Évolutions d’octobre
ou les rêveries d’un promeneur de fin de siècle
En ce temps-là, Vatican II commençait déjà à s’estomper. Ce Concile avait d’ailleurs été plus court que le précédent. Surtout, il n’avait pas eu d’ambitions exagérées. Cela avait été une sorte de « forum », parfois hétéroclite, où des expériences multiples venant de divers pays de la terre avaient été mises en communication . Il n’y avait pas eu de textes, ni doctrinaux, ni pastoraux. Et le pape du moment avait renoncé à faire une synthèse dont la nécessité ne se faisait pas sentir. Ce qui n’avait pas empêché les Eglises et les communautés de se reconnaître joyeusement unies !
Ce Concile avait eu en Europe un effet inattendu.
Les Européens catholiques avaient subitement réalisé qu’ils ne détenaient plus clefs de l’avenir. Ni dans le monde ni dans l’Eglise . Sous d’autres cieux, le christianisme apparaissait plus créateur et plus audacieux. En Amérique du Sud, en Afrique et, depuis peu, en Asie, la foi prenait des allures inattendues de jeunesse. Cela, les catholiques européens ne voulaient pas le croire quand leurs frères et soeurs du Conseil Oecuménique le leur disaient. Mais Vatican II en avait été le signe manifeste.
Autre constatation imprévue : au Concile, on avait beaucoup parlé anglais, même si le latin restait théoriquement la langue officielle. Italiens, allemands, espagnols, français avaient d’abord été atteints dans leur susceptibilité. Mais, expérience faite, ils s’étaient aperçus que le changement de langue entraînait une modification de la pensée. Pragmatisme ? Minimisation de la rigueur doctrinale ? On ne savait encore trop. Mais des théologiens allemands s’étaient mis à écrire dans le langage d’outre-manche et l’on disait que cela avait modifié certains de leurs points de vue. Les Italiens restaient dans l’expectative.
Bien sûr, en ce temps-là, beaucoup de choses demeuraient ce qu’elles étaient.
L’oecuménisme allait son train, évitant les hâtes inconsidérées ! Les catéchismes pour les adultes avaient leur contingent habituel de lecteurs et lectrices savourant à chaque fois la joie d’entendre dire sous une forme rajeunie ce qu’ils savaient depuis longtemps. Ici ou là, on estimait que ces publications – parfois en bandes dessinées avec cassette incorporée et mini-programme pour magnétoscope – devenaient plus nombreuses que les documents de catéchèse pour jeunes et enfants. De leur côté, les mouvements d’évangélisation cherchaient, selon une méthode inductive désormais bien connue, à faire émerger la foi à partir du vécu des hommes. Enfin, dans les églises et en bien d’autres lieux, des célébrations minutieuses ou spontanées regroupaient des chrétiens qui semblaient heureux de l’être, même s’ils étaient moins nombreux que jadis.
Pourtant, en France notamment, deux débats animés devaient marquer la fin du siècle.
Et des échos sen vinrent jusqu’à Vatican III à travers les enquêtes et commissions préparatoires.
Le premier de ces « points chauds » , c’était la question de l’identité chrétienne.
Non pas la question théorique dont on avait beaucoup discuté jadis. Mais la question pratique : avec qui être en communion de foi ? On s’était rendu compte, en effet, qu’il ne suffisait pas, pour être chrétien, d’avoir la même confession de foi que les autres membres de l’Eglise. Il ne suffisait pas non plus de célébrer les mêmes sacrements. Il fallait aussi faire un même corps du Christ. C’est à dire avoir une manière de vivre qui témoigne de l’Evangile.
Et c’est là que les affrontements furent vifs ; certains disaient que le christianisme était devenu une vague religion libérale dont les exigences étaient libres, mais n’avaient plus rien de libérateur. D’autres répondaient que l’on n’avait pas à juger son frère, qu’il fallait être ouvert à tous dans un esprit de communauté et de pluralisme . Les premiers faisaient valoir que, jadis, au début de l’Eglise, le baptême impliquait des renoncements sociaux très précis et qu’il était nécessaire d’en retrouver l’équivalent pour le temps actuel. Les seconds craignaient de hausser abusivement la barre de la foi, de méconnaître et de mépriser la religion populaire et de faire de l’élitisme.
Le débat avait-il vraiment une issue ? En tout cas, plus les chrétiens devenaient minoritaires, plus des choix concrets et significatifs s’imposaient. A propos de l’argent, du pouvoir, de la violence et de la torture, à propos des relations économiques avec l’hémisphère Sud, on sentait qu’un plus grand courage se manifestait parmi les membres de l’Eglise. Le signe clair de cette évolution, c’était que des États et des autorités voyaient d’un mauvais oeil certaines prises de positions pratiques et, parfois, prenaient des mesures de rétorsion.
Un second point chaud d’avant Vatican III en France, c’était la question des sacrements.
Cette question était évolutive. Juste avant le dernier Concile, il y avait, certes, à Rome, une commission sur les absolutions collectives et les formes de liturgie pénitentielle dont les travaux indiquaient sans équivoque un souci de prudence et de fidélité au passé. Mais, en même temps, au moins en France, la célébration du baptême des petits enfants s’était diversifiée. Certains parents célébraient ce baptême dès la naissance de leur bébé, d’autres marquaient seulement cette naissance par une première étape du baptême, d’autres même attendaient. Et rares étaient les chrétiens qui s’indignaient des choix d’autres chrétiens.
Aussi bien le débat n’était-il pas là. Il était, lui aussi, pratique. À quoi servait-il, en effet, d’améliorer la « pastorale sacramentelle », comme l’on disait alors, si l’on n’était pas en mesure d’aider ceux qui le souhaitaient à découvrir ou redécouvrir la foi ? L’effort de préparation aux sacrements appelait un effort complémentaire pour que la foi chrétienne soit réellement présentée à des adultes nominalement chrétiens mais, en fait, loin de l’adhésion à l’évangile tout en étant souvent disponibles et désireux de faire une « recherche
En principe, cet effort n’aurait pas dû poser grande question. En fait, il fallut du temps pour qu’il se réalise. Car on en sentit l’urgence au moment même où les prêtres devenaient moins nombreux et plus âgés. Ils disaient donc n’avoir pas le temps ni le goût de nouveaux investissements. Quant aux autres chrétiens, ils étaient souvent hésitants. On leur avait beaucoup dit qu’ils ne devaient pas s’enfermer dans les œuvres d’Eglise et ils avaient de la peine à voir que l’enjeu en question est bien loin d’une question de clocher.
Vatican III devait survenir sur ces entrefaites…
Bull. du service de Pastorale sacramentelle, Lyon,
N°21, Octobre 1978
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