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Être écrit et écrire

ÊTRE ÉCRIT ET ÉCRIRE

"Lire pour écrire.

Sociétés et individus étant nés d’avoir été écrits depuis le commencement, il revient à tout homme d’apprendre d’abord à lire : reconnaître les marques, tous ces chiffres gravés qui ponctuent la ligne qui le précède et ordonnent celle où il se tient ; passer et repasser le doigt sur les traces que les pères ont déjà inscrites,pères selon la chair puisque celle-ci est la cire que le stylet a marquée de la primordiale écriture, pères selon l’esprit puisque nul n’a rencontré le souffle qu’il n’ait d’abord visité la lettre.

Initiation toujours reprise car il s’agit d’assumer sans démission la tâche de l’interprète, l’œuvre de la vivante parole : ne pas quitter sa place dans le texte écrit des générations et de l’histoire et pourtant déserter le lieu qu’un destin injuste aurait fixé pour le malheur ; habiter l’espace muet où l’on a été écrit et y faire retentir à neuf sa voix vivante sans être tenu de répéter mot à mot l’antique livre des pères.

Avoir été écrit, c’est être appelé à lire. De même que nul ne devient père qui n’ait d’abord été fils, l’auteur advient d’avoir été lecteur. Écrire, c’est avoir lu. Et la trace que l’auteur laissera recevra sa forme de toutes celles qu’il aura repassées de son doigt et interprétées de sa voix. Lui seul, de la place qu’il lui a été donné d’habiter, peut dessiner ce trait-là qui est le sien et qui n’est pas lui-même. Trait qui ne représente rien et ne communique aucun message, mais signe un désir immense, une parole toujours en souffrance et jamais délivrée (…).

Oser écrire

Avec les mêmes mots et la même langue, l’écriture conduit les hommes sur les chemins d’une autre expérience, là où les mots n’ont plus autant de pouvoir que les choses, mais où la langue en sait plus que la conscience la mieux éclairée, là où, l’indicible qui tient à cœur ne pouvant plus être communiqué, toutes les figures du monde, toutes les ressources du langage offrent le plaisir de signifier l’infini.

C’est alors s’aventurer dans cette zone humaine qui a déjà éprouvé l’échec de la parole et le leurre que dissimulent la clarté des idées et la transparence des phrases.

La page blanche fait entendre son invitation au voyage. Et la main qui écrit est poussée par le désir de trouver enfin, de tracer définitivement le nom qui contiendrait tous les noms, celui qui marquerait l’achèvement de toutes les paroles et ferait entrer dans le repos du silence infini. Un nom qui serait à la fois le mot où se précipitent tous les mots de la langue, et la substance où tout le réel du monde du monde vient puiser. Tenter d’abord tous les moyens pour le débusquer, jusqu’en ce lieu inexploré qui précède tous les sentiers, désirer remonter au jaillissement de l’origine pour l’y inventer, là le créer et l’attacher à soi dans les lacets de l’écriture. Immobile écrit, premier et dernier, que Moïse crut retenir dans ses bras quand il porta sur la montagne les tables de pierre gravées du doigt de Dieu. Écriture impossible, qu’il fallut perdre, brisée en mille éclats illisibles dans la plaine où le peuple devait marcher pour ne pas mourir.

Manque donc ce que l’acte d’écrire voudrait trouver et fixer de ses traits. Pourtant vouloir encore un temps vaincre cette absence, puis consentir au fil du texte à l’éprouver toujours plus profonde, enfin écrire depuis ce grand vide qu’elle creuse au ventre ! Passer et repasser les lettres, enfiler les mots autour de la perle manquante, orner de l’indicible écrit les bords du cercle évidé.

Qu’écrire ? Ce qui n’a pu être dit."

Extrait du

Guide pratique de réflexion théologique, H. Bourgeois dir., éd. Profac, 1992, p. 151 et 153/54.

Voir Guide pratique de réflexion théologique.


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