Comment comprendre ce que c’est qu’être chrétien ?
Identité chrétienne, ch. 1.
Il n’est sans doute pas inutile de rappeler des choses simples, bien connues, trop connues, peut-être, de certains. Mais il y a ici une manière, à la fois ouverte à toute réalité et expérience humaine, et ferme dans les perspectives de la foi, qui aide à faire le point sur de bonnes bases
Pour comprendre ce que c’est qu’être chrétien, il faudrait pouvoir écouter patiemment la longue litanie des témoins d’hier et d’aujourd’hui : Paul, Matthieu, Marc, Luc, Jean, et puis les figures de l’Antiquité, Irénée de Lyon et Justin de Rome ou Ignace d’Antioche, , Augustin et Monique sa mère, Basile, Grégoire de Naziance et Athanase, Ambroise et Léon. Ensuite il faudrait percevoir les voix des chrétiens médiévaux : Bernard, François, Dominique, Claire d’Assise, Catherine de Sienne. Ce serait alors le tour des figures de la période moderne, Ignace de Loyola et Luther, Jean de la Croix et Thérèse d’Avila, Charles Borromée qui fut un évêque réformateur audacieux à Milan.
Et, plus près de nous, devraient être évoqués des noms divers, parmi lesquels, par exemple, Charles de Foucauld, Pauline Jaricot, Martin Luther King, Mgr. Romero tué par des gens que dérangeait son souci de la justice, le P. Popielusko, un prêtre polonais également supprimé par des gens qui voulaient le faire taire, mère Teresa, etc.
A cette liste de noms connus, il faudrait ajouter les sans voix, notamment ces chrétiens que l’on appelle laïcs et qui vivent ou ont vécu de l’Evangile sans être jamais distingués par les autorités ecclésiales, ces millions de gens oubliés de l’histoire mais qui, génération après génération, ont tissé une tradition et en ont assuré la variété.
Il faudrait encore pouvoir recueillir quelques échantillons du témoignage contemporain des chrétiens, témoignage bigarré, parfois un peu routinier et parfois brusquement ardent et imaginatif.
Je me contenterai d’exprimer dans ce premier chapitre ce qu’est l’identité chrétienne de manière simple et schématique, volontairement globale, me réservant de revenir dans la suite de ce livre sur les précisions que va appeler ce premier tableau.
Je voudrais faire apparaître cette identité des chrétiens telle qu’elle se présente quand on l’expérimente de l’intérieur et aussi quand on l’observe de l’extérieur. Et, pour faire clair, je vais détailler de façon un peu analytique ses composantes….
Voici, comme en écho, ces composantes que chacun pourra reconnaître, en lui ou en d’autres.
Un lieu et un temps
"L’identité chrétienne présuppose une identité humaine sans laquelle elle n’aurait ni ancrage ni surtout signification. Le christianisme, c’est l’une des possibilités de l’aventure humaine, ce qui implique que l’expérience courante ou commune, celle qui fait le point commun des chrétiens et des non-chrétiens, soit assez honorée comme telle.
Etre chrétien, c’est l’une des manières d’être humain, ce qui veut dire que le fait d’être partie prenante de l’humanité a valeur essentielle : le christianisme est une modalité de l’humain« . » (I.C., p. 15)
A la suite…
"Pour bien des chrétiens aujourd’hui, la foi commence par un fait de transmission sociale. Depuis qu’il existe, le christianisme assume d’ailleurs cette logique culturelle et son ambiguïté éventuelle. Son souci, c’est toutefois de transformer le fait acquis en une adhésion personnelle et d’aider à passer d’une appartenance socialement fondée à une expérience spirituellement approfondie. Ce qui, bien entendu, n’a rien de simple. Oserai-je ajouter que cette difficulté vaut en bien des domaines de la vie, non seulement pour d’autres religions mais également pour l’appartenance nationale ou pour l’éducation transmise par la société ?
Tous les chrétiens ne viennent pas à la foi évangélique par tradition familiale. Mais ceux qui deviennent chrétiens par une autre voie, confirment le fait que l’on croit à la suite d’autres : L’Evangile qui leur est parvenue les a évidemment précédés et, le plus souvent, il a été annoncé par des chrétiens". (I.C., p. 17)
Une orientation dans la vie
"Croire, c’est refuser de prendre trop vite son parti des choses telles qu’elles sont, et de soi-même tel que l’on est trop souvent. C’est lever les yeux, comme dit la Bible, relever la tête pour voir plus loin que l’immédiat et, ensuite, c’est revenir au quotidien et travailler pour qu’advienne un peu ce qu’un bon sens à trop courte vue tient pour impossible, la justice, la paix, le respect, la vérité…
Cette manière de prendre la vie n’est pas toujours honorée par les chrétiens. Pourquoi le nier ? Malgré tout, les chrétiens sont du nombre de gens chez lesquels palpite le sentiment d’aller vers autre chose que le conformisme et la banalité. Cela ne les autorise pas à développer une auto-satisfaction que, très vite, la réalité démentirait. Cela ne les habilite pas plus que les autres humains à se désolidariser de ceux qui ont l’air de subir et de démissionner. Mais cela les pousse à rêver d’autre chose, pour eux et pour d’autres, sans d’ailleurs prétendre juger quiconque." (I.C. p. 21-22).
Référence à un message
"Les chrétiens se recommandent d’un témoignage qu’ils estiment précieux et, à leurs yeux, décisif, celui de Jésus. Un être humain qui a vécu il y a vingt siècles, dans une culture tout à fait différente de la nôtre, mais dont l’expérience spirituelle demeure, selon eux, toujours actuelle et pertinente…
Ce qui les stimule, c’est moins un message indiquant comment vivre, qu’un messager manifestant en sa propre expérience comment les choses peuvent changer un peu." (I.C., p. 23-24)
Témoins du divin
"Affirmer la présence du divin ou de la grâce, c’est attester qu’il y a en nous plus grand que nous. La vie humaine prend une plus value dont la garantie et l’origine dépassent l’humain… Le divin ne s’identifie tout à fait à rien de ce que nous sommes et c’est pour cela qu’il apparaît intérieur à nous tout en étant autre que nous. Il marque notre vocation en ce qu’elle a d’ouvert. Il ne se confond pas avec un dépassement volontariste de nos limites. C’est de l’illimité au sein même de nos limites…
Pour le christianisme, le divin n’est pas seulement une qualité de la vie, une recréation de l’existence, c’est une relation à une autre réalité que la nôtre, celle même de Dieu. … Tel que le comprennent les chrétiens, le divin n’est pas anonyme, il est nommable parce qu’il se nomme lui-même : on est baptisé au nom de Dieu… Au fond, le divin dont parle le christianisme et dont il vit, c’est celui de l’Evangile. Ce divin est personnel, selon le témoignage majeur de Jésus et celui de la Bible pré-évangélique." (I.C. p. 26-27)
Spiritualité et sens pratique
"La spiritualité du christianisme est multiple tout en trouvant son unité dans la référence à Jésus. Pratiquement elle se déploie de deux façons. Par le développement des capacités que chacun porte en soi. Et aussi par l’intériorisation de ce qui est assimilable pour nourrir la foi et développer le divin en l’expérience humaine. Les deux voies sont indissociables…
Ce que la tradition chrétienne tient à souligner, et cela n’est pas sans importance aujourd’hui, c’est que l’extérieur compte de manière irremplaçable…. Il y a une confrontation à ce qui est extérieur et à ses résistances qui est décisive pour la santé de la foi. Inversement…., on peut dire que l’extériorité a de quoi toucher le plus intérieur en nous." (I.C., p. 31-33).
La marque du baptême
"Pour l’Evangile, le baptême définit l’identité chrétienne… On n’est donc pas chrétien en pensée, on l’est corporellement, en recevant sur son corps la marque du Dieu de l’Evangile. Le baptême fait les chrétiens. Il inscrit sur chacun d’eux, personnellement, le signe de Dieu.’ (I.C.,p. 33)
Une expérience spirituelle variée
« Un autre trait de l’identité chrétienne, c’est sa diversité. Les chrétiens ne sont pas tous semblables…. Cela tient sans doute à des variables personnelles ou sociales, cela tient aussi à ce qu’est le christianisme. Il n’est pas monolithique, c’est un message qui appelle à la conversion et qui met en chemin des êtres qui ne sont pas forcément prêts à tout faire en même temps ou même à tout accepter dans ce qui leur est proposé. » (I.C., p. 36)
Des gens difficiles à classer…
« Vu de l’extérieur, les chrétiens ne sont pas toujours très identifiables. On ne les repère pas forcément dans la vie sociale ou culturelle et le christianisme lui-même, en tant que forme d’ensemble, n’est pas aisément définissable, si du moins l’on veut dépasser les poncifs habituels ou les slogans faciles. Les chrétiens sont-ils témoins attardés d’une sensibilité religieuse qui a fait son temps, quand bien même elle peut reprendre du service en temps de crise ? Sont-ils des êtres originaux qui ont leur jardin secret mais qui, dans la vie courante, sont comme tout le monde, d’autant plus que l’on ne s’intéresse pas obligatoirement à leurs affaires internes ? Sont-ils des utopiques invétérés qui rêvent à un monde meilleur alors que le siècle s’achève sans gloire sur un réalisme de l’immédiat, loin des grandes perspectives d’antan, aujourd’hui intenables et effondrées ? Sont-ils en crise parce qu’ils n’ont plus beaucoup de clercs ou de pasteurs et que pratiquants et militants fondent comme neige au soleil, ou bien sont-ils en train de muter, en engendrant de petits groupes et des réseaux communautaire à quelque distance de l’appareillage bureaucratique et anonyme des Eglises instituées ? Sont-ils enfermés dans leur image passéiste, à mille lieues de la modernité (une doctrine affichée plus qu’une recherche encouragée, un péché originel qui grève négativement tout processus évolutif, un statut inégalitaire des femmes en catholicisme, des réticences vis-à-vis de la démocratie, des responsables souvent trop portés à clore les questions plutôt qu’à les ouvrir ? Ou bien s’ils sont susceptibles de se renouveler, sera-ce en réactualisant leur origine néo-testamentaire, ou sera-ce en comprenant mieux les signes des temps sans pour autant perdre leur âme ?… En fin de compte, les chrétiens sont-ils en train de se fracturer entre des courants assez conservateurs qui gèrent les Eglises, bénéficient d’ailleurs de l’aval de l’opinion publique mondiale, elle-même « recentrée », et des courants marginaux et éparpillés qui cultivent leur différence mais ne font guère bouger les choses ?….
J’ai le sentiment que le monde présent et en lui les non-chrétiens qui ont le temps et la possibilité de s’intéresser au christianisme perçoivent de vrais enjeux sans pour autant jouer aux prophètes de malheur. L’avenir est ouvert et on ne peut l’anticiper. Mais le tableau, même excessif et unilatéral, ne saurait laisser les chrétiens indifférents. » (I. C., p. 38-40).