Diversité des communautés de foi
Questions posées
L’intervention de Louis Tronchon, le 16 juillet 2010, à notre rencontre des Amis d’Henri Bourgeois, fut bienvenue, et nous la proposons ici intégralement. Elle recadre le thème à l’ordre du jour, et rappelle opportunément que les communautés de foi, autrement dit des groupes de mises en commun de la foi entre chrétiens, si nécessaires à la vie chrétienne, trouvent dans une conception de l’église ouverte et sûre, les fondements et les axes essentiels pour leur vie et leur développement. (AHB)
L’expérience communautaire fait partie de l’essence de la vie chrétienne… mais elle prend des formes très différentes, aujourd’hui comme hier. Ce mot « communauté » est appliqué aussi bien aux congrégations religieuses qu’aux assemblées paroissiales, aux équipes de mouvements divers, aux groupes informels, aux associations de fidèles laïcs, etc. Qu’entend-on par communauté de foi ? Henri Bourgeois s’était interrogé sur cette question dans son travail au catéchuménat. Il avait proposé l’organisation de communautés susceptibles d’accueillir le dynamisme spirituel des nouveaux baptisés et des recommençants. Cette question pastorale demeure toujours d’actualité.
A. Qu’entend-on par communauté de foi ?
Dans la pensée de Marcel Légaut, cette expression mettait au centre de la vie communautaire, la vie spirituelle de ses membres, le service de la foi, la croissance dans une intelligence toujours plus fidèle de la vie de disciple de Jésus. Plus qu’une appartenance sociale, la communauté permet une vraie qualité d’échange et de communication, sans barrière, un lieu d’écoute et de parole, une expérience authentique de fraternité. L’objectif de cette communauté est bien l’expression de la foi de chacun, dans sa diversité, dans le respect de sa complexité, avec ses ombres et ses lumières. Cette foi se dévoile au cœur de l’expérience humaine la plus élémentaire : joies, combats, épreuves, projets sont la matière des échanges. La communauté de foi va se construire aussi dans l’écoute de la Parole de Dieu. La lecture en groupe de pages bibliques et le « partage » sur ces textes, sont indissociables de la vie en communauté de foi. L’Évangile n’est pas un texte du passé, il se comprend et se lit dans la trame humaine de l’histoire des membres du groupe. La communauté de foi est aussi le lieu où, dans le silence et la prière, la présence de Dieu se donne à ceux qui l’accueillent. Dans ces communautés, la prière peut s’exprimer dans un langage moins formel que dans les liturgies paroissiales. Le lien de la communauté de foi avec l’Église peut être très différent, mais il est un élément constitutif important. Cette communauté inscrit ses membres dans une histoire commune partagée. Elle peut aussi favoriser des prises de conscience source d’engagement dans la société et dans l’Église.
B. Une question portée par le catéchuménat
Le renouveau du catéchuménat en France dans les années 1960 s’est construit autour d’une pédagogie mettant en avant, autour du catéchumène, le « groupe d’accompagnement ». Le catéchumène n’est pas face à un « enseignant », mais il est plongé dans une vie communautaire à sa mesure, facilitant une parole libre des uns et des autres. Ces groupes catéchuménaux sont déjà des communautés de foi. Ils permettent un cheminement très profond, bénéfique, aussi bien pour la personne qui demande le baptême que pour les personnes qui l’accompagnent. Il y a un engendrement mutuel à la foi, une proximité fraternelle favorisant une confiance entre le catéchumène et ceux qui l’entourent.
La question se pose, après le baptême, ou la confirmation : quelle communauté ce nouveau baptisé va-t-il rencontrer ? La paroisse où la célébration a eu lieu est souvent décevante… Des initiatives ont été prises dans différents diocèses pour faire exister des communautés d’accueil de néophytes. Mais il ne s’agit pas de prolonger indûment la communauté d’accompagnement. L’étape du baptême a introduit un changement spécifique, la communauté du nouveau baptisé doit être d’un autre style, pour accueillir la fraîcheur et la nouveauté de sa foi. [1].
C. Les associations de fidèles et mouvements de l’apostolat des laïcs.
La vie associative existe dans l’Église catholique depuis son origine. Elle est encouragée par le droit, elle est une des composantes de la visibilité de l’Église dans la société civile. L’Église de France reconnaît une bonne centaine de mouvements ou associations de fidèles. Dans un diocèse comme celui de Saint-Étienne, plus de quarante dénominations différentes existent pour proposer des communautés aux enfants, aux jeunes et aux adultes, avec des objectifs et des pédagogies très différents. Groupes de vie évangélique, mouvements d’Action catholique, mouvements éducatifs, groupes de prière et communautés nouvelles, groupes d’action pour une œuvre précise ou pour la solidarité : l’inventivité est grande et la capillarité de ces mouvements ou associations avec la société est réelle. S’agit-il toujours de communautés de foi ? La question peut se poser, mais cette perspective est sous-jacente à la plupart, même lorsque l’expression de cette foi est parfois très discrète et peu construite.
L’ACI, Action Catholique des Milieux indépendants, est assez caractéristique de cette vie communautaire. À la base, l’équipe est le lieu communautaire majeur. Les membres se choisissent pour faire route ensemble, au rythme environ d’une rencontre de deux à trois heures par mois. La méditation de la Parole de Dieu, fait partie du programme des réunions. Elles sont bâties le plus souvent à partir d’une enquête annuelle selon la méthode de la révision de vie, autour des trois verbes : Regarder, Discerner, Transformer. Ce mouvement me paraît proposer d’authentiques communautés de foi, d’authentiques « cellules » d’Église où la foi est accueillie dans le partage et l’écoute, une fraternité « à hauteur d’homme ». Mais l’équipe ne serait rien sans la dimension diocésaine et nationale du mouvement. C’est dans cet ancrage que la lecture de la foi se fait avec la plus grande profondeur, à l’occasion de rassemblements et par le biais des documents proposés à la vie des équipes. [2].
D. Des communautés locales au service de la mission dans le diocèse de Poitiers
[3]
Depuis une bonne quinzaine d’années, sous l’impulsion de Mgr Albert Rouet et avec tout une équipe de formation et de soutien, le diocèse de Poitiers a misé sur les « communautés locales ». C’est sans doute, dans l’Église de France le diocèse qui a poussé le plus loin cette expérience, d’abord dans l’espace rural et aujourd’hui de plus en plus en ville. Le point de départ est, bien sûr, la diminution du nombre de prêtres, mais il y a là surtout une volonté de changer de regard sur la vie ecclésiale, de partir, non pas des prêtres et des ministres, mais des baptisés organisés en communautés locales. Ces communautés n’ont pas été décidées « d’en- haut », mais à partir des trois fonctions centrales qui font exister une communauté chrétienne : l’annonce de l’Évangile – la prière – le service. À ces trois fonctions fondamentales, s’ajoute une fonction de prise en charge des biens matériels et des questions financières et enfin une fonction d’animation.
Il s’agit bien de communautés locales correspondant à un ou plusieurs villages. Des personnes sont appelées, pour exercer ces fonctions pour une durée déterminée et elles sont « établies », « installées » au cours d’une célébration. Mais leur fonction « n’est pas de type ministériel. C’est au titre des sacrements de l’initiation chrétienne, que l’expérience est vécue. Elle est la mise en œuvre simple et confiante de la grâce baptismale qui se trouve redéployée dans l’eucharistie et la confirmation » [4].
Ces communautés locales tissent un nouveau rapport avec la société civile. Elles peuvent vivre une réelle proximité avec les personnes en difficulté. Elles sont un des éléments qui construisent du lien social. Ce sont d’authentiques communautés de foi, apostolique, missionnaire. Dans l’équipe, un « délégué pastoral » est élu pour conduire et animer la communauté locale. Ce délégué travaille en lien avec le curé envoyé à cette communauté et avec les autres communautés du secteur. Il a en charge l’animation de l’équipe : son premier travail consiste à servir la communion entre les responsables et les autres membres de la communauté. Il représente sa communauté devant le secteur et devant les autorités civiles ; c’est pourquoi, il est lui aussi élu. » [5].
La mise en place de ces communautés locales, n’a pas entraîné la disparition des mouvements et associations de fidèles. Au contraire, ces derniers sont promus et soutenus comme essentiels au témoignage de l’Église : « La concomitance des deux initiatives […] manifeste qu’aucune forme concrète d’organisation n’épuise le mystère de l’Église ; elle peut même évoquer la nécessité d’une certaine complémentarité dans l’exercice d’une unique mission ; mais plus encore, elle signale que la particularité de chaque structure rappelle à l’autre une dimension essentielle du témoignage chrétien ». [6].
E. Communauté de Foi et communautés nouvelles
[7]
Le mouvement charismatique dans l’Église catholique est né aux États-Unis, dans les années 60. Il s’est développé en Europe autour des deux axes principaux : des groupes de prière, avec une organisation légère, et des « communautés » organisées de manière très structurée : Chemin neuf, Emmanuel, etc. On assiste depuis quelques années à la troisième vague de ce mouvement, marquée par des accents très particuliers : un émotionnel très fort qui s’exprime dans des « conventions » de louange et de prière, réunissant des centaines de personnes.
Cependant, les « communautés nouvelles » ne sont pas toutes charismatiques. Elles correspondent parfois au déploiement d’un charisme religieux autour d’une personnalité forte (p. ex. les frères de saint Jean). Plusieurs « communautés nouvelles » se présentent en France, certaines d’origine ancienne (p. ex. les Foccolari, le néo-catéchuménat), d’autres beaucoup plus récentes. Ces communautés préfèrent s’appeler « mouvements ecclésiaux », dans la mesure où elles regroupent des laïcs, organisés parfois en communauté de vie, mais aussi des consacrés, religieux ou religieuses, des prêtres et séminaristes. Nous sommes loin, en apparence, de nos communautés de foi ; les propositions de ces communautés charismatiques et communautés nouvelles correspondent à une attente plus identitaire, souvent mise au service de la « nouvelle évangélisation ».
F. Quelques remarques pour conclure.
• Communauté de foi et communion ecclésiale : on le voit, la communauté de foi ne peut pas, à elle seule, correspondre à toutes les formes nécessaires à l’épanouissement de la vie ecclésiale. Elle doit nécessairement « faire communion » avec d’autres, dans une communion de communautés, figure encore à naître d’une ecclésialité dynamique.
• Communautés de foi et ministère. Nous avons vu que les communautés locales de Poitiers n’étaient pas situées du côté du « ministère ordonné », mais dans le sens du déploiement des charismes des sacrements de l’initiation chrétienne, baptême et confirmation. Les « mouvements » ecclésiaux vivent le ministère du sein même de leur mouvement, au risque de ne pas accueillir « l’altérité » du signe du ministère ordonné au service de la communion.
• Communautés de foi et mission. La mission est très présente dans les objectifs des communautés de foi ; mais elle ne se réduit pas à une « évangélisation » tapageuse dont les communautés nouvelles se sont fait une spécialité ; elle se vit par l’inculturation et le service. Les communautés de foi sont aussi du coté de la pastorale de l’engendrement, favorisant l’émergence d’une conscience croyante, dans la liberté, au contact d’autres croyants. Les communautés de foi sont des lieux où s’expérimentent une mission qui ne se « presse » pas,mais vit au rythme de la patience et de l’impatience de Dieu.
Voir aussi de M.L. Gondal : Rencontre 2010.
Pour aller plus loin à propos de la réflexion sur notre rapport à l’église, ou les responsabilités des laïcs, on peut consulter les articles suivants : Quel rapport avec l’Eglise ? - Jésus et ses disciples., L’identité des laïcs, Guide pour : Ces chrétiens que l’on appelle laïcs. ;
Ou explorer les textes d’Henri Bourgeois : Textes ;
Enfin revenir à la page d’accueil : Bienvenue.