Accueil du site > Lectures > Essais et Interprétations > Evangélisation et communication (J. (...)
logo

Evangélisation et communication (J. C M)

JPEG - 13 ko

Evangélisation et communication :

pour un rapport renouvelé.


Évangélisation et communication, tel est le thème dont je vais parler ce matin.

Je vais essayer de le faire à la manière d’Henri, c’est-à-dire, avec un langage simple, sans trop de technicité, et en même temps d’une manière rigoureuse.

Deux possibilités sont à envisager lorsqu’on veut traiter un thème comme celui-ci : l’aborder du point de vue de l’évangélisation ou l’aborder du point de vue de la culture médiatique. Henri Bourgeois l’a abordé de ces deux manières. _Chronologiquement, il a commencé par l’évangélisation (article L’Église et la culture médiatique, dans Catéchèse, nº 108 (1987). C’est aussi cette perspective de l’évangélisation qui prédomine dans les exposés qu’il fit dans la quatrième semaine d’été (qui eut lieu à Lyon en 1993) et qui portait justement sur le thème Évangélisation et communication. _Le deuxième point de vue – celui de la culture médiatique - est adopté par Henri dans son article La nouvelle évangélisation : contraintes et ressources médiatiques, publié en 1999 par la revue Recherches de science religieuse (73, nº 3).

Je vais procéder en trois temps, en développant davantage le 2° et surtout le 3° :

- 1. Comment Henri Bourgeois envisage-t-il les médias ?

- 2. Comment envisage-t-il l’évangélisation ?

- 3. Quelques-unes de ses convictions sur le rapport entre évangélisation et communication.


I .Henri Bourgeois et les médias

Pour H.B., les médias sont à envisager non seulement du point de vue de l’usage de la technologie, mais aussi –et surtout– d’un point de vue culturel. Autrement dit : on ne peut pas en rester à une conception instrumentaliste des médias –les considérer uniquement comme des outils pour répandre un message religieux ou autre–, mais il faut adopter, face à eux, une approche culturelle. La culture médiatique, dit HB, est « une façon d’être, un rapport renouvelé aux autres, aux choses et finalement à soi même ».

La question qui se pose est alors, non pas : comment évangéliser à travers les médias ? mais bien : que risque-t-il d’arriver à l’évangélisation dans la culture médiatique ? En quoi cette conjoncture nouvelle appelle-t-elle certaines révisions de nos notions et de nos pratiques d’évangélisation ?

Pour répondre à ce genre de questions il faut d’abord préciser ce qu’on entend par évangélisation.


II. Henri Bourgeois et l’évangélisation

L’évangélisation est un processus. C’est un processus complexe. Plusieurs facteurs interviennent, et bien souvent tous ne sont pas pris en compte, ou ne le sont pas d’une manière convenable. Henri aimait parler de l’évangélisation à partir de l’exhortation apostolique de Paul VI Evangelii nuntiandi (de 1975). Paul VI y affirme que l’action évangélisatrice est une réalité « riche, complexe et dynamique ». C’est un document qui ne donne aucune définition d’évangélisation, mais plutôt une description de ce que c’est qu’évangéliser, avec tous les éléments qui font partie du processus : du témoignage de vie jusqu’à l’annonce explicite.

Dans ce processus qu’est l’évangélisation, Henri insistait sur deux points :

a) Les images. Ou l’imaginaire.

L’Évangile n’est pas un message isolé, même pas un langage inséré dans un contexte précis. L’Évangile, c’est une expérience symbolique à faire. Il y a un jeu d’images accompagnant le processus. Parfois ce sont des images à grande symbolique, ou des archétypes, dans le sens que Carl G. Jung donne à ce concept. L’évangélisation est un travail sur les images pour les replacer, les réorganiser et les enrichir.

On apprend beaucoup, disait Henri, • de la thérapie. Ceux qui soignent traitent des images, aident les gens à réorganiser leur imaginaire ; • de l’initiation, qui est un processus dans lequel l’espace imaginaire est organisé, ou réorganisé.

Évangéliser, disait Henri, ce n’est pas traiter des images quelconques, mais bien entrer dans l’imaginaire de Jésus, entrer dans la carte géographique des images de Jésus. On ne peut pas se passer de cette référence à Jésus. La culture actuelle écoute des témoignages, mais la figure de Jésus reste parfois un peu diluée ou effacée.

Entrer dans l’imaginaire de Jésus c’est entrer dans sa particularité, qui est pourtant une particularité décisive. Jésus a un mode particulier d’expérience symbolique. Il y a en lui un ton, un style. Voici un concept cher à Henri. Il y a, également, chez l’évangélisateur, un ton, un style : un ton moral (respect de la vérité, respect des plus pauvres), un ton culturel (souci esthétique, pédagogique, une certaine interactivité –le « courrier des lecteurs » que Henri lui-même avait pratiqué- ), un ton personnel finalement, qui se manifeste dans le rapport que l’évangélisateur a avec l’institution. On n’admet pas facilement que quelqu’un soit la voix de son maître, il faut oser dire un mot personnel.

L’image fait partie du message. Il est important de savoir quelle est l’image que les évangélisateurs ont d’eux-mêmes, quelle est l’image que les évangélisateurs se font des évangélisés et, à l’inverse, quelle est l’image que les évangélisés se font des évangélisateurs.


b) Les effets. Les effets produits. Le feed-back.

Le but de l’évangélisation est la transformation des personnes et des cultures. Il s’agit d’une transformation en profondeur, de l’intérieur : atteindre le cœur des destinataires. C’est pourquoi, dans une culture précise, l’évangile ne peut pas être uniquement un bruit de fond ou un élément d’ambiance ; il ne peut pas être uniquement un fait de mémoire ou une donnée d’appartenance culturelle ou sociale. Il doit se situer dans un certain écart par rapport à la culture.

Mais, au-delà de ce but affiché (la transformation en profondeur), il est clair que l’évangélisation est un processus qui a des effets divers, auxquels on doit être attentif. Qu’il s’agisse des effets produits dans l’instant même ou dans le passé. Henri parlait de l’existence d’« une réserve d’effets dans l’Évangile ». Cette réserve d’effets permet l’existence d’une tradition. Pour vérifier l’effet produit en moi par l’Évangile, il y a avantage à songer aux effets produits autrefois par l’Évangile.

Parler des effets nous amène à parler de la réception, un concept qu’Henri a développé dans l’ouvrage Les médias, côté public, écrit en 1992 avec Jean Bianchi. On peut repérer plusieurs façons de réagir à un message : l’indifférence, l’opposition, l’adhésion partielle… et, bien sûr, la négociation. Dans Les médias côté public, Henri parlait de « l’art de devenir négociateur ». « Ne serait-il pas intéressant d’envisager l’évangélisation comme une négociation ? », s’interrogeait Henri lors d’une session de Médiathec. J’en arrive à la troisième et dernière partie de mon exposé.


III. Quelques convictions d’Henri Bourgeois

L’évangélisation, dans la culture médiatique, appelle, selon H. Bourgeois, cinq convictions maîtresses chez les évangélisateurs. On les reprend ici en les actualisant :

a) Le besoin d’apprendre la langue médiatique.

Le point de départ est la constatation d’une sorte de malentendu ou de contentieux entre l’Église et les médias (ou la culture médiatique). Ce contentieux continue à exister. Frédéric Antoine, professeur à l’Université catholique de Louvain, y réfléchit dans son ouvrage Le grand malentendu. L’Église a-t-elle perdu la culture et les médias ? (Paris, Desclée de Brouwer, 2003, préface de Gabriel Ringlet).

Ce constat amène Henri Bourgeois à la conviction que l’Église, plutôt que de « se joindre au concert tumultueux des accusateurs des médias » doit « apprendre la langue médiatique » (H. Bourgeois, L’Église et la culture médiatique, p. 112 et 113). Pourquoi ? D’abord pour entendre et comprendre et, ensuite, pour la parler. Il s’agit de bien saisir « ce que signifie la logique des médias et quelles conséquences peut avoir cette logique sur la présentation et la formulation du message évangélique » (p. 113).

Alors, on va se rendre compte que les médias ont « le goût de l’inhabituel et du piquant » (p. 113) et que, par là, ils « font parfois saisir la face cachée ou inavouée de l’Église » (p. 114). Songeons à tout ce qui s’est produit, ces dernières années, à propos des cas de pédérastie aux États Unis et dans d’autres pays, et au rôle des médias dans ce genre d’affaires. (…) Les médias cultivent la dénonciation, mais aussi « l’art de la dramatisation », « la personnalisation » ou encore « une énonciation en forme de flashes » (p. 113). Apprendre la langue médiatique signifie « comprendre comment cette culture peut être, dans son ordre propre, éclairée par l’évangile » (p. 113).

Prenons, par exemple, le concept « individu ». « Il exprime assez bien, dit Henri, une expérience matricielle, fondamentale de la culture médiatique  » (H. Bourgeois, La nouvelle évangélisation…, p. 332). On veut être libre, autonome, indépendant. Honorer l’individu ne signifie pas forcément favoriser l’individualisme ou l’égoïsme. Au XIX° siècle, déjà, Alexis de Tocqueville avait distingué l’attention que l’on doit porter à l’individu dans une société et dans une culture démocratique, de l’égoïsme. Il faut « reconnaître » « ce qu’a de positif la revendication individuelle » (p. 333). L’autonomie individuelle demande un certain travail, une auto-élaboration.

« La médiatisation peut être (sans automatisme, assurément) une médiation permettant à bien des gens autour de nous et aussi à nous-mêmes de rejoindre un peu, même furtivement, ce qui est au fond de nous  » (p. 334).

En culture médiatique, l’évangélisation doit prioritairement prendre la forme d’une proposition spirituelle honorant l’individu (au lieu de le dénigrer) et doit appeler « à un travail sur soi » (pp. 335-336). La culture médiatique a l’art de provoquer l’Évangile, dit Henri. Les équilibres propres de la culture médiatique ne sont pas forcément ceux de l’Évangile. Il faut découvrir les équilibres qui se réalisent de part et d’autre :

- Dans la culture médiatique, l’image a la priorité sur l’objectivité factuelle, tandis que la logique évangélique fait valoir l’historicité des récits relatifs à Jésus.

- Dans la culture médiatique, le travail spirituel à réaliser sur soi est laissé à la responsabilité propre du spectateur, du lecteur ou de l’auditeur. L’Évangile propose que ce discernement s’élabore en référence à la figure de Jésus.

Autres équilibres : actualité et mémoire ; l’attention au spirituel dans ce qu’il a de commun et la présentation de Jésus en ce qu’il a de particulier ; et expérience (la culture médiatique en fait grand cas) – préservation d’un espace qui déborde notre expérience actuelle, qui reste ouvert et qui fonde l’espérance, car la promesse n’est pas encore totalement accomplie. Évangéliser la culture médiatique implique vérifier avec soin tous ces équilibres (ou articulations ou tensions). Une première exigence pour le chrétien et plus précisément pour l’évangélisateur, est celle d’apprendre la langue médiatique. L’évangélisateur a encore une autre tâche : « aider leurs contemporains à comprendre leur culture » (p. 348). De même qu’il faut entrer dans la carte géographique des images de Jésus, il faut aussi entrer dans le système de valeurs de la culture médiatique et apprendre sa langue.


b) La possibilité d’« une voie médiatique de la spiritualité » (La nouvelle évangélisation…, p. 341).

Je ne sais pas si elle pourrait s’apparenter avec la « petite voie » de sainte Thérèse de Lisieux, mais c’est bien une voie, et une voie pour quiconque, que l’on soit ou non en contact avec l’Évangile. « C’est une possibilité séculière, pré-évangélique parfois, para-évangélique souvent » (p. 341).

Les médias donnent la possibilité d’une relation spirituelle avec autrui, car « l’individu tel que les médias le font exister revendique une autonomie mais ne s’isole pas dans un individualisme qui serait mortel aussi bien pour lui que pour la société » (p. 340). Autrui se présente de trois manières :

• comme un pôle de projection et d’identification. Les médias mettent en scène des personnages qui incarnent des valeurs ou affichent des contre-valeurs si bien qu’une relation projective ou d’identification avec les personnes montrées peut s’établir.

• comme un ensemble dans lequel on a une place. Cet ensemble c’est le public.

• comme une présence multiple qui appelle un minimum d’organisation pour que la coexistence soit possible. Dans ce sens, les médias donnent la possibilité latente d’un certain redéploiement du cadrage institutionnel de la vie (ce qui n’est pas forcément en contradiction avec le désir d’autonomie). « L’individu médiatique accède à quelque chose de son identité personnelle grâce à autrui ».

Le travail spirituel consiste à approfondir ce que comporte la situation ou la condition médiatique dans laquelle existe l’individu. Cette situation, ou cette condition médiatique –admettons-le– peut gêner le travail spirituel, peut isoler et ne pas mettre en relation, peut banaliser le bonheur sous la consommation et le confort. Tout cela est vrai, dit Henri, mais « ce n’est là qu’une face de leur fonctionnement (des médias). Ils peuvent aussi contribuer au spirituel » (p. 341). Comment le font ils ? « Le spectacle, l’interview, le récit de fiction, la mise en scène ont une sorte de portée initiatrice. Ces dispositifs apprennent à vivre et à être » (p. 341), et, par là, « les médias donnent lieu (…) à la chance de la vie spirituelle  » (p. 341). La spiritualité médiatique « a une position transversale : elle n’est pas parallèle aux autres expériences, elle les croise et les condense, elle en tire les implications et les conséquences » (p. 343). Elle intègre des éléments d’ordre divers : affectif, cognitif et éthique.

Le concept « spiritualité médiatique » serait à rapprocher de celui de « spiritualité communicationnelle » (communicative spirituality), formulé par Franz-Joseph Eilers dans son ouvrage Communication in Ministry and Mission. An Introduction to Pastoral and Evangelizing Communication (Manila, Logos Publications, 2003). Cette spiritualité est définie comme une ouverture à l’Esprit de Dieu et aux autres êtres humains (en plus d’une ouverture à soi-même). Ce théologien pose deux questions fondamentales : avons-nous les maîtres pour nous montrer le chemin ? et avons-nous les structures pour promouvoir le développement d’une telle spiritualité ?


c)« Les médias et tout ce qu’ils impliquent au-delà d’eux-mêmes dans la culture sont une véritable chance pour l’évangélisation », dit Henri (La nouvelle évangélisation, p. 353). Mais il ajoute : « À condition, toutefois, que celle-ci (l’évangélisation) fasse une cure de désintoxication et se renouvelle, plus encore dans ses visées que dans ses méthodes » (pp. 353-354). Voici une affirmation osée, car on dit souvent, à la suite de Jean-Paul II (1983) que la nouveauté, dans la nouvelle évangélisation, se trouve « dans son ardeur, dans ses méthodes, dans son expression ». Henri, lui, parle de la visée plutôt que des méthodes. Qu’est cette visée ?

Pour répondre à cette question, je voudrais attirer votre attention sur l’insistance d’Henri à présenter l’Évangile comme une spiritualité (plutôt que simplement comme une éthique, le spirituel étant plus profond que l’éthique) et comme un travail sur soi. Il dit que « l’Évangile ne saurait se réduire à une morale et le christianisme n’est pas une machine à fabriquer des névroses » (p. 336), et il affirme aussi que « le doctrinal ne peut avoir valeur de bonne nouvelle que s’il découle du spirituel ». Donc, il prône un enracinement spirituel du christianisme : « En se présentant comme spiritualité, le christianisme accepte de ne pas se manifester seulement ou d’abord comme une doctrine ».

La spiritualité rejoint l’expérience. Car la spiritualité est « une forme d’expérience plus fondamentale »(que le sentiment ou l’affectivité immédiate de l’individu) « et plus globale » (l’expérience spirituelle implique non seulement l’affectivité mais aussi la connaissance et la décision ainsi qu’un minimum de rapport à l’institution). Henri appuie sa position sur une constatation : le fait que de « multiples spiritualités, religieuses ou non religieuses, qui ont cours aujourd’hui dans notre univers de communication » - parmi lesquelles il cite « le yoga, la méditation transcendantale et le bouddhisme » ainsi que « bien des médecines dites douces ou alternatives » - bien qu’elles amènent à « prendre distance vis à vis de l’inflation médiatique », « (ces spiritualités) sont accordées à la culture médiatique dans ce qu’elle a d’essentiel ». (…) Parce qu’« elles se présentent comme des expériences à faire plus que comme des doctrines à croire ».

Pratiquement, dit Henri, la foi évangélique en Dieu s’inscrit, quand elle se noue, dans trois types d’expériences :

• l’expérience de la vie courante ;

• l’expérience de Jésus le Christ ;

• l’expérience d’une affinité et d’une solidarité entre disciples de Jésus qu’on appelle l’Eglise.

Ces expériences « se produisent à l’intersection de l’Evangile et de la culture » (p. 338), c’est-à-dire dans un processus d’inculturation, « de telle sorte que la culture considérée, ici la culture médiatique, contribue, pour sa part, à donner intérêt et même sens à l’Évangile ».


d) Le goût pour le débat. C’est une des caractéristiques de cette culture médiatique.

Une action évangélisatrice enracinée dans la culture médiatique doit cultiver le débat et en assurer la qualité, notamment du côté de l’argumentation. C’est surtout un philosophe allemand, Jürgen Habermas, qui a insisté sur l’importance de l’argumentation pour la vie en commun. Dans l’espace public chacun a le droit d’avoir sa position pourvu qu’il puisse la justifier en raison et qu’il puisse – et sache– comprendre les arguments d’autrui. En fait, saint Paul utilisait déjà l’argumentation quand il annonçait l’Évangile aux païens : voir son discours à l’Aréopage d’Athènes (Ac 17, 16-34).

On est amené, d’un côté, à « relativiser mais aussi à réexprimer son propre patrimoine » et, d’un autre côté, à poser de nouvelles questions, ou des questions ecclésiologiques masquées, par exemple l’appartenance à l’Église.

Henri fait ici allusion à l’expérience qu’ont beaucoup de baptisés qui ne sont pas des pratiquants, des sympathisants, des militants ou des cotisants, mais qui « participent à l’Église par le biais des médias » (H. Bourgeois, L’Église et la culture médiatique, p. 116). Car « être en relation avec l’Église par les médias, c’est se sentir lié au public des lecteurs, des auditeurs ou des téléspectateurs ».

En outre, « il y a dans la réception d’un message religieux médiatique un rapport aux journalistes, aux réalisateurs, voir aux présentateurs ». Il faut, dit Henri, « repenser ce qu’est l’appartenance ecclésiale, avec ses formes modulées ». (p. 118). Car, dit-il, dans certains cas « on se reconnaît membre de l’Église et l’on est choqué d’être éventuellement considéré comme un membre honoraire ou un être étranger à la réalité chrétienne » (p. 117). « Il est aujourd’hui indispensable de revoir les conditions objectives ou institutionnelles de l’appartenance ecclésiale », dit Henri. Et de préciser : « Je veux dire que l’Église est appelée à donner un statut à l’appartenance médiatique, sans passer sous silence cette réalité » (p. 118).


e) Enfin, la communication médiatique est à envisager dans un rapport complémentaire avec la communication non médiatique.

En ce qui concerne l’appartenance ecclésiale, Henri affirme qu’« une appartenance concrète est aujourd’hui ‘multicanaux’ ». Les médias ont leur rôle notable, mais »ils ne suffisent pas. Il y a aussi, pour vivre l’expérience chrétienne et en ressentir certains effets, la participation physique à des assemblées ou des rassemblements. Ceci n’annule pas cela." (p. 118). Le bouddhisme, par exemple (dont Henri disait qu’il a du succès, entre d’autres raisons parce qu’il est accordée à la culture médiatique), utilise Internet pour diffuser ses enseignements, mais il ne met pas en valeur la communauté. Un guide spirituel bouddhiste, le lama Ringu Tulku Rimpotché, auteur d’un ouvrage intitulé Le bouddhisme raconté aux occidentaux (qui vient d’être traduit en catalan), dit ceci : « Faire partie d’une communauté, ce n’est pas important. La pratique du bouddhisme fait partie de soi-même, c’est un chemin intérieur » (Avui diumenge, supplément du quotidien Avui, 30/10/05).

Côté catholique, un des deux documents du Conseil Pontifical pour les Communications Sociales sur Internet, L’Église et Internet (2002), reprend cette idée de complémentarité et précise qu’il s’agit d’amener les gens du cyberespace au monde réel.

Dans le n° 5, on lit :

« Internet est approprié pour de nombreuses activités et programmes de l’Église –l’évangélisation comprenant la ré-évangélisation, la nouvelle évangélisation et la traditionnelle tâche missionnaire ad gentes, la catéchèse et d’autres types d’éducation, l’information, l’apologétique, le gouvernement et l’administration et certaines formes de direction pastorale et spirituelle. Bien que la réalité virtuelle du cyberespace ne puisse remplacer la communauté interpersonnelle réelle, la réalité incarnée des sacrements et de la liturgie, ou la proclamation immédiate et directe de l’Evangile, elle peut les compléter, attirer les personnes vers une expérience plus pleine de la vie de foi et enrichir la vie religieuse des usagers ».

Et dans le n° 9 : 

« Le programme pastoral devrait envisager la manière de faire passer les personnes du cyberespace à la communauté réelle, et celle dont, à travers l’enseignement et la catéchèse, Internet peut par la suite servir à les soutenir et les enrichir dans leur engagement chrétien ».

Conclusion

En conclusion de son article L’Église et la culture médiatique (1987), Henri écrivait : « Pour résumer, je dirai que la culture médiatique a déjà commencé à provoquer des réevaluations des habitudes de faire et de penser dans l’Église. Mais l’opération est encore à son début ». J’ajouterais : depuis lors (il y a déjà 18 ans), on n’a pas beaucoup avancé… Si des « réevaluations des habitudes de faire et penser dans l’Église » ont été faites ici ou là, cela n’a pas été dans la plupart de cas parce que l’on a bien examiné la culture médiatique et qu’on a essayé d’en tirer les conséquences pour l’évangélisation. Mais pour d’autres motifs. Il est certain que la culture médiatique s’est vite développée et modifiée, grâce à Internet et, dernièrement, aux téléphones portables. Rien qu’en 2004, plus de 600 millions de téléphones mobiles ont été vendus dans le monde. Le téléphone mobile (ou portable) est la technologie de la communication qui a progressé le plus rapidement, même plus qu’Internet. Comme le dit un chercheur des États Unis, Howard Rheingold, auteur d’un ouvrage intitulé Foules intelligentes. La prochaine révolution sociale :

« L’un des aspects intéressants de la technologie du téléphone portable et d’Internet c’est qu’il permet aux gens d’être en connexion et de coopérer, d’organiser des actions collectives d’une manière nouvelle et d’étudier comment ils le font, si bien que j’espère qu’il y aura un intérêt accru à étudier comment les gens coopèrent et comment les gens ne coopèrent pas ».

Rheingold montre son intérêt pour un regard interdisciplinaire vis-à-vis de la technologie. Espérons que la théologie puisse avoir, elle aussi, son regard par rapport à la technologie, notamment du côté de la théologie pratique, de l’ecclésiologie et de la théologie fondamentale.

En attendant, les analyses d’Henri concernant la culture médiatique et l’évangélisation, ainsi que les convictions de base qui l’habitaient, continuent à être pertinentes. Il serait utile, pour le bon déroulement de la tâche évangélisatrice de l’Église, d’approfondir ses analyses et ses convictions, ainsi que celles –peu nombreuses, hélas– qui ont été faites dans ce domaine par d’autres théologiens ou par des disciplines autres que la théologie mais qui posent des questions auxquelles la théologie ne peut pas rester indifférente.

Josep Casellas, Lyon, 12 novembre 2005

Voir :

Revenir au sommaire : Essais et Interprétations ;

Retour à la page d’accueil du site : Bienvenue.


Mots-clés

Dans cette rubrique