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Connaître Dieu aujourd’hui

CONNAÎTRE DIEU AUJOURD’HUI

L’exposé que l’on va lire résulte d’une session du catéchuménat de Lyon, les 20 et 21 janvier 1973, (la première animée par Henri Bourgeois, dans ce cadre), et partagée dans une veillée qui regroupait les animateurs.

On a gardé à l’exposé son style oral : la facilité plus grande de la lecture compense le style, parfois familier, qu’on voudra bien excuser. On trouvera des extraits des échanges en cours de session. Ces éléments sont le signe de ce que nous souhaiterions que ces pages soient un instrument de travail et de réflexion. SI vous avez, amis lecteurs, des réactions ou propositions à présenter, n’hésitez pas.


Les propos qu’on va lire pourraient s’intituler ainsi :

Quelles sont les conditions pour une expérience concrète de Dieu, aujourd’hui ? À quelles conditions pouvons-nous aujourd’hui, tels que nous sommes, avoir une expérience réelle de Dieu ?

Ces moyens, nous allons essayer de les repérer. En retenant ceux qui semblent indispensables.

- Ce qui ne veut pas dire que, ces conditions réalisées, la foi en Dieu s’ensuive automatiquement. Certes, on ne peut pas « s’accrocher » à Dieu, s’il y a une grave carence dans les moyens, ou les conditions, que je vais dire. Mais ce n’est pas parce que quelqu’un aura par exemple le goût de la vie, qu’il croira forcément en Dieu. Il me semble que la foi en Dieu suppose en nous des élé-ments sans lesquels elle ne peut pas « mordre », mais cela ne veut pas dire que si j’ai cela en moi, je vais forcément devenir croyant.

- Par ailleurs, je ne vais pas me placer tout de suite dans l’optique de la foi chrétienne. C’est exprès. Aujourd’hui, en effet ; les hommes doivent pouvoir échanger à propos de Dieu, à un plan très fon-damental, sans tout de suite faire intervenir leurs options confession-nelles ou religieuses. Il faut que nous parlions de Dieu, sans monopole, sans rivalité. Tout le monde a là-dessus son mot à dire : juifs, musul-mans, hindous, bouddhistes, marxistes, post-chrétiens, etc. Je sais bien que Jésus, pour les chrétiens, est celui qui a le mieux parlé de Dieu et qui, en permanence, en actualise la présence. Mais je vous propose de ne pas aller tout de suite à ce message évangélique et de commencer par chercher, au même niveau que nos frères et soeurs de la terre, ce que peut bien humainement recouvrir ce grand mot de Dieu.


Première condition : LE GOÛT DE VIVRE

Il me semble que Dieu, s’il peut vraiment prendre place en nous, ( une place concrète, vraie), ne peut pas se manifester ailleurs que dans notre goût pour la vie. J’aimerais fonder ce que je viens de dire sur la Bible : sur les Evangiles bien sûr, mais aussi sur les plus anciens textes de la Bible. Si nous prenons donc ces textes, une chose apparaît assez frappante, c’est que le Dieu de l’Alliance, le Dieu qui se révèle est un Dieu vivant. Pas un Dieu statique, pas un Dieu qu’on désignerait du doigt, pas un Dieu comme une potiche, ou qui serait une idée à propos de laquelle on débattrait, mais un Dieu qui vit et qui fait vivre. « Dieu ne prend pas plaisir à la mort de. qui que ce soit » (Ezéchiel 18, 32) »Dieu n’est pas un Dieu des morts mais un Dieu des vivants« (Marc 12,27) »La vie, c’est le Christ" . (Philippiens, 1,21).

Le Dieu de l’Alliance, c’est le Dieu vivant, et donc le Dieu des vivants.

Faire alliance, c’est sceller la vie, c’est insuffler dans la vie une énergie nouvelle. « Une source qui jaillit en vie éternelle »(Jean 4,14)

J’aimerais faire deux remarques à ce propos :

aujourd’hui, pour nous, la foi en Dieu n’est pas assez liée à notre foi en la vie ; et aujourd’hui, on est peut-être insuffisamment portés à aimer la vie.


1 . Tout d’abord, notre foi en Dieu n’est pas assez liée à notre goût de vivre.

Ce n’est pas un procès que je veux faire. Je constate simplement que nous essayons tout le temps de voir si Dieu est dans notre vie, comme nous disons quelquefois. Nous voudrions « mettre Dieu-dans la vie ». Les prêtres, dans leurs sermons, nous le disent. Alors nous essayons de faire une place à Dieu dans ce que nous vivons. Je crois que c’est très mal dit.

On n’a pas besoin de faire de place à Dieu dans notre vie, parce que Dieu s’y trouve toujours présent. S’il n’y est pas au départ il n’y sera jamais. Donc, il ne s’agit pas d’essayer de raccrocher deux réalités dont l’une serait Dieu et l’autre la vie, en nous demandant, par bonne conscience ou par fidélité aux homélies que nous écoutons, comment elles peuvent se joindre. Je crois qu’il faut vraiment se dire, au départ, que Dieu et la vie, c’est un peu la même chose. Je dis bien : au départ.

Il ne faut pas craindre de nous faire d’abord de Dieu une idée très peu raffinée, très grossière peut-être. Dieu, en cette première intuition, c’est la pulsation de notre vie. Dieu est entrelacé avec les fibres de notre être et les pages de notre agenda. Si Dieu n’a pas une présence très chaude dans nos rêves, dans nos cœurs, dans nos amours, dans nos larmes et dans nos combats, on ne pourra jamais le mettre dans ce qui nous tient à cœur.

De même, il me semble que Dieu n’est pas assez lié à notre goût pour la vie, lorsque je vois combien pour nous ce mot « Dieu » est parfois abstrait, théorique. Quand on parle des preuves de Dieu, c’est souvent affreux, ça fait tout froid ; on dirait parfois que c’est une sorte de formule mathématique, on dirait qu’on manipule une équation. Et quand on a la chance de rencontrer quelqu’un qui sait parler Dieu et qui laisse parler une présence en lui, alors ce mot Dieu se réchauffe.

- Pourriez-vous vous souvenir de formules ou d’expressions à propos de Dieu, qui vous ont paru abstraites et froides ? *
- En contre-partie, auriez-vous eu parfois la chance d’écouter quelqu’un parler de Dieu d’une manière qui touche ? A quoi cela tenait-il ?
- Au fond, d’après vous, comment est-il possible de dire quelque chose de plein et de vrai sur Dieu ?

Autre constatation dans ce sens : les non croyants, du moins ceux qu’on appelle tels, ceux qui ne font pas leur l’adhésion chrétienne.

Sans vouloir faire ici de la haute philosophie, je citerai par exemple quelqu’un comme Nietzsche. Tout le monde a plus ou moins entendu parler de cet homme, qui était de tradition protestante et qui a été très critique à l’égard des chrétiens et même à l’égard du Christ. Pourquoi ? Pas tellement à cause de l’Eglise - ce n’était pas encore à la mode. Mais parce qu’il avait l’impression que les chrétiens et même Jésus n’aimaient pas assez la vie. I1 avait l’impression que les chrétiens étaient tout le temps armés d’un sécateur ou d’une censure pour supprimer de la vie ce qui fait son intérêt le plus chaud, le plus quotidien : le sang, la chair. Si nous n’avons pas d’envies en nous (j’emploie exprès ce mot-là), de quel Dieu sommes-nous capables ? En tout cas nous ne sommes pas alors assez juifs pour être chrétiens ; parce que, me semble-t-il, nos frères juifs - que nous ne connaissons pas bien, mais qui ont peut-être beaucoup à nous dire là-dessus -, sont des gens qui ont découvert Dieu dans la chair, dans la terre, dans le sang, dans la marche.

Je voudrais citer un autre homme, un chrétien cette fois, un pasteur protestant qui a témoigné, jusqu’à la mort, de sa foi ; il a été arrêté par les nazis, et est mort dans un camp de concentration ;il s’appelait Dietrich Bonhoeffer. Cet homme, qui avait une sensibilité très vive de notre temps, écrit dans une lettre de captivité, datée de 1944 :

« J’aimerais parler de Dieu, non pas dans les limites de la vie, mais au centre de la vie, non pas dans la faiblesse, mais dans la force, non pas à propos de la mort, mais à propos de la prospérité de l’homme. »

Il me semble que tout cela nous redit de plusieurs façons la même chose : croire en Dieu c’est croire en la vie ; croire en Dieu c’est croire en nous.


2. Mais quel est notre goût de vivre ?

Aujourd’hui, me semble-t-il - et c’est une seconde remarque - nous avons de la peine, non seulement à lier Dieu avec notre goût de vivre, mais surtout à développer un goût de vivre suffisant. Regardons autour de nous et en nous. Il y a souvent des gens, et nous en sommes à certains moments, qui sont un peu fatigués de vivre, qui sont un peu écrasés, qui se cognent contre les murs, qui s’ennuient, qui sont culpabilisés ou blasés, qui vivent un peu dans une certaine insensibilité, une impersonnalité, dans le figé, dans l’automatique, des gens qui n’ont pas beaucoup de tonus affectif, qui manquent d’originalité, qui ne savent pas rire, pas sourire. Il ne s’agit pas de juger. Constatons plutôt.

- Il y a un premier groupe de contemporains - pour une part, d’ailleurs, nous appartenons à ce groupe - qui nous expriment une difficulté actuelle : c’est que notre époque est dure, les réalités de notre temps sont difficiles. Souvent notre goût de vivre s’émousse au contact de cette vie rugueuse. Il y a quelque chose qui se casse en nous. Ou bien nous voulons vivre, mais dans une seule direction, finalement vite dérisoire : produire, consommer, etc. Il me semble que si beaucoup de gens sont indifférents à Dieu, c’est parce que, pour trouver Dieu, il faut plus que nous ne pensons trouver du goût à la vie.

- À l’inverse, il y a un autre groupe de contemporains qui ont beaucoup de désirs, beaucoup de goût de vivre, mais je me demande si ce n’est pas délirant quelquefois. Des gens qui attendent la « nouvelle société », qui attendent le bonheur total. Mirage à l’horizon. Euphorie artificielle. On contourne alors la réalité, on se grise, on s’oublie, on redevient infantile, on se perd dans les utopies. La déception ne se fait pas attendre. On accuse alors la société d’être une marâtre. On rêve à un paradis. Je me demande si dans ce second cas, il n’y a pas également une maladie de notre goût de vivre. Maladie qui ne vaut peut-être pas mieux que la première parce que dans ce second cas, je ne crois pas non plus que l’on puisse vraiment trouver Dieu. Et je me demande d’ailleurs si on peut être ainsi tout à fait homme. Ce second cas c’est un cas de régression, comme disent les psychologues : on répète des rêves d’enfant. Si je me fais des prochaines élections une image trop rose, si je me dis qu’il y a un parti politique qui a un programme tel que par enchantement tous les conflits vont être réglés, si j’attends que l’Eglise soit une réalité parfaite, sans aspérités, cela me paraît purement imaginaire.

Bref, le goût de vivre, s’il peut donner lieu à une croyance en Dieu, ce doit être un goût de vivre qui, d’une part soit plein d’énergie, et d’autre part, soit très réaliste. Si nous manquons de ressort, on ne voit pas pourquoi nous nous tournerions vers un Dieu qui prétend être énergie totale. Et si nous sommes totalement irréalistes, si nous sommes enfermés dans notre vouloir-vivre sans aucune attention aux résistances extérieures, on ne voit pas pourquoi nous aurions le goût de Dieu, parce que nous tournons sur nous-mêmes, nous bâtissons des châteaux en Espagne, nous n’avons absolument rien à justifier ou à fonder dans notre existence.

Ainsi, première condition pour croire en Dieu aujourd’hui : il faut aimer la vie, mais bien l’aimer. Bien l’aimer veut dire avoir des envies en nous, avoir des pulsions, des aspirations en nous, mais en même temps n’être pas infantile, accepter que la réalité résiste. Il me semble qu’il faut les deux : d’une part une énergie et d’autre part une grande prise au sérieux de ce qui est objectif, de ce qui est contrainte, de ce qui est difficulté. Les psychologues nous expliquent que c’est comme cela que l’on devient adulte : lorsque l’enfant est mené par un fort « principe de plaisir » et en même temps lorsqu’il tient compte de ce qu’ils appellent dans leur langage « le principe de réalité ». Il faut les deux.

- Qu’est-ce qui est dévitalisé ou émoussé dans votre goût de la vie ? d’où cela vient-il ?
- Qu’est-ce qui vous paraît rêves imaginaires dans votre vie ? dans quel domaine, surtout ? Pourquoi ? *
- À quels signes personnels reconnaissez-vous le goût de vivre en vous ou dans les autres

Deuxième condition : UN GOÛT DE VIVRE SPIRITUEL

Aimer la vie… mais ce n’est pas simple.

Le vouloir-vivre qui est en nous doit être raffiné., décanté, parce qu’il charrie des tas de choses. Il a besoin d’être purifié. Il y a un mot qui indique cela dans le christianisme : c’est le mot « spirituel ». Être spirituel, c’est avoir du goût pour la vie mais d’une certaine façon. La spiritualité, c’est une qualité du vouloir-vivre. Être spirituel c’est sentir la vie palpiter on soi d’une certaine manière.

- Cette manière spirituelle de vivre a un bon test. Elle peut se définir par l’expérience de l’émerveillement, ou encore, de l’étonnement. Il n’y a je crois qu’une seule porte d’entrée dans la vie spirituelle, c’est l’étonnement. On s’étonne de la vie qui est en nous. Celui qui ne sait pas s’étonner ne deviendra jamais spirituel, il sera toujours usé au départ, blasé. Je deviens spirituel lorsque je me sens vivre, lorsque cela ne va pas de soi de vivre, lorsque je me dis que ce n’est pas banal. Je deviens spirituel lorsque je ne vis pas en surface, mais lorsque je fais attention à ces forces vives qui naissent en moi, qui me poussent en avant. Je deviens spirituel lorsque je ne me laisse pas vivre, mais lorsque je fais attention à la vie. Si j’ai trop de travail, si je m’étourdis par mon travail, je me donne bonne conscience, mais suis-je spirituel ? Peut-être je vis à trente pour cent. Le Seigneur nous demande d’agir, mais il nous demande aussi de temps en temps de palper la vie, de la sentir.

Vous allez me dire que c’est de la psychologie, de l’intériorité, de l’intimisme. Cela pourrait en être. On pourrait croire qu’il faut « rentrer en soi », se tâter le pouls, couper les cheveux un quatre. Mais ce n’est pas du tout de cela qu’il s’agit. Le vrai spirituel n’est pas tout le temps un train de se tâter le pouls. il sait bien que, en sentant la vie un lui, en s’étonnant de vivre, on s’étonnant de cc qui lui arrive chaque matin, il n’est pas crispé sur lui, centré sur lui. il essaye simplement de vivre au lieu de se laisser vivre, d’être témoin attentif, émerveillé de la vie en lui. Je crois qu’il n’y a pas de prière sans cela. La prière demande de s’arrêter un instant, pour sentir palpiter en nous la vie.

- J’ajouterai que dans cette expérience spirituelle qui s’établit en nous grâce à l’émerveillement, à l’étonnement, rien a priori de ce que nous vivons n’est disqualifié, c’est-à-dire que nous pouvons expé-rimenter la vie aussi bien à partir d’une joie qu’à partir d’une souffrance. On s’émerveille de la joie. On s’étonne du mal, on réagit.

Il se peut qu’il y ait aujourd’hui des conditions de vie qui soient si dures, si pénibles, que l’on n’ait pas une disponibilité suffisante pour réagir et s’étonner. À ce moment-là il faut alors travailler à changer la vie pour que quiconque existe puisse devenir un spirituel. Mais n’allons pas juger trop vite : nous savons qu’il y a des gens qui ont peu de loisirs, peu de silence autour d’eux et qui sont quelquefois beaucoup plus attentifs à la vie que nous. Voici donc comment notre vie personnelle peut devenir spirituelle Nous essayons de dépasser ce qui serait simplement l’emploi du temps, l’agenda, le déroulement de nos tâches, pour essayer de sentir tout cela de le savourer.

Je crois que la vie avec les autres doit être exactement du même ordre. Souvent nous soulignons l’importance de la rencontre des autres, celle de ses enfants, celle de son mari ou de sa femme, celle des vieillards, celle des non chrétiens. C’est parce que les autres ont quelque chose à nous dire, si on fait attention à ce qui est spirituel en eux, à leur vie profonde. Et ce qu’ils ont nous dire, nous ne le savons jamais d’avance. Encore faut-il que cette rencontre avec les autres soit spirituelle, et vous savez comme moi qu’elle ne l’est pas forcément. Je peux très bien agir avec quelqu’un sans le rencontrer profon-dément et spirituellement. Je peux même dire que j’aime quelqu’un, tout en l’aimant superficiellement. Pour rencontrer quelqu’un spirituellement, pour faire l’expérience que j’essaye de décrire, il faut en effet avoir soi-même habituellement le réflexe de sentir palpiter les choses et il faut aussi être attentif à cela dans les autres.

Bref, vivre spirituellement c’est vivre la profondeur de la vie et personnellement et communautairement. Et seul et avec d’autres. Dans les deux cas, c’est le même étonnement et, parfois, le même émerveillement, qui se présentent à nous.

J’insiste, si vous le permettez, sur ces deux chemins de l’expérience spirituelle : la vie personnelle et la vie avec d’autres. Les deux sont indispensables et complémentaires. Il n’y a pas si longtemps, on soulignait peut-être trop la spiritualité personnelle. Puis on nous a appris depuis quelques années à vivre spirituellement nos liens avec les autres. Mais il ne faudrait pas oublier, alors, l’aspect personnel. Ou, si nous l’avons négligé, il faut le redécouvrir. Je me réjouis, par exemple, de ce que nous retrouvions un peu actuellement le goût de la prière non seulement commune mais aussi personnelle. C’est signe de santé.


Deux tests.

J’aimerais résumer tout cela en proposant deux tests pratiques : le goût pour la fête ; une idée de Dieu qui évolue

« Aussi longtemps que l’homme vit seulement au niveau de ses sens et de la jouissance qu’ils procurent, et même seulement, il faut l’affirmer, au niveau de la science et de la technique, de la recherche qu(elles demandent, de l’exercice de la puissance qu’elles permettent, il est fasciné par ce qu’il désire, absorbé par ce qu’il fait, possédé par ce qu’il possède ». (Marcel Légaut)

- D’une part un certain goût pour la fête.

La fête, c’est du bon temps qu’on prend, c’est un petit arrêt dans l’existence confortable de nos travaux et de nos commerces, pour le plaisir de nous sentir vivre, spirituellement espérons-le. Et c’est l’occasion de rencontrer les autres - car on ne peut pas faire le fête tout seul -,une occasion où l’on réalise grâce aux autres que malgré tout, malgré sa monotonie, ses fatigues quotidiennes, la vie est bonne.

- Un second test serait le suivant : est-ce que nous acceptons assez que notre idée de Dieu évolue, change ?

Peut-être chacun du nous doit-il se dire : le Dieu que j’ai appris, il faut que chaque jour je l’oublie, car il est déjà démodé, et le Dieu que je dois découvrir chaque jour dans mon expérience spirituelle personnelle, je ne sais pas quel visage il aura parce que je ne sais pas qui va être celui qui va croi-ser mon chemin. Je ne sais pas comment telle rencontre, tel amour, telle lutte, telle amitié, telle souffrance à partager, va retentir en moi, et va me faire accommoder sur Dieu d’une manière inattendue. Il y a un Dieu que nous avons appris et que nous devons laisser derrière nous. Il y a aussi un Dieu en qui nous ne croyons pas, un Dieu en qui nous ne pouvons plus croire, le Dieu rébarbatif, censeur et punisseur. Peut-être la première image de Dieu qui naît en nous, avant d’avoir été un peu martelé par la vie est-elle celle-ci. Mais le vrai Dieu, c’est toujours le Dieu de demain. Le vrai Dieu c’est toujours celui qui, ce soir, si nous voulons bien penser à lui, nous apparaîtra un peu neuf, perce que notre vie aujourd’hui a été neuve par rapport à ce qu’elle était hier. Cela ne signifie pas que notre vie est forcément et tou-jours une vie heureuse. On peut très bien avoir de la souffrance, un tempérament plus ou moins sombre et pessimiste, encore faut-il qu’à travers tout cela, s’engage notre goût de vivre, et qu’il s’engage de manière spirituelle.

Faisons le point :

La première condition de la rencontre de Dieu que nous avons dégagée était celle-ci : pour trouver du goût à Dieu, il faut trouver du goût à la vie. La deuxième condition que nous venons d’analyser nous invite à trouver un goût spirituel à la vie. Et pour trouver un goût spirituel à la vie, il faut savoir s’étonner. Il faut donc creuser .en soi : ce n’est pas défendu, même si c’est quelquefois suspect. Et il faut aussi apprécier, savourer, s’émerveiller devant les autres. L’étonnement est à deux voies : il y a moi, il y a les autres, il y a les autres, il y a moi. L’expérience que je fais des autres me renvoie à l’expérience que je fais de moi-même et réciproquement.

Seriez-vous d’accord pour dire que la « conversion » dont on parle souvent en christianisme commence par l’étonnement ?

Quels autres aspects ajouteriez-vous pour analyser ce que recouvre la conversion ?


Troisième condition : PENSER À DIEU

Je voudrais en venir à une troisième condition de la rencontre ou de la connaissance de Dieu. La voici : Dieu, si jamais on peut le trouver, (et nous pensons que oui), on le trouve dans le vouloir-vivre, dans cette vie qui est palpitante, multiple, spirituelle, mais on le trouve lorsque cette vie, au moins de temps en temps, se fait pensée. Non pas théorie, non pas intellectualisme, mais pensée tout court. Chacun avec son tempérament. Parfois plutôt une intuition. Parfois plutôt une réflexion simple et vitale. Je disais tout à l’heure que l’ex-périence spirituelle, qui est une qualification, une forme que prend notre vie, a toujours une porte étroite qu’on ne peut absolument pas esquiver et qui s’appelle l’étonnement (c’est l’esprit d’enfance dont parle l’Évangile). Mais cet étonnement, cet émerveillement ne conduit pas forcément à Dieu. Il ne s’ouvre en direction de Dieu que si ; au moins de temps on temps, il fait lever une réflexion.

Je crois qu’il faut souligner ce point aujourd’hui. Croire en Dieu, c’est non seulement s’engager, aimer, opter. C’est aussi penser. Penser non pas abstraitement, mais sur la base de l’étonnement spirituel. Il me semble que l’on passe assez spontanément de l’étonnement à une certaine pensée.

- Quelle va être cette pensée ? Une sorte de question de fond, une interrogation concrète et presque naïve.

Ce sera par exemple de se demander pourquoi nous sommes, au fond,ce que nous sommes. Bien sûr, de telles questions appellent beaucoup de réponses : notre histoire, l’économie, la géographie, etc. Mais, au fond, pourquoi l’homme ?
- Comment se fait-il que dans la vie d’homme il y ait en même temps un vouloir-vivre, un désir, un mouvement et puis des résistances, des difficultés, des obstacles, des échecs ?
- Comment se fait-il que l’homme soit à la fois un mouvement immense et en même temps une petite chose ?
- Comment se fait-il que l’homme soit un dynamisme - chaque matin, je voudrais quand même reprendre ma vie et avancer un peu - et qu’en même temps,il soit soumis à ce poids du jour, à ces meurtrissures ?

Il y a là, je crois, une question de fond qu’il ne faut pas manquer pour bien comprendre Dieu. A chacun de voir comment elle se présente pour lui. Pour les uns ce sera l’amour ; pour d’autres la politique ; pour d’autres la santé.

- L’amour, par exemple. Un garçon et une fille s’aiment : aimer, c’est sortir de soi, c’est sentir monter en soi une expérience spirituelle, c’est sentir se développer en soi un mouvement, et en même temps c’est dur, c’est éprouvant, je ne peux pas m’approprier l’autre si je veux l’aimer sérieusement. Il y a donc une très bonne situation pour éprouver à la fois ce dynamisme et cette résistance.

- De même la politique. Il y a une pièce de théâtre qui m’a beaucoup fait comprendre cela. C’est une pièce de Brecht : « La bonne âme de Se-Tchouen ». Une femme qui a connu la misère et qui se trouve subitement très riche, n’arrive pas à améliorer vraiment la vie autour d’elle. Toute sa famille dépense son argent, et peu à peu son trésor se dilapide. Et la femme de conclure à l’impossibilité de faire du bien et de changer réellement la vie : il y avait en elle une immense aspiration et elle a vu la dureté des choses. Pourquoi c’est donc comme cela, l’homme ? Pourquoi sommes-nous à la fois pleins de désir et tout le temps affrontés à des résistances ou à des obstacles ? S’il n’y a pas, de temps en temps au moins, ce pourquoi en nous, cette sorte de pensée, je ne vois pas bien comment on peut aller à Dieu.

Si, en effet, nous ne retenons qu’une des deux moitiés de notre expérience, qu’un aspect de la question, alors il n’y a pas lieu de nous mettre en direction de Dieu. Si nous ne soulignons en nous que le mouvement, que le dynamisme, il n’y a plus de question réelle : à la limite, Dieu c’est nous. À l’inverse, si nous privilégions uniquement nos limites, les résistances, c’est le paradoxe de notre vie qui saute. Nous ne sommes plus que des êtres finis, enfermés, qui no posent pas vraiment un problème. Nous avons besoin, tout au plus, d’une explication.Le vrai problème ne naît que si nous prenons en charge tout ce que nous sommes : la liberté immense et les servitudes de tous les instants. Pourquoi tout cela à la fois ? Que faire de ce pourquoi ? Nous ne voulons pas trouver une solution toute faite, une réponse qui viendrait résoudre les mystères de la vie. Ce que nous allons chercher c’est plutôt de quoi maintenir ouvert. le pourquoi qui monte en nous. Non pas une explication totale : d’ailleurs la trouverions-nous ? Mais plutôt un point d’appui, une source vive, une stimulation, qui nous permettent de comprendre - un peu - la question énorme que nous posons et d’éclairer - un peu - ce que nous sommes.

Donc, qu’est-ce qui peut fonder, éclairer, rendre possible ce que nous sommes ?

- Cette réflexion s’est-elle déjà imposée à vous ? Comment la formulez-vous personnellement ?
- Comment, pour vous, est-elle concrète ? A-t-elle marqué dans votre vie ?
- À votre avis, est-ce une vraie question pour des personnes avec qui vous êtes en relation, pour nos contemporains en général (tels qu’ils s’expriment dans les films, livres, chansons, etc.) ?

Je constate, quant à moi, qu’il y a chez les hommes quatre grandes réponses :

- 1e réponse : « Ça me dépasse » : Je ne sais pas quoi dire, je suis complètement démuni, je ne suis pas équipé pour donner une réponse à une telle question. Il n’y a pas que les intellectuels qui pensent cela. Vous croyez en Dieu, disent certains, mais l’avez-vous vu ? Est-ce que c’est possible que l’homme vraiment croie en Dieu comme à une réalité ? Notre esprit peut-il essayer de répondre à une question aussi immense ?

- 2e type de réponse : celle qui est motivée par le mal. On comprend bien alors la question que nous avons posée. Mais on ne se sent pas le courage de donner une réponse car on ne veut pas oublier que les résistances et les souffrances sont agressives, dures, qu’il y a des injustices, des difficultés qui nous écœurent. Ainsi donc, on veut bien que la vie ait un certain sens, mais on constate aussi qu’elle comporte beaucoup d’absurdités. Il y a des non-sens dans l’existence. Il y a donc des gens qui disent : justifiez la vie si vous voulez, moi, je ne peux pas. Et d’une certaine manière on les comprend. C’est vrai qu’il y a de la lumière, de belles choses dans la vie, disent-ils, mais il y a tellement de misère qu’on ne peut vraiment pas vous suivre quand voue essayez de savoir où ça va tout cela, pourquoi la vie… Je crois qu’une telle réponse nous interpelle, comme à toutes les époques. Elle nous amène à dire que si nous croyons en Dieu, ce n’est pas parce que nous pouvons tout justifier de la vie. Nous ne sommes pas naïfs à l’égard du mal ; nous savons bien qu’il y a des choses affreuses et injustifiables. Mais nous croyons qu’il y a aussi des choses justifiables. Le pari que nous faisons (parce que c’en est un), c’est que, même si nous ne pouvons pas tout justifier, nous n’avons pourtant pas de motif de jeter le manche après la cognée. Nous ne pouvons pas tout justifier, mais nous voudrions au moins essayer de justifier tout ce qui est lumineux, tout ce qui est vrai, tout ce qui est tonique, dru dans l’existence, ce dynamisme qui nous pousse chaque matin.

- 3e type de réponse, c’est la réponse de celui qui a une certaine expérience spirituelle, et qui s’en enchante. Il rumine cela. Ce qui peut être très poétique et très beau. Mais, à la question que nous avons tout à l’heure élaborée, il estime qu’il n’y a pas de réponse. Il se contente de répéter la question. Cela l’ensorcelle un peu, cela le réjouit. Il savoure la vie dans sa totalité. Dans cette perspective Dieu n’est qu’une sorte de grande « intuition cosmique ». Il me semble que cette position existe souvent aujourd’hui : cela donne une idée de Dieu qui est assez floue, volontairement imprécise. Dieu est plutôt évoqué, pressenti, qu’affirmé. C’est une certaine saveur de la vie ou encore, comme disent certains, c’est le fond de la vie.

- 4e réponse : Ce serait la réponse de celui qui essaie de croire en Dieu, en osant affirmer quelque chose à son sujet. Il est entendu que nous partons toujours de la question « pourquoi l’homme est-il à la fois mouvement et résistance ? » Pourquoi la vie est-elle à la fois une aspiration et des blocages ? Que répondre ? On ne peut pas simplement chercher en soi la réponse, parce que, me semble-t-il, en chacun de nous, il y a beaucoup de choses mais il n’y a pas la source de notre existence. Nous sommes grands, c’est vrai, mais il n’y a pas en nous ce point de départ qui viendrait appuyer notre vie. La clé de notre vie ne nous semble pas en nous.

Alors, si chacun de nous ne suffit pas à répondre au pourquoi colossal que j’ai évoqué tout à l’heure, où se tourner ? On peut penser à l’humanité, et ce peut être une manière d’entrevoir une réponse possible : nous allons nous mettre tous ensemble, et ainsi devenir plus forts, plus vrais, peut-être plus lucides sur ce que nous sommes. Les savants vont nous aider, tous les gens qui militent, qui luttent dans les syndicats, etc., vont essayer peu à peu de faire un monde et peut-être de tirer au clair ces résistances qui bloquent notre avancée, peut-être aussi de raviver, de renforcer ce mouvement qui est en nous. Mais une telle réponse est-elle satisfaisante ? Autrement dit, est-ce qu’en additionnant des gens qui sont forcément limités, oh peut obtenir une source comme celle que nous cherchons, une lumière décisive ? Si bien que, non pas en désespoir de cause, mais pour être honnêtes avec ce « pourquoi » que nous sentons en nous, nous nous embarquons dans une direction obscure, au bout de laquelle nous osons dire qu’il y a Dieu.

Dieu est mystérieux : présent, mais discrètement. « En vérité, Dieu est en ce lieu et je ne le savais pas » (Genèse 23,16) « Tu me verras de dos, mais mon visage, on ne peut le voir. » (Exode 33, 23)

Oser dire…

J’aimerais, toujours en restant, pour l’instant en deçà de l’Évangile, dire quelque chose qui me semble important à son sujet : parce que, même si c’est dur de parler de Dieu, nous devons quand même essayer, de temps en temps au moins, toujours pour être honnêtes, d’affirmer quelque chose au sujet de Dieu. Essayons.

1 . Dieu est une réalité. (Je ne dis pas tout de suite : quelqu’un, un être).

Le mot réalité veut dire que, Dieu n’est pas une idée, parce que si c’était une idée, ce n’est pas cela que nous chercherions. Nous avons un « pourquoi » qui est tellement concret, tellement lié à tout ce que nous faisons, que la source qu’il nous faut ne peut pas être simplement abstraite. Il faut que ce soit une réalité, autrement elle ne servirait à rien. La moindre des choses quo l’on peut attendre de Dieu c’est qu’il soit réel ! Autrement, passons-nous de lui, adoptons une autre réponse. Mais si nous voulons nous engager dans la voie obscure qui mène à Dieu, nous ne pouvons nous contenter d’un mirage. Dieu est une réalité. Ou alors il ne compte pas.

2 . Une deuxième chose qu’on doit pouvoir dire sur Dieu, c’est qu’il ne peut pas être simplement équivalent au monde, il ne peut pas être une manière d’appeler la totalité du réel.

Dans cette perspective, en effet, on a un nom mais pas une source. Si nous disons que Dieu égale le monde, si nous disons simplement que Dieu, c’est finalement la vie tout court, si nous disons que Dieu, c’est nous, que Dieu, c’est notre vie (ce que nous disions au départ de notre réflexion), alors nous sommes bien peu avancés ! Nous ne faisons que nous enfermer dans ce qui est à expliquer. Or ce que nous cherchons c’est une source, un point do départ permanent. Peut-être aussi un point d’attraction vers lequel nous allons, mais qui ne peut pas être un élément du monde, ni même la somme ou la totalité du monde. Si Dieu a raison d’être, s’il est vraiment un Dieu réel, il doit être distinct du monde, distinct de nous. Dans le monde, avec nous, mais autre que le monde et que nous.

3. Troisième affirmation : on doit pouvoir dire que, s’il y a une source de notre existence, si cette source réelle et distincte du monde est Dieu, alors, semble-t-il, Dieu n’est pas moins que nous, puisqu’il est notre source, puisqu’il est celui auquel nous tenons.

Si nous regardons, en effet, le monde et toutes ses réalités, l’une d’elles nous paraît avoir une spéciale valeur : c’est l’homme. Pourquoi l’homme est-il la fine fleur de la création ? Parce qu’il est capable d’être spirituel, c’est-à-dire de s’étonner, de s’émerveiller, de regarder les choses, non pas de se laisser vivre, non pas d’être pris dans la vie, mais de dominer la vie et de s’en réjouir. Disons, en bref, que cela peut s’appeler être « personnel ». Nous sommes des personnes, c’est-à-dire que nous sommes pleinement hommes lorsque nous organisons, admirons le monde, aimons les autres, avançons sur nos routes multiples. Si bien que, du fait que nous sommes des êtres spirituels ou des personnes, il faut peut-être dire que Dieu, lui aussi, est spirituel ou personnel. Donc, non seulement il est autre que nous, mais nous osons dire qu’il est quelqu’un.

Cela nous échappe, on ne sait pas très bien comment il est quelqu’un. S’il est quelqu’un, ce n’est certainement pas comme nous, car, alors, nous resterions prisonniers de notre imagination. Mais Dieu ne peut être impersonnel, a-spirituel, parce qu’à ce moment-là, nous aurions l’impression d’être supérieurs à lui ! il faut donc que Dieu soit si vous voulez, hyper-personnel. Lui aussi, il est capable, comme nous, d’étonnement, d’émerveillement, de liberté. Mais mieux que nous.

Dieu est quelqu’un. Je sais bien que tous les hommes n’ont pas forcément cette idée de Dieu. Il en est qui craignent qu’en le présen-tant comme quelqu’un on le restreigne. Les asiatiques ont souvent cette peur. Et, reconnaissons-le, il y a un danger. Mais le danger n’est pas tout. Car, si nous disons que Dieu est quelqu’un, ce n’est pas uniquement pour nous faire plaisir, parce que ce serait plus commode pour nous de nous le représenter comme une conscience, une personne, parce que ce serait plus facile pour le prier. C’est parce que, au fond, nous nous disons en y réfléchissant : si Dieu n’était pas quelqu’un, serait-il assez Dieu ?

J’insiste un peu sur ce point parce que je crois qu’il y a des catéchumènes qui ont de la peine à croire que Dieu soit quelqu’un. Ils croient en Dieu, mais Dieu est pour eux un peu un grand principe. Or, indépendamment même de la foi chrétienne, si nous voulons nous engager un peu sur le chemin de Dieu, il y a un moment où l’on peut probablement se dire que Dieu n’est pas simplement un grand principe : il ne peut être que quelqu’un. À condition de ne pas en faire un individu clos, un partenaire illusoire, un être qui serait bien déterminé. Simplement c’est quelqu’un qui est source : la clé de son existence est en lui et elle ouvre notre propre existence.

Dans cette perspective, . peut-on encore dire que l’affirmation de Dieu est liée à un « manque » que nous n’oserions pas suppoter ? Un tel Dieu peut-il être une projection de nos désirs dans un monde imaginaire ? . d’autre part, quelle est la place de nos « limites » (qu’il nous faut bien reconnaître) ?

Quatrième condition : DIEU EN JÉSUS-CHRIST

Voici que notre point de vue va pivoter. Nous allons dire quelque chose de très inattendu sur Dieu : pour certains hommes qu’on appelle les croyants, Dieu n’est pas seulement oelui qu’on cherche, il est celui qui nous cherche.

Cela change tout. Dieu n’est pas simplement celui vers lequel nous allons comme nous pouvons, mais il est celui qui vient vers nous. C’est le retournement fondamental de la foi chrétienne, comme de la foi musulmane, comme de la foi juive. Dieu n’est pas seulement celui qui est à l’horizon et vers lequel nous tendons à travers un chemin obscur, il est celui qui s’approche de nous sur ce chemin obscur. C’est cela, je crois, l’essentiel de ce que les croyants dans le monde (musulmans, chrétiens, juifs) attestent. Dieu vient. Il ne suffit pas simplement de s’intéresser à lui, c’est lui qui s’intéresse à nous.

Cela, je crois qu’on peut le soupçonner à partir de la vie. On peut se dire que Dieu, s’il existe, ne doit pas être statique, qu’il doit bien être en mouvement. Mais il y a des circonstances dans lesquelles cette intuition de Dieu en mouvement vers nous devient plus nette, plus forte, où nous réalisons plus fortement que Dieu est à l’œuvre, qu’il s’approche.

De telles circonstances ont suscité le peuple juif : groupe d’hommes qui s’est trouvé dans des situations où il a presque physiquement réalisé que Dieu s’approchait. On ne peut pas prouver cela, mais cela se sent, s’expérimente, à condition que l’on soit un peu « émerveillable ». L’Exode, c’est un peu une nouvelle création, c’est étonnant. On comprend alors que Dieu est celui qui vient.

C’est cela une histoire sainte : ensemble de moments forts qu’on n’a pas programmés d’avance, qui surviennent dans la vie, qui peuvent être des moments de joie comme des moments de tristesse, et où notre point de vue sur Dieu s’inverse. Nous sommes bien, alors, en quête de Dieu, mais nous avons l’impression que c’est d’abord lui qui est en quête de nous. C’est là une sorte d’intuition, d’inspiration, de don de l’Esprit, qui fait la grandeur d’Israël. Israël nous déclare : on dirait que Dieu parle à certains moments (d’où l’expression « parole de Dieu », dont nous abusons), que Dieu s’approche tellement que la vie devient parlante. Les juifs mirent cela dans leur cœur, dans leur profession de foi, dans leurs écrits, et cela fait la Bible.

Jésus Christ survient dans cette ligne-là. On pourrait dire que c’est un homme dont la vie est tout entière un moment fort. un moment saint, une histoire sainte, une micro-histoire sainte, un résumé de toute l’histoire sainte d’Israël, une sorte d’épure schématique de toutes nos histoires saintes individuelles, de toutes les histoires saintes de nos groupes. Jésus est évangile vivant : en lui, à cause de lui, Dieu est là.

Je crois que nous pouvons alors approfondir ce qu’est la conversion.
- Il y a une première forme de conversion qui est de s’habituer à s’étonner, pour éviter que les choses ne soient trop banales.
- Une deuxième forme de conversion, c’est d’accepter que la clé de notre vie ne soit pas dans nos poches, et cela s’appelle croire en Dieu.
- Une troisième forme de conversion, c’est d’accepter de changer de point de vue sur Dieu : accepter qu’il soit celui qui vient vers nous.

Cela ferait trois couches de conversion. Vous pouvez remarquer que je ne parle pas de la conversion morale, ce n’est pas le plus important. Il est beaucoup plus important de s’habituer à s’étonner de vivre que d’acquérir une moralité : c’est aujourd’hui bien connu.

Est-ce qu’il y a eu évolution dans votre connaissance de Dieu ? pourquoi ?
Un exemple de « conversion » de notre point de vue sur Dieu :

« Que nul, s’il est dans l’épreuve, n’aille dire »c’est Dieu qui m’éprouve« . Dieu en effet, n’é-prouve personne. Chacun est éprouvé par son propre égoïsme qui l’attire et le leurre ». (Epître de Jacques, 1,13-14)


Dans cette ligne -là, je voudrais poser une question qui est plus ou moins sous-jacente chez beaucoup d’entre nous : quel intérêt y a-t-il à s’intéresser à Dieu si Jésus Christ est Dieu ?

Écoutons nous parler ou penser ! Dieu, c’est un terme obscur et nous ne sommes pas, à son sujet, beaucoup plus au clair que beaucoup de gens. Seulement, heureusement, il y a Jésus Christ : il est visible ; il est tangible, palpable. Dieu au contraire est invisible, mystérieux. Or Jésus Christ est Dieu. Autrement dit, Jésus Christ rend Dieu concret, il nous donne de Dieu une version tangible, il remplace nos idées difficiles et obscures sur Dieu par un visage lumineux et fraternel, le sien. Au fond Jésus Christ nous dispense du flou sur Dieu.

Face à ces impressions, je citerai deux petites phrases : celle d’une chrétienne à qui nous avions parlé. du thème de la session : « Dieu, ça ne me tourmente pas parce qu’il y a Jésus Christ ». Et cette autre phrase de Jésus dans l’Évangile : « Philippe, qui me voit voit le Père ». Voilà donc la question qui se pose : pourquoi s’intéresser à Dieu puisqu’il y a Jésus Christ ? Est-ce que ce n’est pas se compliquer inutilement la tache ? Je ne voudrais pas du tout contester cette façon spontanée de croire. Mais je me demande si on ne pourrait pas un peu l’approfondir, l’enrichir, pour qu’elle éclaire mieux notre vie aujourd’hui.

Partons donc de la confession de foi chrétienne : Jésus est Dieu.

Je me demande si, en disant seulement cela, nous sommes assez honnêtes avec Jésus. Si nous nous contentons de proclamer la divinité de Jésus, peut-être risquons-nous de manquer le vrai visage de Jésus, faute de voir précisément comment il est Dieu.

Si l’on en croit l’Evangile, Jésus est Dieu de deux manières très parlantes pour nous :

1 . Il est d’abord Dieu en étant un homme comme nous, qui vit, qui aime, qui souffre, qui marche, qui s’explique, qui espère, qui meurt. Tout cela, c’est sa vie. Et nous croyons que c’est divin. Dire que Jésus est Dieu veut donc dire que Dieu n’est pas à chercher dans les nuages mais est à trouver, à accueillir dans la vie quotidienne, une vie banale d’homme ou de femme. Dire que Jésus est Dieu, cela veut dire que la vie humaine peut être divine. Cela va loin. Cela veut dire que Dieu est à portée d’homme, à portée de cœur, à portée de mort, à portée d’expérience, à portée de joie. Jésus Christ nous dit : ce qui est humain en moi, c’est aussi du divin ; donc, ce qui est humain en nous doit pouvoir devenir un peu divin. Voilà un premier aspect que je crois très solidement fondé sur l’Évangile et qui nous permet de comprendre comment Jésus Christ est Dieu : il est Dieu en étant un homme, et en ayant une manière d’être homme que nous croyons divine.

2 . Il y a un second aspect : c’est que Jésus Christ est Dieu comme Fils.

Il est Fils de Dieu. Il est Dieu en tant que Fils. Jésus Christ ne se contente pas de dire : je suis Dieu, un point, c’est tout. Jésus Christ n’épuise pas Dieu ; il ne suffit pas à lui seul à épuiser tout ce qui est important à savoir et à vivre à propos de Dieu. Jésus nous parle du Père et de l’Esprit.

Cela est très important aujourd’hui, parce que si nous voulons être honnêtes avec Jésus Christ, il faut nous dire qu’il est lui-même un peu comme nous, tourné vers Dieu. Il est tourné vers le Père et vers le Saint-Esprit. Toute sa vie est axée sur ce visage de Dieu que nous appelons le Père et sur cet autre visage de Dieu, que nous appelons l’Esprit. Donc Jésus, d’après ce qu’il dit, n’est pas un terminus, c’est un chemin, comme il le déclare lui-même. On pourrait donc dire que Jésus est, d’une certaine manière, lui aussi, un chercheur de Dieu : il a beau être le Fils de Dieu, porteur unique de l’Esprit, il est en même temps chercheur de Dieu, orienté vers le Père, relié à l’Esprit du Père.

Cela permet de comprendre la fameuse formule, si employée au-jourd’hui : la foi, c’est une recherche. En regardant Jésus Christ, nous réalisons ce que c’est qu’une véritable recherche :

- il va vers le Père et l’Esprit en allant vers les hommes ses frères et en avançant avec eux : deux solidarités indissociables aussi en notre propre recherche spirituelle.

- il se tourne vers le Père et s’ouvre à l’Esprit avec certitude et conviction. Il est sûr d’être lié à eux, activement, chaque jour. Tant il est vrai qu’il n’est pas de recherche sans le sérieux quotidien et décidé de l’engagement. La recherche n’est pas incertitude. C’est l’avancée d’une certitude, le mouvement inventif d’une conviction, d’un goût de vivre.

- il est ouvert au Père et à l’Esprit, réalisant que le Père et l’Esprit viennent sans cesse à lui. La recherche de Dieu, aussi bien, comme nous le disions, suppose que Dieu s’approche et se communique.

- il est en référence vitale avec le Père et l’Esprit. Et cela prend, pour lui, des formes indéfiniment nouvelles. Il découvre de façon toujours neuve la présence du Père et le force de l’Esprit : ainsi notre recherche allie-t-elle, aussi, la certitude et l’inattendu.

- Quelle place le lien de Jésus au Père et à l’Esprit Saint tient-il, dans ce que vous vivez dans votre façon de comprendre Jésus ? ou dans ce qu’on vous a appris, qu’est-ce qui vous fait difficulté pour comprendre Dieu ?

« Vous ne connaissez ni moi, ni mon Père. Si vous me connaissiez, vous connaîtriez aussi mon Père« , (Jean,8,19) »Comme le Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimés, demeurez dans mon amour« (Jean, 15, 9) »L’Esprit saint que le Père enverra en mon nom, vous enseignera tout" (Jean 14,26)


Quelle importance tout cela peut-il avoir ?

Je crois que cela doit avoir un double intérêt pour comprendre qui est Jésus-Christ et pour bien rejoindre les autres.

- Bien comprendre qui est Jésus Christ. Trop souvent nous l’immobilisons, nous le statufions, nous le prenons comme un lot de réponses toutes faites, comme parvenu au terme, comme quelqu’un qui aurait en lui seul la totalité du sens de Dieu. Adhérer à Jésus Christ, ne serait-ce pas plutôt de nous dire qu’il faut aller au-delà de lui, avec lui, sur la base de lui, vers le Père, dans l’Esprit. Est-ce qu’on n’aurait pas intérêt aujourd’hui à retrouver cet élan de Jésus Christ ? ce vouloir-vivre profond qui le tourne vers le Père et l’Esprit ?

- Deuxièmement : aimer les autres. Jésus Christ a su aimer. Il n’accaparait pas, il ne centrait pas les gens sur lui, il ne les captait pas, il les tournait vers le Père, il les ouvrait à l’Esprit. Cette manière d’aimer, si désintéressée, si créatrice, est divine. N’est-ce pas parce qu’il était lui-même totalement ouvert ? Il se pourrait que retrouver le mouvement de Jésus Christ vers le Père et l’Esprit nous aide à retrouver sa façon d’aimer.

Concluons :

Nous essayons d’être chrétiens. Mais nous sommes d’abord hommes. Par conséquent notre langage sur Dieu ne doit pas être enfermé dans les mots religieux. Il se constitue avec les mots et les actes de la vie. Alors nous pouvons donner un vrai sens à la nouveauté que nous annonce Jésus : Dieu s’approche de nous. Être croyant, c’est, grâce à cette révélation, faire pivoter notre sens de Dieu. Nous ne sommes pas seulement des chercheurs de Dieu,nous sommes des « accueilleurs » de Dieu. Notre vie est ainsi sans cesse recherche et accueil.


A N N E X E S

(Extraits des échanges de la session

I - La rencontre de Dieu.

Elle se produit, en fait, partout : dans des situations durables ou très passagères :

- une situation difficile due à l’origine familiale, à une longue maladie ;
- une situation heureuse d’une éducation réussie ;
- la rencontre de quelqu’un dont on ne connaît même pas le nom, dans une salle d’hôpital, mais dont l’attitude, le geste, nous ont éveillés à Dieu.
- dans des situations qui nous mettent en contact avec quelque chose de neuf, de peu connu, ou même d’étranger :
- des religions différentes de la nôtre (témoignage de néophytes venue de l’hindouisme, du monde musulman) ;
- des groupes non confessionnels, des incroyants,
- des modes de vie surprenants (pour une occidentale qui arrive en Afrique) ;
- la rencontre approfondie de gens qu’on tiendrait facilement pour des étrangers : les handicapés mentaux.
- des situations de rupture, de conflit, de « porte-à-faux », qui nous interrogent, ou au contraire, des moments de communion : le scandale de situations injustes,
- les questions posées par le mal, la mort des enfants ; un événement qui révolte : un licenciement incompréhensible ;
- une situation inconfortable par rapport à la foi : dans une famille où tel enfant rejette la foi chrétienne ;
- des moments où on a l’impression de s’éloigner du groupe chrétien ressenti comme trop étroit, fermé.

mais aussi :

- l’amour, le mariage, la naissance de l’enfant ;
- l’amitié des autres, de l’équipe, des camarades de travail,
- le pardon, au foyer, après une longue mésentente.
- les signes d’une foi chrétienne vraie, vivante :
- les réponses d’enfants ;
- la découverte d’une recherche de Dieu chez quelqu’un qu’on croyait mondain ;
- la prière des contemplatifs ;
- les témoignages de foi rapportés dans les livres.
- la lecture de l’Evangile.


Dieu, semble-t-il, dans cette diversité de circonstances, est toujours connu sous trois traits :

- comme celui qui vient à nous ; un Dieu qui était lointain et se laisse approcher ;
- un Dieu qui vient là où on ne l’attend pas, un Dieu qui étonne,
- un Dieu qui parfois « heurte ». « Dieu m’a provoquée » disait l’une de nous.

Il est toujours lié à quelque chose de beau, de bon, à l’amour, à la liberté : lié au refus de prendre son parti du mal, dans le monde, lié à la révolte contre ce qui n’a pas de sens, la mort ;

- lié à ce qui est ouvert, à ce qui s’ouvre, au pardon, à l’accueil de ce qui n’est pas comme nous,

- lié à la remontée après une période difficile, à l’attention, à l’écoute apportée dans le milieu de travail, dans nos groupes,

- lié à nos engagements, à nos fidélités. Le respect de la liberté de l’autre par rapport à la foi, amène, en soi, et chez l’autre, une redécouverte d’un Dieu discret, qui ne s’impose pas.

- il est connu en même temps comme inexprimable, indéfinissable, incernable, toujours au-delà des mots ou de la connaissance que nous en avons. Et toujours sous un certain aspect auquel on est plus sensible. Chacun a sa manière de chercher Dieu et de le reconnaître.


II - Évolution

Tout le monde affirme qu’il a évolution dans sa manière de connaître Dieu et de le rencontrer :

Cette évolution va dans le sens d’une connaissance plus vivante, moins par concepts ou idées reçues, ou représentations figées.

Dans le sens, aussi, d’une prise en charge plus grande de l’appel de Dieu dans sa propre vie, et d’un changement de regard sur la vie et les personnes. Elle est marquée par des hauts et des bas. Elle donne à la fois joie et inquiétude ; elle est appel continuel à se convertir. Elle inclut les doutes, même après certains pas décisifs : baptême, engagement, vie religieuse. Elle est coupée de crises.


III - Difficultés

Ont été soulignées, comme obstacles actuels à cette connaissance de Dieu :

- la difficulté de certaines situations où on a le sentiment de ne pas pouvoir partager sa foi, ou de ne pas pouvoir en rendre compte d’une manière qui soit crédible :
- « on est désarmé parce que c’est impalpable » « le milieu de travail paraît massivement indifférent » « nos proches ne partagent pas notre foi »
- « des situations contestent ma foi en Dieu et font que je reste muet » ;
- les difficultés venues d’une formation ou d’idées qui parfois reviennent en nous, d’un Dieu qui est maître tout-puissant, qui punit, un Dieu conservateur, un Dieu qui est au ciel et pas sur la terre, etc.
- la difficulté de certaines situations de l’Église où on a du mal à reconnaître l’Eglise de Dieu : des inégalités, une irresponsabilité devant lesquelles on demeure impuissant.


Brochure du catéchuménat de Lyon (1973)

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