ont une influence sur tout le monde. La technique, la TV, le brassage international, les difficiles mises à jour des Eglises, tout cela est mondial. Cela vaut aussi bien pour la France et le Québec ou la Suisse et la Belgique que pour les USA, le Japon, la Côte-d’Ivoire et le Nigeria, le Vietnam et désormais l’Europe de l’Est. Les pays qui ne sont pas encore touchés par la « nouvelle manière de vivre » le seront à terme, nous en avons la quasi-certitude. Mais, en même temps, les nationalités, en Amérique du Nord comme en URSS, gardent toute leur force et même se réaffirment de nouvelles manières. De plus chacune et chacun de nous tient à son autonomie, malgré la pression sociale et les courants d’opinion majoritaires. Partout se créent des micro-groupes, des associations, des réseaux informels, des bandes ou des communautés, comme s’il était indispensable, pour exister, de redéfinir à petite échelle, son identité et ses relations.
Les cultures et les attitudes religieuses ont beau avoir des traits communs, évidents, elles se pluralisent et se diversifient de manière étonnante. Votre voisin, votre collègue, peut-être votre conjoint, n’ont pas tout à fait la même façon de réagir que vous. Leur sensibilité, leurs conceptions politiques et religieuses, leurs goûts musicaux ne sont pas exactement les vôtres. Ici encore, on peut avoir des interprétations différentes face à cette situation. Les uns en sont heureux. Ils estiment que cette diversité sociale et religieuse est bénéfique, car elle favorise la liberté. D’autres s’inquiètent et pensent que la vie en commun devient difficile, dès lors que l’on dépasse les formes un peu extérieures de la société. À nouveau, c’est à vous de voir. En tout cas, j’en ai assez dit, pour que vous puissiez percevoir le ton et l’objectif de ce petit livre. Je voudrais ne pas trop décoller du concret, rester pratique. Mais, pour cela même, j’aimerais vous demander de prendre un peu de recul, d’entrer dans l’analyse. Non pas pour théoriser abstraitement, mais pour mieux saisir ce qui est en jeu dans notre quotidien. Je me propose, et je vous propose, de chercher à comprendre ce qui se passe aujourd’hui en ce qui concerne les mentalités ou les sensibilités des uns et des autres et aussi ce qui touche aux manières de croire.
Foi(s) et cultures : que veulent dire leurs changements ? Quel peut être notre avenir au moment où le XXe siècle s’achève ?
Mon souhait, c’est qu’ensemble nous regardions les faits et que nous cherchions à échapper à ces idées toutes faites dont nous sommes de plus en plus lassés.
Cela suppose une sorte de choix : que la question de la foi et la culture soit votre question et non une affaire qui concernerait d’abord les autres.
Dans cette perspective et pour être réaliste, je voudrais indiquer tout de suite des thèmes que je ne retiendrai pas dans ce livre, alors qu’ils sont tout à fait importants pour le problème posé.
En premier lieu, je ne prendrai pas les choses du point de vue de la mission ou de la catéchèse, c’est-à-dire de la proposition du christianisme aux diverses cultures et sociétés du monde. Non que je minimise la responsabilité de chaque croyant dans ce que l’on appelle l’évangélisation. Mais souvent une telle manière de voir, si elle devient prédominante, conduit à parler des autres, par exemple des Africains ou des Asiatiques, ou encore des « jeunes » en Occident, en oubliant que l’on est soi-même impliqué dans le débat entre la culture et la foi. Il sera donc question ici par priorité de notre propre évangélisation.
Ensuite, je n’aborderai qu’indirectement la question de l’unité dans les groupes religieux, et singulièrement les communautés chrétiennes. C’est pourtant là un problème crucial en ce qui concerne le rapport entre la foi et la culture. Car, ce n’est un secret pour personne, la tendance des autorités religieuses, quelles qu’elles soient, bloque ensemble l’unité dans la foi et l’unité culturelle. L’Eglise catholique, par exemple, ne conçoit qu’une seule forme de cohérence entre ses membres, de l’Amérique latine à l’Afrique, de l’Amérique du Nord à l’Europe. Et cela à partir de conceptions et de sensibilités qui font partie de l’héritage européen. Il y a là évidemment un enjeu considérable. Mais je ne voudrais pas l’envisager comme tel, car nous risquerions alors de parler des autres, des autorités catholiques, alors que nous avons d’abord à nous expliquer nous-mêmes, là où nous sommes, sur l’unité dont nous sommes les acteurs.
Enfin je ne vais pas retenir ce qui pourrait également être un élément notable de notre problème, le fait que les religions aient marqué profondément les cultures du monde, en Occident comme en Asie, en Amérique comme en Afrique. Cette imprégnation s’atteste par de multiples monuments, par des œuvres littéraires, des traditions orales, des réalisations artistiques. Ce capital considérable importe évidemment. Mais, à trop inventorier ces richesses, nous risquerions de fuir le présent et ses défis propres.
Je vous propose donc d’observer en vous et autour de vous.sans limites a priori, ce qui se passe quand la foi et les cultures entrent en débat ou en dialogue.
- III -
PERSPECTIVES
p. 133-142
Pour vous inviter à poursuivre cette réflexion, je voudrais maintenant esquisser quelques orientations. J’avoue que j’ai hésité à le faire, car je ne tiens pas à prescrire votre tâche et moins encore à jouer au prophète pour imaginer de quoi demain sera fait. Mais je me suis dit qu’il devait être possible de susciter le goût de l’exploration en risquant quelques brèves indications.
1. De moins en moins la foi et les groupes religieux sont et seront en mesure de constituer la culture.
Il n’y a pas si longtemps, en Europe et en Amérique du Nord, c’était encore le cas. Le christianisme organisait, sinon l’ensemble de la culture, du moins nombre de ses éléments l’éthique, les traditions locales ou nationales, les codes sociaux et familiaux etc. Aujourd’hui le judaïsme, l’islam et le bouddhisme ont encore parfois cette emprise culturelle là où ils sont dominants. Mais tout donne à penser que cette influence ira en diminuant. La laïcité des États va se généralisant, la morale n"est plus définie pour l’essentiel par les religions les rôles éducatif et social des groupes religieux s’estompent. Autrement dit, la culture s’émancipe. C’est ce que signifie ce terme, si prisé il y a peu, de sécularisation. Les institutions religieuses n’ont plus ou auront de moins en moins la possibilité et l’autorité suffisante pour encadrer tant la vie des personnes que celle des sociétés.
Tout cela ne veut pas dire que la foi n’ait plus d’impact culturel ni que les groupes religieux n’aient plus les moyens de contribuer partiellement à la vie culturelle. Mais la formule d’antan, celle qui fondait pratiquement la vie sur la religion, semble bien avoir vécu, quelles que soient les revendications des fondamentalistes et des intégristes de tous bords.
2. À tout le moins, on peut souhaiter que la foi et les groupes religieux ne détruisent pas ou ne dévitalisent pas la culture.
De fait, les croyants éprouvent dans leur rapport à la culture des tentations bien connues.
- La plus fréquente, même si elle n’est pas toujours reconnue, consiste à instrumentaliser les réalités culturelles pour les enrôler au service d’un message à annoncer. Les médias sous toutes leurs formes se trouvent par exemple requis pour aider à mieux transmettre les croyances ; ou bien l’individualisme qui marque tant les mentalités actuelles devient une pierre d’attente pour la conversion religieuse et se trouve plus ou moins célébré dans cette perspective. Je ne dis pas qu’une telle attitude n’ait aucune justification. Mais il me semble qu’elle est fort étroite et qu’elle manque de soin pour comprendre ce qu’elle a hâte d’utiliser.
- Une autre tentation pour les croyants, c’est de céder à une illusion d’optique et de privilégier abusivement telle forme culturelle ou tel élément de la vie sociale. On perçoit le danger. C’est celui de lier la foi à une seule expression culturelle ou de survaloriser tel ou tel trait qui fait parler de lui. Ainsi voit-on le christianisme et les autres religions faire comme si la culture humaniste était forcément et définitivement la plus apte à porter la foi. Dans le même sens, on reste fixé à des formules, à des symboles, à des manières de penser qui datent, mais que les habitués n’ont pas vues vieillir. Seuls les nouveaux venus ou les gens qui se tiennent à l’extérieur du groupe religieux s’aperçoivent du décalage. Et quand les habitants du sérail s’en rendent compte, ils pensent qu’il n’est pas possible de faire autrement ou bien ils considèrent qu’ils n’ont pas les moyens d’entreprendre une transformation pour laquelle ils sont inquiets. La prudence décourage ou empêche l’innovation.
- Troisième tentation : la foi, ne parvenant pas à animer de l’intérieur une culture, se place délibérément à distance, critique ses insuffisances et dénonce ses carences. Rien ne va plus ! La culture moderne et contemporaine a connu et rencontre toujours ce genre de polémique. Certaines interprétations de la « nouvelle évangélisation » chrétienne semblent très significatives d’une telle attitude. Sans doute les croyants qui ont cette sensibilité ne rêvent-ils plus guère d’une impossible restauration. Mais ils affichent la volonté d’offrir une issue de secours à une société qui, selon eux, est vouée à la perdition, faute de faire sa place au mystère et à la transcendance. Voilà qui ne facilite pas la reconnaissance de ce qui, pourtant, est positif dans ce que l’on récuse globalement.
- Enfin je vois une quatrième tentation pour les croyants à l’égard de la culture. C’est celle d’en parler de façon abstraite et générale. Sur les rapports entre foi et cultures, il est en effet facile de multiplier les déclarations d’intention et les propos stratégiques. Les groupes religieux ne sont pas avares, en général, de ces considérations. Le christianisme tout particulièrement se plaît en ces réflexions. Vatican Il a fourni sa contribution, Jean-Paul Il s’en soucie (Exhort. apost. Christi fideles laïci, déc. 1988, n° 44), la docte commission théologique internationale a entrepris de réfléchir sur la notion d’inculturation (« Thèmes choisis d’ecclésiologie », 1984). Tout récemment un livre autorisé, celui du cardinal Poupard, membre de la curie romaine, s’intitulait de manière exemplaire Eglise au défi des cultures (Desclée, 1989). À chaque fois, le point de vue est celui des responsables religieux. Ils disent ce qu’ils souhaitent, ils ne se demandent pas en quoi réellement les sociétés contemporaines ont quelque attente à l’égard du christianisme et sur quels points concrets.
3. Comme quiconque, mais avec une urgence particulière en raison de leur foi, les croyants ont à découvrir ce qu’est la culture.
J’ai essayé dans ce livre d’en donner une idée quelque peu opératoire. Mais la découverte en question n’est pas si simple qu’on pourrait le penser.
Si je fais écho brièvement à ce que j’ai proposé, chemin faisant, je relèverai aisément un certain nombre de données qui, souvent, ne sont pas admises sans une sorte de conversion. D’abord le fait que la culture n’est pas élitiste et qu’elle n’est pas le monopole des gens que l’on dit ou qui se disent cultivés. Ensuite cet autre fait que la dimension culturelle de la vie n’est pas immédiate et qu’elle demande du travail, du temps, du goût et de la qualité : on n’est pas cultivé si : on n’est pas cultivé si l’on ne se cultive pas, quelle que soit la manière de le faire. Enfin le constat que la culture est multiple, qu’elle se déploie en styles ou en formes que l’on peut distinguer, quand bien même ces figures différentes coexistent dans les sociétés et même pour une part, à l’intérieur de chaque personne. Au fond, chacun de nous est pluri-culturel. C’est en notre être que les formes pluri-culturelles s’expliquent entre elles. Mais l’essentiel n’est sans doute pas là. Il est, m’a-t-il semblé, dans l’expérience concrète que nous pouvons avoir. Expérience toujours limitée, mais irremplaçable. C’est à partir d’elle que nous pouvons entrevoir quelques-uns des enjeux culturels communs qui se présentent aujourd’hui.
- Pour premier de ces enjeux, je citerai l’égalité des êtres. Si la culture n’est pas réservée à quelques- uns, à plus forte raison la dignité et les conditions qui la rendent possible sont-elles un droit commun. La répartition des biens et revenus, l’effort pour la libération en Amérique latine et ailleurs, le combat pour la démocratie, la volonté de lutter contre les discriminations et notamment celles qui touchent les femmes, constituent culturellement des urgences. Car la culture n’est pas d’abord présente dans le bien parler ou dans les connaissances historiques, elle se tient par priorité dans le rapport entre les humains.
- En deuxième lieu, je voudrais noter l’enjeu éthique. Il s’agit d’articuler des valeurs, de relier des moyens et des fins, de discerner ce qui est prioritaire, de refuser ce qui incompatible avec la dignité personnelle et l’exigence de 1a vie en société. En tout cela doit s’exercer un savoir-faire, évidemment culturel.
- Troisième enjeu actuel : les problèmes de la communication. Sans doute avons-nous sur ce point un retard culturel par rapport à nos possibilités technologiques. Nous ne savons pas gérer nos diversités et nos différences. Nous nous accommodons de pluralismes mous qui tournent vite à la juxtaposition des opinions ou des pratiques, sans que de vrais débats viennent appeler à l’échange et à la confrontation. Nous avons fait le procès d’institutions alourdies ou devenues formelles, mais nous ne savons plus très bien comment la dimension institutionnelle peut organiser nos vies et faire de notre vie privée une vie publique. Enfin je vois un quatrième enjeu culturel pour le moment présent dans ce qui touche à la vérité. Manifestement la tendance actuelle relativise les certitudes jadis très assurées. Cela, en éthique comme en religion, en politique comme en éducation. En outre nous sommes devenus critiques, si bien que notre rapport au vrai passe souvent par des hésitations et des vérifications. Dans ce contexte, la vérité n’est toutefois pas sans atout. En effet nous faisons volontiers confiance au corps, à ce que nous ressentons et éprouvons. Il y a là une base précieuse, quelle qu’en soit l’ambiguïté. Le tout est de relier cette instance à une réflexion effective, c’est-à-dire un travail de la pensée. Travail de discernement, mais aussi d’adhésion, en sorte que notre prurit critique se tempère par une aptitude à faire confiance à ce qui s’offre à nous sans dépendre de nous.
Egalité, réalisme de la décision, pratique avertie de la communication, travail de la vérité : évidemment les rapports a ces enjeux varient selon les individus et les groupes et, en cela,, ils sont encore culturels.
4. Le rôle de la foi dans la culture est fait tout ensemble de contribution positive et de critique humble et lucide.
Je viens de vous inviter à habiter votre culture et, ce faisant, à découvrir un peu celle des autres. Sans doute me faut-il ajouter que nous avons également aujourd’hui à mieux assumer et assimiler ce qu’est croire, dans les conditions pratiques où nous sommes et selon et selon les traditions où nous nous inscrivons. Ici encore, je me contenterai de rappeler, en écho à ce que j’ai indiqué au début de ce livre, quelques données à ne pas perdre de vue. La foi est faite de croyances, certes, mais aussi d’émotions et de sentiments, d’un art d’agir, d’une façon de communiquer et finalement d’une identité qui personnalise et permet la rencontre. Je résumerai cet ensemble en notant simplement que nous avons souvent tendance à souligner plutôt ce à quoi nous croyons que le fait même de croire. Et pourtant l’un ne va pas sans l’autre. Les investissements ou les objets de la foi ne dispensent pas de percevoir comme une bonne nouvelle ce que comporte l’acte même qui rend croyant.
Cela dit, nous avons aussi aujourd’hui à mieux envisager comment la foi entre pratiquement en relation avec la culture. A mon sens, cela doit être recherché en deux directions.
- La première va du côté des attitudes mises en jeu dans cette relation. S’il y a un rapport possible entre foi et culture, c’est parce que la foi est culturelle, autrement dit parce que, de part et d’autre, les mêmes grandes expériences sont à l’œuvre. Il s’agit, vous vous en souvenez, d’une cohérence qui s’instaure dans notre vie, d’une communication avec autrui qui s’établit, d’une identité qui nous vient et nous nomme. La foi honore ce cahier des charges de la culture. Elle aussi, à sa manière, humanise.
- L’autre direction de recherche est orientée vers le rôle que joue la foi en son lieu culturel. Ce rôle est statutairement double. D’une part, il consiste à bâtir la culture, à l’honorer, à la reconnaître, à l’estimer. En ce sens, on pourrait dire que la foi « bénit » l’expérience des hommes. D’autre part, les croyants ont une légitime et exigeante responsabilité pour oser dire les limites ou les blocages de l’ordre social. Cette seconde tâche est d’autant mieux réalisable et d’autant plus acceptable par l’ensemble de la société qu’elle n’apparaît pas comme une dénonciation systématique et qu’elle est associée à cette bénédiction dont je viens de parler. Sans doute est-ce sur ce dernier point que les croyants sont aujourd’hui en quelque sorte attendus. Assez souvent, leur contribution est souhaitée, parfois même demandée par la société globale (éducation, réflexion éthique, développement de la spiritualité, etc.). Mais souvent le service attendu est comme découplé de son inspiration proprement religieuse. Cela se comprend, au moins pour une part, étant donné la sécularisation ou la laïcité qui marquent le monde présent. Pourtant le religieux comme tel ne peut être systématiquement marginalisé. Sinon, on peut craindre une carence culturelle et spirituelle. Sur ce point, j’avouerai que la France a une longue pente à remonter, beaucoup plus que l’Allemagne, l’Angleterre ou le Québec. Par ailleurs, il est tout à fait indispensable que la foi puisse avoir l’initiative soit pour questionner la société à propos d’enjeux culturels comme ceux que j’ai énumérés et qui ne sont pas toujours pris en compte, soit parce qu’elle a des possibilités que l’on ne songe pas à lui demander (je pense en particulier aux capacités d’initiation que les groupes religieux rendent traditionnellement). Mais, en tout cas, il est souhaitable que ce concours ou ces propositions soient désintéressés et n’apparaissent pas comme d’habiles moyens de propagande confessionnelle.
5. La foi est stimulée par la culture qui la provoque à tirer de son propre fonds des ressources insoupçonnées.
C’est vrai, la foi n’est pas déterminée par son cadre culturel. Elle est consécutive au mystère qui se communique aux hommes sans être produit par l’humain. Mais il n’en reste pas moins qu’elle reçoit de la culture quelque chose de ce qu’elle est. Non pas son inspiration à proprement parler, mais une part de son style, de son imagination et de son caractère opératoire.
- Cela veut dire tout d’abord que la foi se module selon les moments et les lieux. Rien de scandaleux en cela. Les croyants ont précisément pour vocation d’actualiser et d’exprimer selon la conjoncture ce qu’ils ont reçu et qui peut indéfiniment s’inscrire dans une histoire toujours mouvante.
- D’autre part la culture met en garde la foi contre la dérive idéaliste. Elle l’appelle à être concrète. Les croyants ne sont pas des fanatiques entichés de formules intouchables ou des dévots de textes sacrés. Ce sont des gens qui habitent le monde de leur temps et prennent part à l’histoire du moment. Ils ne savent tout à fait ce qu’ils croient qu’en l’expérimentant dans la prière et le dialogue avec autrui, le discernement et le courage requis pour agir.
- Enfin, j’aimerais noter que la culture oblige souvent à se déplacer pour entrer dans des perspectives nouvelles que fait apparaître l’évolution historique. Certaines de ces nouveautés peuvent être troublantes pour les croyants. On sait que les questions venant de la science et de la technique demeurent, pour l’instant, assez extérieures à leur réflexion, qu’il s’agisse des chrétiens ou des musulmans et des bouddhistes. Il faudra bien, cependant, que la foi réponde, quitte à tâtonner. De même la nouvelle culture s’avère surprenante pour les religions traditionnelles. Elles n’y retrouvent plus leurs habitudes. Mais, ici encore, le malentendu devra bien peu à peu aller vers quelque renouvellement des pensées et des gestes. Et il sera fort intéressant de percevoir comment cette adaptation se fera, sans pour autant amener les à perdre leur âme.
6. Dans son rapport aux cultures, la foi ne peut plus ignorer qu’elle a bien des formes. Cette constatation devient aujourd’hui une évidence. Mais nous n’en réalisons peut-être pas assez la portée.
- Croire, tout d’abord, peut se présenter selon diverses appartenances et traditions religieuses, voire selon certaines formes nouvelles que l’on nomme sectes ou encore nouveaux mouvements religieux. De soi, le fait est classique. Mais ce qui est original actuellement, c’est que les diverses confessions religieuses soient le plus souvent coexistantes dans un même espace géographico-social. On dirait qu’il y a aujourd’hui un marché commun du religieux.
- Nous allons devoir apprendre culturellement comment nous comporter en semblable situation. Peu à peu, il est vrai. Nous percevons que la concurrence maladroite ou la maladie des comparaisons sans arrêt sont des impasses. Mais nous avons encore beaucoup de peine à ne pas considérer que la diversité du religieux relativise forcément la vérité de chaque religion. Si chacun a sa religion, demandons-nous, cela veut-il dire que toutes les croyances soient équivalentes ou bien qu’aucune n’ait de valeur ? Voilà une question qui ne doit pas nous impressionner outre mesure. Car la vérité ne se discerne pas chez les humains selon une règle du tout ou rien. L’interrogation réelle est ailleurs. Si les croyants valident pour eux-mêmes un choix forcément particulier en adhérant à telle ou telle forme religieuse, pour quelle raison le font-ils ? Est-ce pour des motifs conjoncturels, d’éducation ou de tempérament ? Ou bien est-ce pour la perception qu’ils ont du mystère et de sa vérité ?
- D’autre part, en chacune des formes institutionnelles qu’elle peut prendre, la foi se vit de bien des manières. Il se pourrait qu’un plus grand sens des cultures nous amène peu à peu à mieux interpréter cette diversité. Pour l’heure, elle est habituellement comprise en termes plus ou moins moraux : il y a, pour ainsi dire, les « bons » croyants et les « moins bons ». Ou bien les pratiquants et les autres. Mais, formulée de la sorte, l’appréciation est unilatérale. Des motifs culturels peuvent intervenir pour rendre compte de différences que ne suffisent pas à expliquer des écarts dans la générosité ou la fidélité. Il est possible que certains non-pratiquants soient ce qu’ils sont parce que, dans leur culture, la foi ne peut guère prendre une autre forme.
7. La relation de la foi et des cultures est finalement confiée à chacune et chacun de nous. Elle relève moins d’une loi générale que des initiatives des uns et des autres.
Je ne dis pas cela pour accréditer subtilement l’individualisme contemporain, mais pour prendre acte de ce qui me semble être un fait d’expérience.
Certes les analyses globales importent. Certes il est des enjeux communs. Mais, même si elle a des aspects collectifs, l’articulation des manières de croire et des styles de culture dépend en fin de compte de chacun, de chaque imagination et de chaque liberté.
C’est donc à vous de voir où et comment vous êtes déjà personnellement engagé(e) dans le débat entre la foi et la culture. Sur quels terrains vous placent les circonstances et vous porte votre vocation ? Avez-vous le goût de relier la foi et la culture dans l’action sociale ou culturelle, dans une tâche de catéchèse ou dans les contacts quotidiens ? Etes-vous sensible à certains enjeux présents là où vous vivez’ ? Estimez-vous, par exemple, qu’aujourd’hui il est besoin un peu partout de susciter ce qu’on appelle une culture religieuse permettant au grand public d’avoir des repères suffisants pour visiter une église ou identifier les représentations bibliques dans un musée ? Ou bien encore, dans le secret de la méditation, pressentez-vous comment la foi pourrait mieux s’intégrer dans les cultures nouvelles ?
Il fut un temps où l’on se demandait comment lier la foi et la vie. Peut-être avez-vous maintenant la conviction que ce rapport n’est pas immédiat et passe par la culture.
Il fut une époque où l’objectif semblait être de renouveler ou d’approfondir la foi pour la rendre apte à correspondre avec la culture. L’autre objectif qui apparaît désormais, c’est qu’il soit possible de devenir croyant, quand on ne l’est pas par tradition familiale, dans les cultures actuelles.
Pour tout cela et bien d’autres tâches encore, nous avons et nous aurons besoin d’imagination et de lucidité, de courage et de persévérance.
Voir aussi : les références du livre : Foi et cultures. ; les recensions : R. Foi et cultures ; un dialogue avec : Yves Le Gal ; et un choix de citations A propos du rapport entre Foi et Cultures.