Dieu aime intelligemment
Faut-il, pour être ou demeurer chrétien, ne pas se poser de questions,faire la croix sur le désir de lumière, de vérité, de réflexion…. C’est-à-dire, finalement, renoncer à l’intelligence ? Nul ne le prétendrait ouvertement, mais un anti-intellectualisme toujours renaissant s’emploie constamment à se donner des raisons de rabaisser l’intelligence en soi ou en autrui, augmentant ainsi le fossé entre les expressions que la foi se donne et les enjeux que chacun vit dans la culture, et par conséquent - et quoi qu’on prétende le contraire - entre la foi et la vie. La question n’est pas d’aujourd’hui. Le bref article d’Henri Bourgeois, tiré d’une série de réflexions sur « Croire aujourd’hui », écrit il y a vingt ans, peu après l’apparition en France d’une nouvelle forme de Pentecôtisme, en témoigne. Les débats se sont peut-être déplacés, mais on aurait tort de penser qu’ils sont hors de saison. Qu’on en juge. (AHB).
Décidément, aujourd’hui on se remet à parler de Dieu. Et on se remet à lui parler, si l’on en croit les divers renouveaux de la prière que l’on peut observer.
Mais il reste toujours aussi difficile de comprendre jusqu’à quel point Dieu nous aime. Le langage de la prière, les témoignages des écrits théologiques ou spirituels, tout cela, joint aux accents symphoniques de la Bible, peut avoir pour nous puissance d’évocation, de suggestion. Il n’en reste pas moins que l’amour divin, dont l’affirmation est au centre du christianisme, reste pour nous fort mystérieux. Tant il est étonnant.
Si nous voulons dépasser les sempiternels discours sur l’amour de Dieu et les répétitions indéfiniment modulées du sentiment ou de l’imagination, il est au moins un point clair : c’est que l’intelligence entre à titre essentiel dans l’amour que Dieu nous porte.
I - Quand l’intelligence et l’amour ne se rencontrent pas
1. Quel intérêt ?
Bien évidemment, la question n’est pas pour nous aussi brûlante que d’autres dont l’urgence ou la mode imposent la présence. Il ne s’agit ici ni du rapport entre la foi et la politique, ni de la libération en Jésus-Christ, ni des problèmes de la mort et de la résurrection. Comment le fait que Dieu nous aime avec intelligence peut-il dès lors avoir pour nous quelque importance ?
La réponse à cette question préalable suppose que nous prenions un peu de recul par rapport à ce que nous sommes personnellement et immédiatement en train de vivre. Que se passe-t-il en ces dernières années dans la conception commune qu’ont les chrétiens ? Nous avons certainement réappris à ne pas utiliser Dieu comme un bouche-trou venant compenser nos manques et colmater nos brèches. Nous avons congédié un Dieu-patron, fort d’une puissance autoritaire et lointaine, pour refaire connaissance avec un Dieu proche humain et humble. Voilà qui est assurément capital. Mais, en même temps, il faut bien reconnaître que cette redécouverte coïncide pour nous avec une sorte de crise de l’intelligence, en religion comme ailleurs.
Procès de l’intelligence
Quelle est-elle, cette crise ? Comme pour la monnaie, c’est une dévaluation. Beaucoup aujourd’hui, parmi les chrétiens comme parmi les non-chrétiens, n’ont guère confiance en l’intelligence. Depuis presque un siècle, notamment sous l’influence du marxisme, on nous a dit et redit que l’esprit ou la pensée fonctionnaient souvent en étant inconsciemment dupes de causes objectives, économiques ou sociales, qui n’avaient pas grand rapport avec les apparentes raisons que nous nous donnions. Et puis des prédicateurs se sont levés pour dénoncer l’intellectualisme, péché mignon de la foi, disaient-ils. Catéchistes et théologiens eux-mêmes ne devaient pas tarder à convenir qu’il y avait là, en effet, une pente désastreuse. Les expressions de la foi étaient trop souvent formelles, nos représentations de Dieu étaient trop abstraites. Il fallait exprimer les convictions chrétiennes d’une façon plus « existentielle », plus vécue. Les gens d’action, les militants, quant à eux, n’avaient pas de peine à entériner ce souhait : Dieu n’est-il pas dans la vie,non dans les idées ? C’est dans l’action, non dans l’abstraction, qu’il fallait accueillir sa présence.
J’ai conscience de schématiser un peu la tendance que je voudrais décrire. Mais je ne crois pas la mal interpréter. D’ailleurs, en cette évolution, il y a eu et il y a toujours bien des aspects positifs. Il était vraiment aberrant qu’on en soit venu à faire du christianisme un système abstrait, distribué en axiomes, demandes et réponses.
Les séductions de l’anti-intellectualisme
Mais, comme toujours, le procès de l’intellectualisme est à double tranchant. Il est vite menacé par les séductions de l’anti-intellectualisme. Autrement dit, pour défendre la vie, la religion dans la vie, la foi « existentielle », l’humanité de Dieu, on est parfois entraîné à minimiser les exigences, les requêtes – et j’oserais dire : les droits – de l’intelligence et de la réflexion. A la limite, dans cette perspective, Dieu n’est pas à comprendre, il est à sentir, à pressentir. Il n’est pas à dire, il est à suggérer, à évoquer. On le ressent, on le partage de façon assez immédiate, sans accorder trop de crédit à des détours onéreux par la réflexion.
2. Comprendre pour aimer
En quoi le procès de l’intelligence peut-il intervenir dans notre réflexion sur la volonté et l’amour de Dieu ? La question est de savoir si la maladie de l’intelligence n’empêche pas d’écouter quelque chose de l’évangile à propos de l’amour divin. Autrement dit, quand l’intelligence fait plus ou moins défaut, l’amour de Dieu est-il assez reconnu parmi nous ?
Aimer aussi avec sa tête
Nous ne sommes pas tout à fait démunis devant une telle question. A titre simplement indicatif, nous pouvons d’abord vérifier comment, dans notre expérience, l’intelligence a un rôle dans l’amour que nous portions à d’autres ou que nous recevons d’eux. Nous n’obtiendrons ainsi qu’une analogie de notre expérience de l’amour de Dieu. Mais cette analogie est déjà instructive.
En effet, si l’intelligence est une réalité ambiguë, l’amour ne l’est pas moins. D’un côté comme de l’autre, il peut y avoir maldonne ; Car il n’est pas plus facile d’aimer réellement que de penser pour de bon. A force de censurer l’intelligence, on finit peut-être par devenir naïf à l’égard de l’amour, comme s’il allait toujours pour le mieux ! Assurément, ce n’est pas le cas. L’amour est à humaniser, à inventer sans cesse.
A cet approfondissement, l’intelligence n’est pas évidemment seule à travaille. Mais il est clair qu’elle y joue un rôle, ouvrant le cœur au –delà du sentiment ou de l’attachement particulier, lui proposant un langage et donc une possibilité multipliée de communication et d’adhésion. Il est également manifeste que, dans la mesure où l’amour accueille l’intelligence, cette dernière échappe aux travers qui la menacent. Sans amour, sans insertion dans l’amour, la pensée sombre dans la prétention ou l’abstraction, dans des affirmations dévitalisées ou résiduelles. Un tel constat pourrait bien nous aider à comprendre le mal actuel de l’intelligence. Après avoir été marginalisée, coupée des forces vives de l’amour, l’intelligence ne peut guérir que si l’amour fait le premier pas et fait donc à nouveau appel à l’exilée.
Sondage dans le passé
Une deuxième manière d’éclairer la question que nous avons posée, c’est de faire un instant retour à l’histoire passée. Est-il vrai que, aux âges du christianisme où l’intelligence était mésestimée, l’amour divin ait été moins bien perçu ? Il faudrait pouvoir peser minutieusement la spiritualité et la théologie de nos devanciers pour pouvoir en décider en pleine connaissance de cause. J’aimerais citer un seul cas : la tendance anti-intellectualiste qui s’est développée en Occident à partir du XIVe siècle jusqu’au XVIe siècle.
Plusieurs estimaient alors que Dieu n’était pas réellement connaissable par notre intelligence, même si la révélation nous en garantissait la présence attentive. Or, il est assez net que ce présupposé ne tarda pas à retentir sur le sens de l’amour divin. Réel, expérimenté, mais au fond inconnaissable, cet amour fut envisagé de façon assez arbitraire comme l’acte d’une liberté divine souveraine et absolue, peu soucieuse de faire connaître aux hommes son secret. L’inflation que connut dès lors une idée comme celle de la prédestination – Dieu déciderait de notre sort personnel a priori et indépendamment de nous – s’explique fort bien. Mais, du coup, l’amour de Dieu devient étrange, presque extérieur à nous. Il devient une puissance obscure, divine sans doute, mais bien peu évangélique, parce qu’inhumaine et manquant de communication.
II- En Dieu, amour et intelligence vont de pair
1. Qu’en est-il pour Dieu ?
Comment, en Dieu même, l’amour implique-il l’intelligence ?
Si en effet l’accord entre ces deux formes de la vie pose pour nous quelque problème, qu’en est-il pour Dieu ?
Bien sûr, une telle question nous dépasse. Elle touche au mystère divin. Mais précisément, sur ce point, la Bible ne nous laisse pas sans indication. Elle nous affirme que Dieu aime avec intelligence, intelligemment. Ce qui veut dire d’une part que Dieu cherche à connaître ceux qu’il aime et d’autre part qu’il veut se faire connaître d’eux. Son amour est, pour ainsi dire, à la fois compréhensif et compréhensible.
Chercher à comprendre
Tout d’abord, Dieu aime en cherchant à comprendre ceux qu’il aime. Vouloir connaître, c’est pour lui une manière d’aimer. Il n’octroie pas son amour, il le propose en connaissance de cause. Et c’est pourquoi Dieu s’incarne. Il veut acquérir par lui-même, et du point de vue des hommes qu’il aime, la connaissance effective de ce qu’est l’homme. Il ne lui suffit pas de comprendre l’homme en tant que créateur. Il veut l’aimer de l’intérieur, en tant qu’homme.
L’incarnation, c’est donc la passion de l’amour, mais une passion pleine d’intelligence, de goût pour comprendre. Il manquerait quelque chose à l’amour divin si Dieu se contentait de vouloir et de faire notre bien, sans avoir pris soin de découvrir comment nous-mêmes nous envisageons notre avenir et notre destin. Pour pouvoir aimer totalement, Dieu prend donc les moyens de connaître au maximum ceux auxquels il se voue.
Chercher à se faire connaître
D’autre part, Dieu aime en se faisant connaître, en se révélant. Il désire que son amour soit compréhensible. Et cela lui tient à cœur, car un amour qui ne serait pas compréhensible risquerait bien d’être aliénant. Si Dieu nous aimait sans nous donner de connaître et de reconnaître sa tendresse pour nous, nous serions englués dans cette passion. Sans le minimum de recul qui seul permet de réaliser ce qui nous arrive, de l’accepter et d’y répondre, Dieu ne nous prend pas par les sentiments. Il donne à son amour la forme intelligible de la connaissance. Lui qui nous aime en nous connaissant souhaite que, de notre côté, nous l’aimions en le connaissant, en connaissant son amour.
Concrètement, ce respect de Dieu pour nous se manifeste par l’Incarnation, le don du Verbe. Après avoir de bien des façons aimé les hommes, après leur avoir parlé de bien des manières par les signes de la vie et les signes de l’Alliance mosaïque, « Dieu, en ces jours qui sont les derniers, nous a parlé par le Fils » (Heb. 1, 1). Ce Fils, ce Verbe, c’est l’Intelligence divine, la Pensée de Dieu. Ainsi, après avoir communiqué aux hommes qu’il crée son Esprit, son Amour, sa vie et son énergie, Dieu, dans l’Incarnation, en vient à nous donner aussi, de façon décisive et totale, son Intelligence. Car le don de l’Esprit appelait celui du Verbe. Et, inversement, le don du Verbe (Pâques) appelle le don de l’Esprit (Pentecôte).
L’Esprit et le Verbe
Dieu nous donne son Esprit et son Verbe. Avez-vous réfléchi parfois à la force de cette affirmation de notre foi ? Nous y sommes habitués et pourtant ce double don est, pour nous une bonne nouvelle capitale. Cela veut dire que Dieu nous aime totalement, absolument. Il met en jeu pour nous aimer tout ce qu’il est. Il n’engage pas dans son amour une part seulement de lui-même. Il aime en Esprit et aussi en Pensée. C’est-à-dire avec son désir et son énergie vitale, d’une part, et avec sa compréhension et sa lucidité créatrice, d’autre part. Le Verbe de Dieu a ainsi part active et dynamique dans l’amour divin. Il le rend parlant, efficace, reconnaissable.
2. Quand l’intelligence entre en jeu.
On voit peut-être alors comment, en Dieu, l’amour et l’intelligence se rencontrent de façon totale. Jésus-Christ en témoigne, lui, le Verbe et le porteur privilégié de l’Esprit. Dans la vie historique de Jésus, nous sommes en mesure de découvrir comment l’intelligence entre activement dans l’amour que Dieu a pour nous et y joue un rôle effectif. En effet, l’amour divin, tel que Jésus Christ l’exprime, se présente à nous à travers des paroles et des actions. Jésus, Dieu parmi les hommes, parle aux hommes et agit parmi eux. Et c’est de cette double manière, de ces deux façons complémentaires, qu’il cherche à faire comprendre l’amour de Dieu, l’Esprit du Père.
Voilà peut-être le secret profond à la recherche duquel nous sommes à certains jours S’il y a place pour la pensée dans l’amour, ce n’est pas pour que l’amour, sous prétexte de discernement et de clarté, prenne les faux airs du calcul, la générosité raréfiée de la parcimonie. Ce n’est pas pour que l’amour adopte la prudence des sagesses bien tempérées mais mortelles et ennuyeuses. Ce n’est pas pour qu’il se dissolve dans l’abstraction interminable. C’est tout simplement – mais l’enjeu est essentiel – pour que l’amour soit parlant et agissant. S’il faut penser en amour, c’est pour mieux entrer en relation et en action. Un amour muet et un amour stérile seraient des masques mortuaires de l’amour véritable. Notre expérience commune nous permet probablement d’en témoigner. Nous savons bien, au fond, que pour aimer intelligemment il faut oser parler, avoir la passion et l’imagination de la communication et aussi le courage et la tenacité de la mise en œuvre et de la réalisation. Tel est l’amour divin. Pour Dieu, aimer, c’est dire et c’est faire. Donc, c’est penser.
L’intelligence unifie
Le rôle de l’intelligence dans l’amour divin va plus loin encore. Non seulement l’intelligence divine rend parlant et agissant l’amour qui est en Dieu. Mais elle en assure l’unité profonde.
Certes, de soi, l’amour unifie. Notre expérience humaine l’atteste d’ailleurs. Il y a une unité entre les êtres qui s’aiment. Et ceux qui s’aiment trouvent dans leur amour un certain équilibre, une cohérence, une unification personnelle. Les deux aspects se tiennent.
Comment cela se peut-il ? On dit que le cœur a des raisons que la raison ne connaît pas. C’est vrai. Et cependant la pensée est bien pour quelque chose dans cette œuvre d’unité que réalise l’amour. Sinon l’unification resterait imaginaire. Elle serait fusion et non relation. Elle serait confusion, elle ne serait pas échange, ouverture et accueil, cohérence intérieure.
En Jésus-Christ, l’amour est simple
En Dieu, aussi bien, l’amour est plein de pensée et de connaissance. Dieu aime son Fils. Cela signifie qu’il se connaît lui-même, qu’il s’exprime en son Fils, et que cette relation à son Fils est à la fois totalement claire et totalement amoureuse. Entre le Père et le Fils, il y a totale transparence et totale affection. Ils s’aiment en connaissance de cause. L’Esprit Saint, c’est-à-dire l’amour qui les unit, est l’Esprit du Père et du Fils. C’est un amour plein de sens. Un amour qui met en relation sans confondre.
Et c’est avec cet amour que Dieu nous aime. Du fait même, nous ne sommes pas extérieurs à Dieu, comme si Dieu nous aimait « en plus », « par surcroît ». Le souci qu’il a de nous est un souci intérieur : nous lui tenons à cœur. La passion qu’il a pour nous n’est pas pour lui périphérique. Elle tient au Verbe, à l’Intelligence qui est en Dieu. Bref, l’amour en Dieu est un. Dieu nous aime comme il aime son Fils. Il nous reconnaît en son Fils comme il se reconnaît en ce même Fils.
Et nous, livrés au puzzle de nos facultés ou de nos attitudes concurrentielles, soumis aux sectarismes du cœur ou de la raison, ne sachant pas toujours comment aimer intelligemment, nous contemplons en Jésus Christ la présence parlante, agissante et unifiée de l’Esprit que lui donne le Père.
Revoir nos idées sur Dieu,
Ed. D.D.B/Bellarmin, 1981,p. 100-108
Voir aussi : L’amour de Dieu est gratuit et Il n’y a pas de foi sans pensée. (A.B.).
Présentation de l’ouvrage : Revoir nos idées sur Dieu.


