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Premiers Cambodgiens chrétiens en France

Les ministères de Fr. Ponchaud et H. Bourgeois

Des Cambodgiens chrétiens

Traces d’une découverte

Un mot d’histoire récente pour situer les témoignages qui suivent.

Ancien protectorat français devenu indépendant à la fin de la guerre d’Indochine (1953), le Cambodge fut d’abord une monarchie. A partir de 1967-68, il fut confronté à une insurrection fomentée par des rebelles communistes d’inspiration maoïste, les Khmers rouges. En 1970, il devient République Khmère. Mais, en 1973, lorsqu’en 1973, les États-Unis, d’abord alliés, s’étant retirés de la région, la menace communiste s’intensifia. Les Khmers rouges de Pol Pot, soutenus par la République populaire de Chine prirent Phnom Penh le 17 avril 1975 et installèrent un régime maoïste. Les villes, à l’image de Phnom Penh dans la nuit du 17 au 18 avril 1975, furent vidées de leurs habitants, envoyés en rééducation dans les campagnes, les élites furent traquées, réduites à la faim, ou massacrées. Des milliers de cambodgiens fuient le pays. Un grand nombre arrivèrent en France dans les années 79-80. Depuis lors, un mouvement de retour au pays s’est produit.

Au cours de cet exode et dans leurs pays d’accueil, que les cambodgiens redécouvrent le christianisme. Selon une information donnée récemment par le journal La Croix, celui-ci fait désormais partie de l’histoire cambodgienne.

Il nous a semblé que les visiteurs de ce site seraient heureux de mettre cette information en lien avec quelques informations sur les (re)commencements de cette histoire, à Lyon, l’un des diocèses de France où ils étaient accueillis. Quelques extraits du bulletin catéchuménal en gardent une trace significative. C’était il y a un peu plus de trente ans. (AHB).

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2013. Un congrès sur le concile Vatican II, à Phnom Pen.

« La renaissance de l’Eglise cambodgienne

A l’occasion du Congrès national sur le concile Vatican II à Phnom Pen (Cambodge), le Pape s’est adressé en vidéo et en français aux participants. Se félicitant de la publication en langue Khmère des textes du Concile et du Catéchisme de l’Eglise catholique, le Pape évoque dans son message « les nombreux catéchumènes et les baptêmes d’adultes » qui « manifestent votre dynamisme et sont un signe heureux de la présence agissante de Dieu en vous ». « Soyez sûrs de la prière de vos frères et sœurs dont le sang a coulé dans les rizières ! », souligne le Pape. (La Croix, mardi 8 janvier 2013).


1980-1988 : Des catéchumènes cambodgiens, à Lyon.

1. Ils viennent d’Asie

« Peut-être connaissez-vous tel ou tel d’entre eux : vietnamiens émigrés, laotiens ayant fui leur pays, cambodgiens ayant réussi à s’enfuir de chez eux, etc… Ces dernières années, ces derniers mois, certains de ces asiatiques sont arrivés en France. Une fois franchies les premières difficultés d’adaptation (parfois considérables, on s’en doute), se pose souvent la question religieuse. Ces amis, qui deviennent nos voisins, sont assez souvent bouddhistes. Les ruptures de leur vie et la fréquentation de chrétiens les amènent de temps en temps à regarder vers le christianisme.

La situation n’est pas nouvelle, mais, comme elle devient plus fréquente, elle peut nous faire réfléchir.

Tout d’abord, entre des asiatiques et des occidentaux, il y a des différences de cultures. C’est évident. La vie de famille, les traditions, les fêtes, le rapport des enfants aux parents ne sont pas identiques. Cela, nous le savons plus ou moins. Mais il faut pouvoir le découvrir de l’intérieur. Pour nous, européens et français, cela ne peut se faire que peu à peu, dans les conversations, en prenant un thé ou en partageant un repas etc… Alors peu à peu apparaît une différence de sensibilité ou d’attitude religieuse.

- Nous parlons d’amour. Les bouddhistes parlent de bienveillance. S’agit-il exactement de la même attitude ? L’amour que le christianisme souligne a sans doute bien des formes : depuis l’action socio-politique jusqu’à l’écoute et l’attention dans le dialogue. Mais il a au moins deux caractéristiques qui le font typique. D’abord, c’est un amour signé, porté par des personnes, par des libertés personnelles. Ensuite, c’est une attitude qui remonte une pente, qui redresse la barre : car le christianisme avoue que l’homme, pécheur et égoïste, n’a pas le cœur aussi large qu’on le dit parfois. Ces deux traits sont un peu curieux pour le bouddhisme qui insiste moins que l’Occident sur la personne ou sur la liberté et qui dramatise moins la condition humaine.

- Une autre différence est également manifeste. Je l’éprouvais fortement, un de ces derniers jours, en écoutant un cambodgien me dire : « J’ai souffert et je souffre énormément. Bien sûr, j’en parle à ma femme. Mais je voudrais en parler à quelqu’un à qui je pourrais me confier totalement. Alors, je voudrais connaître Dieu, qui il est, quelle est sa pensée. »

Etonnante et admirable recherche, quelles qu’en soient les ambiguïtés ! Mis en même temps on saisit sans doute sur le vif que l’Asie, le pays du divin et des religions demeure dans l’indécision vis-à-vis du Dieu personnel en qui nous croyons.

L’écart va plus loin qu’il ne semble à première vue. Pour l’Asie, le divin est partout et ne peut s’enfermer dans une figure unique. Il est multiforme. Il ne se laisse donc pas volontiers lier à un peuple, à un texte révélé, à plus forte raison, à une personne comme Jésus. Là est bien la tension entre le christianisme et le bouddhisme. Le cambodgien auquel je viens de faire allusion m’a dit au sujet du Dieu de Moïse : « Mais pourquoi Dieu fait-il alliance avec un seul peuple ? et les autres ? ».

- Dernière différence que je voudrais noter : c’est celle du sourire. L’énigmatique sourire du Bouddha témoigne d’une façon de voir la vie. Il n’est ni ironique ni tendre, mais tourné vers l’intérieur, absorbé par le dedans, comme la trace sur le visage d’une spiritualité qui, dans la discrétion, rend possible la rencontre mais ne la force pas. Le sourire bouddhique n’a-t-il pas force de question pour nous ? Notre sérieux rigide ne cède guère que pour le rire et la moquerie, le piquant de l’humour ou le sourire du contentement naïf. A quand un sourire de consentement, habité de l’intérieur ? »

Henri Bourgeois, Accueil et Liberté, janvier 1980, n°22.


2. Témoignage d’une catéchumène Khmère en France

"Le texte que voici est comme une perle de grand prix. C’est le témoignage d’une effroyable souffrance et d’une grande espérance. Nous le publions avec grand respect et en l’honneur de nos amis les catéchumènes Khmers." (HB)

« Dans les moments de souffrance et de misère qu’a traversés mon pays, le Cambodge, ma vie a été en danger de mort. J’avais voulu être au service. Des gens sont plus pauvres et plus malheureux que moi : les malades, les blessés.

Pourtant dans le domaine des médicaments, des soins, je ne connaissais pas beaucoup de choses. Mais j’étais étonnée : tous ceux dont je m’occupais guérissaient presque tous. Je donnais tous mes efforts pour être auprès des malades.

A ce moment, il y a quelqu’un qui m’a dénoncée auprès des responsables : j’aurais détourné des médicaments. J’étais déjà sur la liste de ceux qui devaient être exécutés, mais tous ceux que je soignais prirent ma défense : je n’avais jamais pris un comprimé destiné aux malades !

J’ai vécu ainsi plusieurs années sous ce régime autoritaire, très dur, dans la peur. Mon mari a été tué quand mon fils avait quelques mois.

Un jour, j’ai décidé de fuir. Ce fut l’exode. Avec mon fils, nous avons traversé la forêt pendant environ 10 mois. Nous nous sommes égarés dans la forêt noire, sans nourriture, sans eau. Le jour, nous nous cachions, la nuit, nous marchions. Partout, c’était la misère, la terreur, la peur. Mon fils n’avait plus que les os. Que faire ? Je n’avais rien pour le nourrir et il allait mourir… Pour le sauver, le nourrir, je fus obligée de voler, un acte à contre-cœur ! Mais avant de voler, j’ai dit : « Oh Dieu, si je n’ai pas faim, je ne vole pas. Pardonne-moi ». Et chaque fois, j’ai trouvé un peu de nourriture pour donner à mon fils…

C’est un moment de terreur que je ne peux pas du tout décrire : mon fils revient de la mort !

C’est à travers tout ce que j’ai vécu pendant ce régime privé de liberté et dans la marche dans la forêt, que j’ai éprouvé en moi le désir de connaître Dieu, cette divinité qui s’occupait de ma vie et de celle de mon fils. Tout au long de ce dure moment, j’ai invoqué cette divinité, je l’appelais « divinité du ciel et de la terre », je lui demandais de nous protéger et j’ai obtenu son aide.

Arrivée dans les camps, j’ai continué à m’occuper des autres, et c’est au camp que j’ai entendu pour la première fois parler de Jésus. J’ai été contactée par une secte, mais mon désir était d’être catholique.

A mon arrivée en France, je désirais toujours connaître Jésus mais je ne savais pas à qui m’adresser. Un jour, j’ai rencontré une sœur, je lui ai fait savoir mon désir, elle m’a donné des livres en français sur la vie de Jésus ; j’ai lu mais je ne comprenais pas beaucoup. Ensuite elle m’a conduit à la communauté chrétienne khmère. J’étais contente, je venais à la messe, mais je n’avais personne qui m’aide à mieux connaître Jésus.

Aujourd’hui, je suis heureuse de pouvoir faire mon premier pas. Si je veux être chrétienne, ce n’est pas pour qu’on m’aide au point de vue matériel, c’est parce que je veux croire en Jésus.

Ce qui le frappe dans la religion, c’est le respect de chaque personne. Depuis que je connais un peu mieux l’Evangile, je constate que Jésus respecte beaucoup les gens.

Aujourd’hui, je crois que Jésus donne sa vie, nous guide pour connaître et aimer Dieu le Père et tous les hommes.

Je crois que Jésus est avec moi. Il partage mes joies et mes peines. Ma vie et ma foi sont ensemble. Mais je ne sais pas comment m’exprimer.

Depuis mon entrée en Eglise, il y a une force en moi qui change mon cœur. Elle me fait aimer les autres sans faire des différences de nationalité ou de religion. Je les aime comme des frères et des sœurs.

Ce que je demande, c’est que les chrétiens m’aident à vivre ma foi et d’être reconnue dans l’Eglise.

Jésus est le pont qui conduit au bonheur et à la paix. Il est le lieu de paix où Dieu habite. »

Mme C., Accueil et liberté, octobre 1988, n° 57


3. Catéchumènes du Cambodge

« C’est François Ponchaud, des Missions Etrangères de Paris (MEP), qui a traduit le rituel catéchuménal. Il est bien connu des cambodgiens français dont il parle la langue après avoir vécu plusieurs années, « avant les événements », dans leur pays.

L’intéressant, c’est de voir comment le traducteur a essayé de rendre certains termes-clés du rituel.

Catéchumène. Le mot cambodgien signifie « celui qui veut suivre le Christ ». Avouez que ce n’est pas si mal.

Le signe de la croix (pour l’entrée en Eglise) : « le rite qui dessine le signe du bois croisé ». Voilà qui est évocateur !

Liturgie de la parole. « Aller à sa place pour écouter la Parole de Dieu » (donc entrer, s’asseoir et écouter ce que Dieu veut dire).

Renoncer à Satan. Cela est traduit : « arrêter de servir Satan, la source du mal. »

La parole du rite d’eau, « Je te baptise au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit » est traduiet par : « Je verse de l’eau sur ta tête pour que tu naisses de nouveau au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit ».

François Ponchaud (photo actuelle)


4. A propos du rituel

« A plusieurs reprises, ces derniers mois, ont été célébrés les entrées en Eglise de catéchumènes khmers. L’une des questions qui se posent est de savoir comment pourrait se réaliser « l’inculturation » du rituel romain pour les cambodgiens ? François Ponchaud a traduit le rituel, mais le travail reste à faire pour certains rites khmers de la liturgie de l’initiation chrétienne.

L’entrée en Eglise. La célébration de l’entrée en Eglise (récemment vécue à Villeurbanne et à Oullins) a beaucoup de force pour les Khmers. C’est un accueil.

Il serait possible d’inscrire dans ce rituel le rite d’accueil en usage au Cambodge lorsque l’on reçoit quelqu’un chez soi : on le fait entrer, on le fait s’asseoir, on lui sert du thé (ou de l’eau), on demande et on donne des nouvelles (on « tourne un peu autour du pot » avant d’arriver à ce que l’on veut dire !)

La célébration du baptême. Il est pensable - et d’ailleurs cela s’est pratiqué déjà-, d’inclure dans le rituel latin quelques gestes khmers très significatifs.

- Le premier, c’est le geste d’encens. On allume des baguettes d’encens, on se prosterne en les tenant à bout de bras. Ce geste qui se fait dans les pagodes est un rite de vénération des ancêtres. Si on le fait dans l’église, il est un geste d’adoration de Dieu.

- Deuxième rite : le collier de fleurs. C’est un rite de l’accueil royal. On passe un collier de fleurs autour du cou du nouveau baptisé.

- Troisième rite : le geste d’eau. Le rite chrétien de la bénédiction de l’eau a un équivalent dans la culture khmère. Parfois en effet, quand on invite un bonze à la maison, il verse de l’eau dans un seau, plonge une bougie allumée dans cette eau, récite des prières, puis asperge les membres de la famille et les lieux pour chasser les mauvais esprits.

En christianisme, l’eau du baptême est, elle aussi, une eau de délivrance. Mais évidemment, c’est l’eau que la Parole de Dieu a bénie et c’est une eau vive, une eau de filiation, pas seulement une eau de paix. Simplement, il serait pensable de refaire, lors d’un baptême khmer, un geste de l’ancienne liturgie latine consistant à plonger le cierge pascal dans l’eau qui est bénie au cours de la vigile pascale. »

Marie-Benoît Nguyen, religieuse chargée des catéchumènes cambodgiens à Lyon, et Henri Bourgeois, Accueil et liberté, janvier 1989, n° 58.


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