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Emmanuel Mounier

Emmanuel MOUNIER (+1950)

I - Le goût de l’intelligence

« Quand un croyant déconsidère l’intelligence, il faut chercher s’il ne liquide pas ainsi quelque échec personnel dans l’intelligence de sa foi, ou s’il n’entretient pas, pour échapper aux combats qu’elle sollicite de lui, une atmosphère de croyance puérile et irréfléchie dans les chauds refuges des fixations infantiles. Le phénomène est assez fréquent… pour qu’on ait parfois confondu le sentiment religieux et la mentalité prélogique, ou le goût de l’obscurcissement intellectuel.

Le goût de l’intelligence est cependant le signe d’une foi robuste, fides quaerens intellectum, une foi qui recherche l’intelligence, qui a soif de lumière plus encore que de chaleur, sachant qu’il n’est de chaleur durable que celle qu’entretient la lumière.

Il est cependant de la nature de la foi que jamais l’intelligence ne puisse en évacuer le souci, la dispenser de l’acte risqué et généreux qui est la condition radicale de la démarche religieuse. Aucun système de dogmes, aucune discipline rituelle, aucune chaleur de communion collective ne peuvent arracher du cœur de l’homme l’angoisse spirituelle primitive, l’expérience d’abord inquiétante et bientôt bouleversante du face à face avec le fait religieux. Or cette expérience est dure à soutenir, et ne peut être vécue, que la réponse finale soit un oui ou un non, sans que la vie en soit changée. »

1946. In Anthologie : L’engagement de la foi, Seuil, 1968, p. 212.

II - Sur l’idée que l’on se fait du « dogme »

« Rien ne ressemble donc moins que le christianisme à un système d’explication destiné à colmater les brèches de la métaphysique et à couvrir les dissonances de l’expérience. Il est un principe de vie, et s’il est aussi un principe de vérité, il l’est dans la vie qu’il communique.

Le contresens que l’on fait à son sujet est particulièrement sollicité, en ce qui concerne le catholicisme, par la conception que l’on se fait au dehors de la nature du dogme. On en juge par l’extérieur ; et l’on va trop souvent chercher cet extérieur dans de mauvaises expressions scolaires.

La formule dogmatique localise et cerne le mystère, elle s’emploie surtout à dire ce qu’il n’est pas, et à en arracher les simplifications déformantes qui champignonnent sans cesse autour de lui. Elle ne le détruit pas comme mystère, et surtout elle ne rend caduques ni la décision qui introduit à l’intelligence du dogme, ni la chaîne d’expérience qui mène le fidèle, par des risques assumés, à la conquête progressive et douloureuse de la lumière.(1. La croyance contraire est pourtant fréquente : Denis de Rougemont (Politique de la personne, 93), n’écrit-il pas que le « système romain », fournit au fidèle un équilibre durable même si la foi en disparaît ! )

Elle ne se révèle que progressivement à l’Eglise, et il n’est pas interdit de croire que le développement du dogme suit une sorte de maturation intérieure de l’Eglise universelle et de sa réceptivité à l’égard de l’Esprit-Saint. Les longues préparations qu’elle subit dans l’opinion théologique et dans la vie de l’Eglise nourrissent la formule dogmatique de toute une dramatique intérieure ; elle communique cette charge de vie à qui la reçoit comme une parole vivante et non pas comme une lettre morte.

C’est une lourde responsabilité des livres de théologie et de spiritualité destinés au grand public, aussi bien de la prédication, que d’annexer cette histoire sacrée, de méconnaître sa renaissance en chacun de nous, et de transformer trop souvent l’appel à l’aventure dans la vie de l’Eglise en une lecture d’inventaire. »

L’affrontement chrétien

Ed. du Seuil, 1945, p. 39-41


Henri Bourgeois, en 1989

C’est par la démarche même de sa pensée, et pas seulement dans la « traduction » des dogmes, qu’Henri Bourgeois reprend en compte cette inquiétude exprimée par le penseur chrétien que fut E. Mounier, et aussi sa conviction. Un demi-siècle après, en effet, le résultat de cette méconnaissance ou abstraction du dogme s’étale dans l’indifférence assez courante à la théologie dogmatique et dans le discrédit du langage de la foi. Le mal est fait. Il s’agit, à la fin du siècle, de reconstruire, pour un large public, la crédibilité du christianisme et pour cela de redonner largement le goût et les moyens de penser. AHB

La responsabilité de penser

« … Je me propose… d’indiquer comment la conjoncture actuelle oblige la théologie, sous toutes ses formes, en tous ses usages, à une plus grande exigence. Il s’agit en effet de la vérité de la foi chrétienne. Est-il possible que le don de Dieu en Jésus-Christ ne s’incarne pas, ne s’humanise pas, jusqu’à prendre forme intelligible, autant que possible ? Autrement dit, une foi chrétienne qui ne serait pas suffisamment porteuse de pensée serait-elle assez humaine pour pouvoir être chrétienne ? L’intelligence de la foi n’est pas question facultative. Elle touche à ce qu’est l’acte de croire pour les chrétiens. C’est un don, certes, mais ce don qui n’est pas produit par l’homme s’inscrit dans les formes de l’humain et par conséquent dans le travail et le détour de la pensée. Il y a là un mouvement statutaire de la foi en christianisme. Il n’est pas négociable. Etant entendu, bien sûr, que les réalisations de la pensée à laquelle la foi donne lieu peuvent varier considérablement selon les groupes, les personnes ou les moments de l’histoire.

Que la théologie, telle qu’elle existe ou telle que l’on croit la connaître, pèche parfois par formalisme ou par prurit critique, je le concède sans difficulté. La réflexion théologique est toujours relative, donc limité et perfectible. Mais ce qui est en jeu va plus loin que cette appréciation. La mise en cause présente de la théologie porte sur sa raison d’être ou sa légitimité. Et c’est sur ce point que la question est grave. A cause de leur foi, les chrétiens seraient-ils en mesure d’échapper à la responsabilité humaine et commune de la pensée ? Ou encore, auraient-ils accès à des formes de pensée qui échapperaient par enchantement aux difficultés communes du moment et qui, à la limite, n’auraient guère de points communs avec celles de leurs contemporains ? Que la rationalité soit aujourd’hui en difficulté, voilà qui est clair. Mais faut-il pour autant disqualifier la raison moderne en méconnaissant ce qu’elle continue de nous apporter, au risque de faire cause commune avec des sensibilités spirituelles et culturelles pour le moins ambiguës ?

Il n’y a pas si longtemps, il fut question en catholicisme de ce que l’on faisait de l’héritage de Vatican II. J’ai parfois l’impression que les catholiques pourraient se poser une question analogue à propos de Vatican I ! Ce concile du XIXe siècle défendit en effet courageusement la raison et la pensée contre leurs détracteurs. Se peut-il qu’aujourd’hui, en inversant cette attitude, on en vienne à opposer la foi et la raison ? Et si la raison se fait parfois errante ou maladroite, est-ce un motif pour ne pas l’aimer et ne pas coopérer à son devenir ? »

(Extrait de l’article d’H. Bourgeois : Une place pour la pensée théologique, Etudes, 1989, p. 647-655.)
Article intégralement transcrit dans le recueil de textes présentés par la Faculté : Intelligence et passion de la foi, 2000, p. 93-100.

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