Connaître pour invoquer
Il est donc nécessaire, aujourd’hui comme à toute époque, de préciser quel est le lien entre l’intelligence et l’amour, lorsqu’il s’agit de connaître Dieu. En christianisme, nous avons l’habitude d’entendre dire que la connaissance de Dieu ne résulte pas d’un raisonnement logique, qu’elle est une adhésion où la volonté soutient l’élan de l’intelligence, où la prière apprend plus que la raison, où l’amour recompose et réunit ce que l’analyse a dissocié, où le cœur réchauffe ce que le cœur a refroidi. Aussi, peu à peu, la pensée moderne - qui, en l’occurrence, commence à poindre dès le XIVe siècle - en est venue à souligner de plus en plus le rôle de l’affectivité. Il nous est devenu presque habituel de penser que « l’amour seul est digne de foi ». La croyance en Dieu nous paraît rester formelle et abstraite tant qu’elle n’est pas cordiale. C’est une possibilité pour la raison, mais à condition que ce soit la raison pratique qui intervienne.
Beaucoup dénoncent donc, aujourd’hui, l’abstraction de la religion, le formalisme des discours théologiques. L’intelligence rationnelle nous semble peu crédible pour tout ce qui touche au sens radical de la vie.
Certains, déçus par les raisonnements, se replient alors sur le non savoir qui a d’ailleurs, traditionnellement, ses lettres de noblesse à propos de la connaissance de Dieu. Ainsi, nous dit-on, cette connaissance serait de reconnaître qu’il est inconnaissable.
D’autres nous invitent à dépasser cette aporie en nous concentrant sur Jésus-Christ, le témoin inoubliable, l’homme pour les autres. Dès lors, la figure du Christ recouvrirait, remplacerait au fond, celle de Dieu. « Qui me voit, voit le Père ». Cette affirmation de Jésus seraient à prendre dans la perspective du remplacement de Dieu par le Fils de l’Homme. Le Père, ce serait simplement le nom conventionnel, humain, de cette ouverture étonnante de la vie, que l’on constate en Jésus, l’homme pour les autres. La qualité de la vie humaine de Jésus exprimerait tout le sens humain du divin.
Enfin beaucoup de croyants en Dieu entendent échapper au dialogue de sourds entre la pensée et l’affectivité, en posant la question à un autre plan, celui de l’action, celui de l’engagement. Connaître Dieu, c’est dès lors faire la vérité. Ce n’est pas d’abord contempler, ce n’est pas aimer seulement, c’est transformer. l’affectivité et la raison trouvent leur emploie conjugué dans le service effectif des hommes. Leur interminable débat se résout dans une énergie qui transforme le monde et libère l’existence.
Ces diverses attitudes témoignent d’une commune difficulté. Au fond, notre époque se demande toujours si l’affectivité ne serait pas la seule responsable de la connaissance de Dieu. La louange de l’amour et du cœur, cela plaît, cela est agréable, utile, quand on veut régler son compte à la raison abstraite : le vécu, le cri, le chuchotement, le pari, l’irruption, l’engagement, le spontané, l’irrationnel prennent ainsi droit de cité. Mais tirer la connaissance de Dieu du côté de l’affectivité devient suspect quand on regarde en face la situation. Si l’affectivité est seule aux commandes, si l’intelligence travaille en sous-traitance, alors notre connaissance de Dieu est bien probablement une création du sentiment. Nos représentations sont des phénomènes de surface, des justifications illusoires, des productions libidinales travesties en respectables représentations d’apparence intelligible.
Le problème est donc de savoir si, effectivement, il en va ainsi. Nos croyances, quelles qu’elles soient, sont-elles en nous de provenance uniquement affective ? L’intelligence est-elle en nous simple reflet idéologique ? L’action n’incorpore-t-elle pas une pensée ayant son autonomie ? Et, pour une part, l’amour ne tient-il pas ce qu’il est de la pensée ? Le cœur n’est-il pas solidaire de la tête ? Ces questions nous renvoient à la réflexion sur ce que nous sommes."
dans :
Notre prière. Quel langage ? Pour quelle rencontre ?, 1974, p. 65-67
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