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Carême catéchuménal

Pour un Carême catéchuménal

Pour un Carême catéchuménal

Vivre le temps, « ne pas le court-circuiter », dit Henri Bourgeois à la fin du texte que l’on va lire. Le temps est pluriel, il peut être temps de drames et de désolations et en nous temps de concentration et de paix.

Le propos de la méditation présente, écrite alors qu’Henri Bourgeois était depuis cinq ans responsable diocésain du catéchuménat à Lyon, était d’inviter profondément les chrétiens à redécouvrir leur baptême en s’ouvrant à des orientations nouvelles pour accueillir les demandes venant d’adultes non baptisés. Retour à soi, redécouverte d’une dimension commune fondamentale, pour la découverte d’une capacité nouvelle : la vision pastorale était neuve, elle courait le risque d’être peu comprise, elle affrontait des habitudes séculaires et bien des préjugés ou craintes.

Un texte spirituel en même temps que pastoral, fraternel et très pratique, allant à l’essentiel puisé dans la réflexion théologique. Finalement prophétique, puisqu’il fut entendu et qu’un grand effort fut réalisé dans la décennie suivante à la rencontre de contemporains non évangélisés. Quelques images de désert mais en attente d’eau fécondante : en mémoire des quarante jours de Jésus au désert et de tous les déserts humains, qu’ils soient urbains ou ruraux, ici ou ailleurs (AHB).


Plan

I -De quoi s’agit-il ?

- Un carême qualifié de catéchuménal ?
- Le souci catéchuménal
- Une option
- Le Carême, un temps fort de pastorale catéchuménale

II- Pour vivre un Carême catéchuménal : L’Eglise médite sur sa foi.

- Urgence d’un réexamen ecclésial sur la foi aujourd’hui
- La formation de la foi : une formation permanente
- Oser se dire entre croyants où l’on en est dans la foi
- Nous épauler dans le respect des diversités

III- Pour vivre un Carême catéchuménal : L’Eglise renouvelle son sens du baptême.

- La foi est baptisable et baptisée
- Croire en Jésus-Christ : un non et un oui, une mort et une vie
- La foi évangélique et baptismale est une conversion

IV Pour vivre un Carême catéchuménal : Quelques orientations et propositions.

- 1.Vivre le Carême comme une expérience de route, comme un parcours-école
- 2. Vivre le Carême comme une expérience de rupture et de jeûne
- 3. Vivre le Carême comme un temps fort de la vie ecclésiale
- 4. Vivre le Carême comme une attention aux signes


POUR UN CARÊME CATÉCHUMÉNAL

Parler d’un Carême catéchuménal, cela peut paraître bizarre. Carême catéchuménal, qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ? Est-ce une de ces formules à la mode qui ont les attraits du slogan et le flou de l’énigmatique ?

J’aimerais très simplement répondre à ce genre de questions. Mon propos va donc consister à préciser comment le temps d’avant Pâques est et peut être qualifié de catéchuménal. Cela permettra de dégager quelques axes pastoraux et spirituels qui pourraient orienter le Carême 1977.

I. DE QUOI S’AGIT-IL ?

Un Carême qualifié de catéchuménal

Au sens précis du terme, un catéchumène, c’est quelqu’un qui n’est pas baptisé et qui, parce qu’il croit de plus en plus sérieusement au Christ, demande le baptême [1]. Assurément, pour l’instant, les catéchumènes ne sont pas très nombreux à se presser vers le baptême et vers l’Eglise ! Ils sont du moins assez significatifs pour faire percevoir ce qu’est aujourd’hui la conversion à l’évangile. Depuis une vingtaine d’années, les chrétiens de France et d’ailleurs, s’ils prennent part ou s’ils portent attention aux efforts apostoliques, ont pu se rendre compte que l’initiation d’adultes à la foi chrétienne demandait du soin, du temps, de la prière, et donc un minimum de cohérence.

Le catéchuménat, c’est donc la forme que prend I’Eglise lorsque des gens qui désirent être baptisés et des chrétiens qui accompagnent leur recherche se retrouvent fraternellement en vue du baptême que les premiers souhaitent et au nom du baptême que les seconds ont déjà reçu.

Mais, vous l’avez sans doute remarqué, les termes de catéchumène et de catéchuménat prennent parfois un sens plus large.

Des prêtres souhaitent une pastorale qu’ils appellent catéchuménale. Des laïcs qui accueillent des parents demandant le baptême pour leurs enfants ou des jeunes voulant se marier à l’église disent parfois se trouver fréquemment en face de « catéchumènes ». Des aumôniers, enseignants, parents, en contact avec des scolaires, cherchent à adopter une attitude catéchuménale.

Peut-être êtes-vous surpris, voire agacés, par ce langage.

J’ai des amis qui se demandent si ces expressions ne sont pas une certaine façon subtile de masquer certaines réalités.

- Comme il n’y a pas, pour l’instant, beaucoup de catéchumènes (au sens strict), on essaierait de se consoler en appelant catéchumènes des chrétiens déjà baptisés ! Etant entendu, bien sûr, que les chrétiens en question sont ou semblent peu initiés, mal initiés, et, en tout cas, assez loin de la foi évangélique. La pastorale catéchuménale aurait au fond quelque chose d’ambigu. Elle se saisirait bien d’un problème réel et général : le peu de foi de beaucoup de baptisés. Mais elle intégrerait ce problème d’ensemble à celui, plus restreint, d’une institution spécialisée, en mal d’effectifs !

- D’autre part, à trop élargir le sens des mots, ne risque-t-on pas de tout mélanger ? Si tout est plus ou moins catéchuménal, alors que signifie exactement le baptême ? Ne va-t-on pas minimiser son importance, comme s’il n’y avait que des différences insignifiantes entre des baptisés et des non-baptisés ?

Vous avez ou vous n’avez pas de telles appréhensions. D’ailleurs en toute hypothèse, il se peut que les questions de vocabulaire vous laissent assez sceptique. Au fond, dans la pratique, qu’est-ce que ces jeux de langage changent ? La belle affaire, que d’appeler catéchuménale une pastorale !

En quoi peut bien consister un Carême qui serait catéchuménal ?

C’est la vraie question.

Le souci catéchuménal

Je ne veux pas disserter minutieusement sur cet adjectif « catéchuménal ». On peut trouver ailleurs une réflexion plus élaborée sur ce point. [2]

Simplement, il me semble que le fait d’appeler catéchuménales certaines formes de la pastorale ou certaines réalités de l’Eglise actuelle découle d’un constat et d’une option.

Un constat. il y a, de fait, certains baptisés dont la foi est vague et presque inexistante. Car il ne suffit pas d’être baptisé pour être réellement « fidèle » ! Certains sont nominalement chrétiens qui ont été baptisés mais dont la foi baptismale est fort peu développée, du moins à ce qu’il paraît. Et cela n’est pas propre à notre époque, même si aujourd’hui on devient plus sensible à ce décalage ou à cette distorsion. Déjà au IIIe siècle, Origène déclarait dans une homélie : « Si nous jugeons des choses selon la vérité, nous devons reconnaïtre que nous ne sommes pas fidèles. »

Assurément, tous les baptisés sont un peu dans ce cas. Mais il y a des situations telles que l’on peut honnêtement parler de baptisés sans foi chrétienne proprement dite.

Dire que certains baptisés sont dans une telle situation, ce n’est pas déconsidérer le baptême, minimiser sa portée. Mais c’est reconnaître humblement que, dans notre Eglise, le baptême est souvent handicapé.

Non pas, bien sûr, à cause de Dieu.

Non pas seulement à cause des insuffisances personnelles.

Non pas seulement à cause de certaines conditions sociales, familiales, culturelles, qui mettent certains baptisés dans l’incapacité objective de croire.

Mais à cause des mutations culturelles, spirituelles, sociales que nous vivons aujourd’hui et qui font de la fidélité une réalité souvent problématique.

Et finalement à cause de nous tous, croyants, engagés, pratiquants, qui peut-être n’arrivons pas globalement à donner à l’Eglise un visage suffisamment vrai.

Bref, un baptisé n’est pas identique à un non-baptisé. Mais, du point de vue pastoral, dans le souci que l’Eglise a d’évangéliser et d’annoncer Jésus-Christ, la différence entre certains baptisés et certains non-baptisés n’apparaît guère.

Il y a, bien sûr, des risques en de tels constats.

- Celui, d’abord, de ne pas assez percevoir combien certains baptisés sans foi explicite sont marqués par un « héritage » (catéchisme, traditions) qui, parfois, les ouvre à une éventuelle évangélisation et, parfois aussi, les insensibilise à toute annonce évangélique.

- Autre risque : celui de confondre dans une même perception tous les baptisés sans foi. En effet, si certains d’entre eux sont « en recherche » et attendent quelque chose, d’autres semblent, au moins en pratique, sans intérêt et sans désir pour l’évangile. Par conséquent, il ne s’agit pas de considérer tous les baptisés sans foi évangélique comme étant « en situation catéchuménale ».

Tous les baptisés non croyants et étrangers à la foi que nous rencontrons ne sont pas en état catéchuménal. Seuls le sont ceux qui, d’une part, tendent vers un approfondissement de la foi qu’ils portent (même faible, même réduite) et qui, d’autre part, trouvent parmi les chrétiens des compagnons de route (car on n’est pas en situation catéchuménale tout seul, sans Eglise).

Certains baptisés mal croyants - mais « en marche » - sont donc pratiquement identiques à des catéchumènes. Et ils attendent de l’Eglise le type d’accueil et d’accompagnement qui est traditionnellemeni celui que reçoivent les catéchumènes.

Parler d’une Eglise catéchuménale ou d’une pastorale catéchuménale, c’est donc faire d’abord le constat d’une situation.

Une option

Parler d’une Eglise catéchuménale, c’est en second lieu faire un choix pastoral. Et ce choix se présente sous deux formes complémentaires.

- D’une part, il s’agit d’accueillir des baptisés en situation catéchuménale, de leur donner les moyens évangéliques d’avancer. Ce n’est pas si simple ! Pour y parvenir, il semble fécond de s’inspirer de la pastorale du catéchuménat, c’est-à-dire de la forme d’initiation à la foi que l’Eglise propose aux catéchumènes proprement dits.

- D’autre part, si l’on a le souci des baptisés mal croyants mais parfois désireux d’avancer, il se pourrait bien que cette attention transforme peu à peu l’EgIise et que, par là, des non-baptisés soient plus nombreux à être catéchumènes au sens strict, c’est-à-dire désireux d’entrer dans une Eglise devenue plus accueillante et plus évangélisatrice.

Par conséquent, dans cette perspective, le lien entre catéchumènes au sens strict et baptisés en situation catéchuménale est double. Les premiers peuvent être « référence » pour les seconds. Et ceux-ci, dans la mesure où ils prennent une place plus réelle dans l’Eglise, pourraient bien rendre ceux-là plus nombreux et, en tout cas, plus significatifs encore.

Ce que je viens de suggérer permet probablement de comprendre ce que l’on veut dire en parlant d’une Eglise catéchuménale.

Il ne s’agit pas de penser que tous les membres de l’Eglise sont comme des catéchumènes. Dieu merci, les chrétiens pour lesquels la foi est une réalité vivante et le baptême un axe décisif de leur vie et de leur action ne manquent pas. S’il ne suffit pas d’ëtre baptisé pour être réellement « fidèle », tous les baptisés ne sont pas « en decà » d’une confession de foi proprement dite.

Mais :

Une Eglise catéchuménale, c’est une Eglise où les chrétiens « fidèles », « confessants », se sentent solidaires des autres, ne prennent pas leur parti d’une trop grande distance entre le baptême reçu et la foi vécue.

Une Eglise catéchuménale, c’est une Eglise qui ne vit pas seulement au niveau des principes et qui tient compte de la situation réelle des gens qui sont, chacun à leur manière et à leur stade, ses membres.

Une Eglise catéchuménale, c’est une Eglise qui tient compte du monde tel qu’il est pour y annoncer l’Evangile tel qu’il est.

Le Carême, un temps fort de pastorale catéchuménale

Cette solidarité entre les chrétiens « fidèles » (c’est-à-dire adhérant explicitement au Christ vivant, quelle que soit la difficulté et quel que soit le mérite de leur vie) et les chrétiens « catéchuménaux » a été, depuis les IVe-Ve siècles, fortement expérimentée pendant le Carême. Traditionnellement, le Carême, temps fort de l’année liturgique et ecclésiale, est une période où tous les chrétiens, quels qu’ils soient, éprouvent leur orientation commune vers Pâques et leurs différences de style et de marche.

En effet, le Carême c’est à la fois le temps de la préparation immédiate des catéchumènes (proprement dits) au baptême pascal et le temps où les baptisés, en solidarité avec les catéchumènes, sont appelés à la conversion et à la réconciliation en vue du mystère pascal. Double mirche, mais même but. Double chemin, mais même foi et même mystère. Pendant que les uns se préparent au baptême, les autres rectifient leur existence et leur foi pour renouveler leur baptême jadis reçu.

Par conséquent, parler d’un Carême catéchuménal n’a rien d’artificiel. S’il est un moment dans l’année où l’Eglise est amenée à se sentir catéchuménale, s’il est une période annuelle où la pastorale doit se faire plus catéchuménale, c’est bien le temps du Carême.

Catéchumènes se préparant au baptême, baptisés en situation catéchuménale, baptisés confessant la foi et prenant à cœur la responsabilité de l’évangile, tous sont convoqués en même temps, chacun là où il est, au renouveau de Pâques.

Je voudrais essayer de préciser comment ces orientations pourraient se faire pratiques aujourd’hui.


II. Pour vivre un Carême catéchuménal,

L’ÉGLISE MÉDITE SUR SA FOI

Voici un premier trait qui me paraît indicatif d’un Carême catéchuménal : que les uns et les autres, sans gloriole et sans mauvaise conscience, nous nous découvrions nous-mêmes tels que nous sommes ; que nous nous reconnaissions les uns et les autres là où nous en sommes, avec réalisme, sans nous fermer les yeux sur la difficulté actuelle (et d’ailleurs permanente) de la foi.

Urgence d’un réexamen ecclésial sur la foi aujourd’hui

La pastorale actuelle est heureusement portée à mettre l’accent sur la vie, elle nous pousse à ne pas prendre la foi comme un savoir « intellectuel » sans débouché pratique. Croire, dit-on, c’est une manière de vivre. C’est vrai ! Et il n’y a pas à minimiser l’importance de cette insistance dans l’Eglise. Notre conscience chrétienne est devenue aujourd’hui plus anxieuse des enjeux collectifs, de nos responsabilités dans le monde. Et c’est tant mieux ! Les célébrations pénitentielles sont pour quelque chose dans ce passage d’un examen de conscience plutôt personnel (ce qui est d’ailleurs essentiel et ne peut disparaître) à une évaluation plus concrète et plus collective de nos existences. Mais ne fait-on pas souvent comme si le seul et unique problème était de « mettre en pratique » une foi par hypothèse toujours constituée et toujours disponible ? Une Eglise catéchuménale, c’est une Eglise qui, pendant le Carême, s’interroge non seulement sur ce qu’ellefait mais aussi sur ce qu’ellecroit.

A chacun de nous d’esquisser cette révision. A chacun de nos groupes, à chacune de nos communautés, de regarder lucidement ce qui se passe. La question est simple, mais elle va loin : sommes-nous assez une Eglise catéchuménale ?

C’est-à-dire une Eglise où il soit possible d’avouer que l’on est peu croyant, que l’on a de la peine à croire ceci ou cela, que l’on est en difficulté pour vivre en chrétien. Sans être immédiatement jugé et sans perdre la confiance des frères et sœurs en Christ.

Notre péché, à tous, c’est donc non seulement de ne pas savoir investir notre foi en engagements et en courage dans la vie quotidienne, mais de ne pas assez croire, de ne pas bien croire. Si l’accent est toujours à mettre, avec persistance, sur le réel où Dieu nous appelle et nous attend, sur l’action dans ce monde que Dieu crée, il est aussi à mettre sur l’expéri ence spirituelle que chacun vit, dans son action et aussi dans ses amours, dans ses espoirs déçus et dans ses aspirations hésitantes. Pour une Eglise catéchuménale, la foi n’est pas seulement la motivation ou l’inspiration de la vie. Elle est la lumière du quotidien et une forme du goût de vivre.

Il s’ensuit qu’elle a - osons le mot, qui fait parfois peur - un aspect intellectuel. Ce qui demande un brin d’explication.

La formation de la foi : une formation permanente

Rassurez-vous. Je ne veux nullement plaider pour une foi qui serait une « instruction religieuse », comme on disait jadis, ou qui chercherait dans le pur savoir un alibi pour excuser les désertions de la vie. Mais, dans le catéchuménat, la formation de la foi a toujours tenu une grande place. On y parle de catéchèse, on y souligne que la réflexion est une initiation dans le cadre d’un « échange ». Tout cela est important et me paraît donner une certaine orientation pour une Eglise catéchuménale.

En effet, plus nous redécouvrons que la foi est un goût spirituel et plus nous avons à la qualifier intellectuellement. Bien sûr, cette « pensée dans la foi » varie selon les gens, les groupes, les tempéraments et les responsabilités. Mais elle est indispensable, si l’on veut éviter tant le moralisme que le sentimentalisme. Une Eglise catéchuménale, c’est une Eglise qui réfléchit à la foi. Dans le style communicatif et « initiatique », donc concret et fraternel, que le catéchuménat essaie de pratiquer.

Ne croyez-vous pas qu’il y a actuellement à faire un peu le point là-dessus ? Je ne dis pas cela parce que, récemment, des voix traditionalistes se sont fait entendre et ont revendiqué les « droits de la doctrine ». Laissons ces plaintes, parfois douloureuses, à leurs excès, souvent manifestes. Mais reconnaissons que, pour tous les chrétiens quels qu’ils soient, à plus forte raison pour les baptisés « en situation catéchuménale », la foi est actuellement appelée à se mettre « en formation ».

Non qu’elle doive aller à l’école et revenir au catéchisme. Mais elle doit aller au travail. Apprendre à écouter ce que d’autres expriment de leur foi (dans l’actualité et aussi dans le passé). Apprendre à dire ce qu’elle croit en tenant compte de la diversité des langages et des cultures d’aujourd’hui. Un Carême catéchuménal, ce devrait être pour le plus grand nombre des chrétiens l’occasion - personnelle et en groupe, une fois ou à plusieurs reprises, dans le dialogue ou dans une réflexion plus personnelle - de penser. Car la pensée a quelque chose à voir avec la foi. Etant entendu qu’elle a bien des formes et qu’elle n’est pas forcément abstraite ou intellectualiste.

A ce propos, je me permets de signaler une des exigences de pensée auxquelles une Eglise catéchuménale me semble appelée. Un certain nombre de nos contemporains, incroyants (et que par conséquent je ne qualifierai pas de « catéchuménaux »), n’en ont pas moins une certaine « demande » à l’égard du christianisme. Ils attendent assurément le témoignage des chrétiens avec lesquels ils vivent. Mais, parfois, ils souhaitent connaître un peu le « phénomène chrétien » qu’ils ignorent totalement (cela devient de plus en plus fréquent, en France et sans doute ailleurs).

Ce qu’ils désirent alors, ce n’est pas exactement une confession de foi. C’est plutôt une présentation d’éléments permettant d’obtenir une « information » sur la foi chrétienne. Bien sûr, venant de chrétiens, cette communication d’informations ne peut se réduire à des observations faites de l’extérieur. Mais par le respect qu’elle requiert, elle nous prend au dépourvu et parfois nous met mal à l’aise. Au point que certains estiment que de tels « dialogues » sont abstraits et inutiles. Est-ce si sûr ? En tout cas, au moins dans certains cas, ils sont souhaités.

Oser se dire entre croyants où l’on en est dans la foi

Cet exemple pose le problème de la « communication » sur la foi ou sur le christianisme qui est possible aujourd’hui.

Question très réelle, que ne peuvent masquer les inflations de vocabulaire sur l’évangélisation, le témoignage, l’annonce évangélique, etc. Un Carême catéchuménal pourrait être l’occasion de ne pas se payer de mots à ce sujet et de réaliser combien il est difficile aujourd’hui de tenir la responsabilité du baptême, celle qui nous amène à « rendre raison de l’espérance qui est en nous ».

Et pourtant une Eglise catéchuménale se nierait elle-même si elle renonçait à communiquer, à écouter et à dire. Alors ?

Je ne veux pas formuler a priori un « examen de conscience » que les communautés chrétiennes devraient mener sur ce point pendant le Carême. Voici simplement quelques suggestions.

- D’abord, que signifie pour nous le silence de la foi ? Nous sommes angoissés quand nous n’avons rien à dire, quand nous ne savons pas quoi dire, ou quand nous ne parvenons pas à nous faire comprendre : à propos de l’avortement, de certains comportements des jeunes, etc. Des parents sont traumatisés - et on les comprend - parce que leurs enfants ne croient pas. Ils s’accusent de ne pas avoir su transmettre la foi.

Si complexes que soient ces situations, ne pouvons-nous pas penser que le silence - quand il n’est pas lâcheté ou paresse - n’est pas forcément stérile. Une Eglise catéchuménale, qui croit à la Parole, ne méconnaït pas la valeur du temps sans paroles, à condition que ce soit un temps de l’Esprit, où l’énergie et la foi qui ne trouvent pas à se dire s’emploient à accueillir dans la contemplation le don de Dieu.

- En deuxième lieu, puissions-nous aujourd’hui retrouver un vrai goût pour parler. Et, ici, la question déborde l’évangélisation et les responsabilités ecclésiales. Notre société contemporaine est ainsi faite qu’elle ne favorise les communications que dans l’ordre pratique (précisions pour l’action ou pour la mise en œuvre technique) et dans l’ordre affectif (on se dit soi-même, mais d’une manière souvent trop spontanée pour être « parlante »). Les convictions sont renvoyées à la vie privée. N’est-ce pas un manque mortel ? Une Eglise catéchuménale, ce n’est pas seulement une Eglise de l’annonce évangélique, c’est aussi un ensemble de chrétiens qui travaillent, là où ils sont, pour que redevienne possible dans la société, et dans tous les domaines, un échange « en profondeur » de ce que les uns et les autres croient. Sans se déguiser derrière les discours convenus des idéologies, des programmes et des slogans.

- Enfin, il y a la question que posent ceux qui n’osent pas parier parce qu’ils « ne savent pas s’exprimer » ou encore parce qu’ils ont l’impression de « ne pas croire assez ». Ces deux raisons sont souvent fondées sur une certaine expérience. Mais sont-elles légitimes ? Dans le catéchuménat, les chrétiens qui « accompagnent » des catéchumènes dans leur découverte de la foi ne sont pas tous licenciés en théologie ! Et ils ne sont pas tous sans obscurité sur tel ou tel point de leur confession de foi ! Et pourtant, honnêtement, sans imposer leurs propres pensées ou leurs hésitations, ils « osent dire ». Cela, d’autant plus qu’ils sont plusieurs à dire. Et d’autant plus qu’ils acceptent d’approfondir ce qu’ils ne savent pas bien dire.

Cette situation se retrouve dans bien des équipes de chrétiens, dans l’action catholique, dans des communautés de base, dans des groupes de foyers, etc. Pendant un Carême catéchuménal, il serait probablement indiqué de se demander si, les uns et les autres, nous ne faisons pas …. certains d’entre nous par le monopole de la parole que nous avons (les prêtres et aussi certains laïcs) ou par la « censure » que nous exerçons au nom d’orthodoxies parfois très discutables. Plus généralement, une Eglise catéchuménale devrait réaliser que nos formes ecclésiales - groupes, réunions, célébrations dominicales - excluent bien des gens qui n’y sont pas à l’aise parce qu’ils ne peuvent rien dire ou n’ont rien à dire. Comment se fait-il que nos célébrations dominicales ne soient pas plus « démultipliées » selon les styles culturels, selon les formes de langage et de sensibilité ? Bien des gens, en situation catéchuménale, sont non pratiquants parce qu’ils ne peuvent faire leur la pratique dominante des chrétiens, avec sa périodicité hebdomadaire, son style et son langage. Convoquer « tout le monde » à une célébration pénitentielle, même très bien préparée, est-ce « la » solution pour que le Carême soit catéchuménal ? « Faire ses pâques », cela ne signifie-t-il pas aussi faire une expérience d’Eglise adaptée à ce que l’on est et permettant notamment de dire ou de découvrir où l’on en est ?

Une Eglise catéchuménale devrait peut-être prendre les moyens pratiques - y compris institutionnels - de ses visées et de ses dires.

Nous épauler dans le respect des diversités

Laisser prendre la parole par des gens qui habituellement sont voués ou condamnés au silence, donner une place « reconnue » dans l’Eglise à des peu croyants en marche sans les considérer comme étant de seconde zone, cela peut conduire à des formes ecclésiales plus homogènes socialement ou culturellement et donc plus diversifiées. Assurément, la question de l’unité n’est pas à minimiser, surtout pendant ce temps de la réconciliation qu’est le Carême. Mais cette question est à poser et à porter au sein de la diversité. Sinon, elle inhibe et devient une idole.

Par conséquent, il n’est probablement pas souhaitable d’aligner le langage ou la manière d’être de tous les chrétiens sur les mots et les attitudes des gens « en situation catéchuménale ». Cela serait artificiel et ne respecterait pas les « besoins » des baptisés désirant exprimer leur foi de manière expresse, notamment sacramentelle, ou encore de manière adaptée à leur propre culture. Traditionnellement, le catéchuménat, en tant qu’institution, a une certaine autonomie par rapport aux mouvements, aux paroisses, aux communautés. Ce n’est pas sans signification : pourquoi vouloir que tout le monde dans l’Eglise avance au même pas et sur les mêmes chemins ? Et ce n’a jamais été considéré comme une atteinte portée à l’unité : car le catéchuménat n’est pas à part de l’ensemble de l’Eglise, il en est une forme, la forme du seuil, la forme du début.

Peut-être conviendrait-il d’étendre ce genre de méthode à l’ensemble de l’Eglise. Cela reviendrait à diversifier davantage les formes ecclésiales. Mais cela engagerait aussi à chercher, pas à pas, les liens et les points de contact entre les uns et les autres. De même que les catéchumènes disent officiellement leur nom le premier dimanche de Carême à l’ensemble des chrétiens et à l’évêque qui les appelle, de même des groupes chrétiens ou des assemblées chrétiennes ont à trouver des voies pratiques pour exprimer et signifier leur communion.

Une précision me semble importante, en ce sens. Il se pourrait bien que nous allions de plus en plus, au moins pour bien des chrétiens, vers des appartenances multiples.

Par exemple, des baptisés « pratiquants » qui prennent part à une communauté catéchuménale au sens strict, donc avec des catéchumènes, se retrouvent en outre avec d’autres chrétiens, notamment pour les célébrations dominicales. Leur présence est indispensable des deux côtés. Elle n’a pas dans les deux cas le même sens.

De même, de jeunes chrétiens se préparant au mariage peuvent très bien prendre part à une assemblée de type catéchuménal (où la forme de foi est encore peu élaborée) et à une assemblée plus « confessante » (où la confession de foi peut s’expliciter davantage). Leur présence dans l’assemblée catéchuménale est indispensable : car comment les gens « en situation catéchuménale » pourront-ils avancer s’ils sont toujours entre eux ? Et comment les chrétiens confessants se modifieront-ils au contact de ces mal-croyants s’ils ne les écoutent pas ? Leur participation à une assemblée confessante est normale : car la foi doit pouvoir s’exprimer selon ce qu’elle est. Et ce n’est pas trahir la solidarité que l’on a avec certains que d’en vivre une autre avec d’autres.


III. Pour vivre un Carême catéchuménal,

L’ÉGLISE RENOUVELLE SON SENS DU BAPTÊME

La foi est baptisable et baptisée

C’est dans la mesure où une Eglise catéchuménale, où un Carême catéchuménal réaliseraient ainsi la diversification des manières d’être chrétien et la communion entre elles, que l’on pourrait mieux percevoir ce qu’est et ce que fait le baptême.

Le plus souvent, aujourd’hui, le sens du baptême est affirmé en principe. Ou encore il est envisagé dans son effet fondamental sur les êtres baptisés : l’union au Christ, l’entrée plénière dans l’Eglise, le salut, etc. Mais le baptême ne trouve guère à se traduire dans les faits. La preuve, c’est qu’on ne parvient pas toujours à distinguer certains baptisés et certains non-baptisés.

Peut-être faut-il, pendant un Carême, redécouvrir le baptême. Cela est indispensable, aujourd’hui. Notre Eglise baptise beaucoup, mais sans vivre assez le baptême. Notre Eglise a la pratique de l’eucharistie. Mais peut-on communier sans faire mémoire du baptême qui nous a introduits dans le Corps du Christ ? Pendant le Carême, l’Eglise entre dans la célébration pénitentielle. Mais le sacrement de pénitence peut-il être réellement redécouvert actuellement si nous ne retrouvons pas plus le sens du baptême ?

Comment y parvenir ?

On dira, on dit parfois, que la pratique actuelle du baptême massif des petits enfants ne favorise pas cet approfondissement. Cela est vrai, pour une part. Et il faut reconnaître que, depuis dix ou quinze ans, le renouveau de la pastorale baptismale n’a pas porté les fruits que l’on espérait. Les baptêmes d’enfants sont mieux préparés, mieux célébrés, mais ils ne sont pas massivement des signes plus nets de la foi chrétienne. Toutefois, il y aurait maldonne à se crisper sur ce problème. Même si la pratique du baptême des enfants doit devenir plus nettement un témoignage de foi, même si l’on peut escompter que demain certains baptêmes d’adultes donneront au baptême chrétien une autre figure, peut-être plus significative que celle qu’il a actuellement, il est sûr en toute hypothèse que le renouveau baptismal dans l’Eglise de France ne peut résulter seulement d’une amélioration dans la pastorale du baptême des enfants. Il y faut autre chose. Et cette autre chose, c’est le lien entre la foi et le baptême. A tout âge et en toute situation.

Une Eglise catéchuménale devrait pouvoir insister sur ce point. On accuse parfois le courant catéchuménal actuel de confusionnisme, comme si « tout était mélangé » et comme si l’on nivelait la foi dans une « recherche » floue et désorientée. En fait, c’est plutôt l’inverse qui est à attendre. Car la reconnaissance des diverses manières de vivre la foi, le compagnonnage plus grand des baptisés « confessants » avec des baptisés mal croyants, la découverte de l’incroyance actuelle et de la difficulté de la foi, tout cela conduit à une meilleure compréhension de ce qu’est à proprement parler la foi chrétienne.

Croire, en fin de compte, c’est être baptisé. C’est-à-dire non seulement adhérer à l’évangile, transformer sa vie. Mais se décider, opter. Et, dans cette orientation même, recevoir en sa vie, en son corps lavé par l’eau baptismale, un don de Dieu qui incorpore à Jésus-Christ en donnant place et responsabilité dans l’Eglise.

Ce faisant, je « définis » la foi de manière sacramentelle. C’est à dessein. Car c’est, me semble-t-il, ce qu’un Carême catéchuménal devrait rappeler. La foi, c’est le baptême. Croire, c’est être baptisé [3]. Bien sûr, on peut dire de la foi bien d’autres choses. Mais, si l’on veut aller contre l’idéologisation actuelle de l’adhésion chrétienne, si l’on veut aller contre les moralismes de toutes sortes qui transforment la foi en ce qu’on peut en vérifier, la sacramentalité est à redécouvrir. La foi est sacramentelle. Elle tend à se mettre en forme sacramentelle. Une Eglise catéchuménale est d’autant plus ouverte qu’elle valorise le baptême, Elle peut mettre d’autant plus l’accent sur les « cheminements », sur le temps qu’il faut pour croire, qu’elle met en pratique le moment où l’on est baptisé. Elle peut d’autant plus associer des types de chrétiens très divers, reconnus chacun pour ce qu’ils sont, qu’elle tient à la communion que réalise le baptême et à cette différence mystérieuse que le baptême réalise entre les hommes, sans pour autant les séparer.

Croire en Jésus-Christ : un non et un oui, une mort et une vie

Je sais bien que beaucoup de baptêmes ne sont pas très significatifs. Ils ne sont guère un geste de foi pour beaucoup de ceux et celles qui y prennent part. Et pourtant, nous ne pouvons oublier ce que le baptême signifie. Le rituel du baptême dit d’ailleurs sur la foi beaucoup plus qu’on ne le pense souvent. Car la confession de foi en laquelle on est fait chrétien a un envers et un endroit. Etre baptisé, c’est dire non à une certaine manière de vivre, à un Esprit de Ténèbres, et c’est dire oui à un style d’existence, à l’Esprit Saint de Dieu. Tout cela, au nom de Jésus-Christ, en fonction de ses mots et de ses actes, dans l’Evangile et dans l’Eglise.

L’adhésion positive est évidemment capitale. Mais peut-être faut-il aujourd’hui ne pas négliger la rupture qui marque la foi. Croire, c’est renoncer. Croire, c’est un signe de croix.

Croire, c’est une mort traversée, « vécue » comme un chemin de résurrection et comme une exigence de résurrection.

Comment cela se peut-il ? Parler de rupture ou de croix, cela est parfois ambigu. Certains redoutent le dolorisme mortifère et le masochisme. D’autres, par réaction, célèbrent le rôle irremplaçable de la souffrance qui sauve. Chacun de nous connaît ces deux sensibilités extrêmes. Pendant le dernier Carême, j’ai entendu dire que le temps prépascal, loin d’être mortification, devait être une « vivification » ! A l’inverse, on assiste actuellement, dans la vie de certains chrétiens comme dans la théologie, à un « retour » du sens de la souffrance.

Il me semble qu’un Carême catéchuménal devrait refuser cette opposition apparente entre les deux points de vue. Si l’on veut éviter aussi bien l’optimisme naïf que l’inflation sur la souffrance, il n’y a pas d’autre voie que la réconciliation avec soi-même, l’expérience réelle et de nos limites et de nos possibilités, la reconnaissance spirituelle de ce que nous sommes. Sans cette perception fondamentale, la foi manque de racines. Et les affirmations de foi restent abstraites ou sont déséquilibrées.

Il n’y a donc de vie humaine que si l’on veut être ce que nous pouvons être, tout ce que nous pouvons être !

Se réconcilier avec soi-même, ce n’est pas encore la foi chrétienne. Mais c’en est la porte. Cela consiste à prendre la vie d’une certaine façon sans se laisser dominer ou éparpiller par elle. Cela suppose que l’existence prend de l’épaisseur, du goût, du sens : on habite et on « fait » la vie, on n’en est pas le jouet.

Pour sa part, le christianisme contribue aujourd’hui à ce sens spirituel de l’existence. Certaines aumôneries scolaires, bien des préparations au mariage ou au baptême, certaines célébrations de funérailles ont ce rôle. C’est là une tâche proprement catéchuménale, qui est première et qui n’est pas étrangère à la foi chrétienne, bien qu’elle ne soit pas équivalente à l’adhésion au Christ. Passer du temps à cela, ce n’est pas perdre son temps.

Mais à une condition. A condition de ne pas oublier que la foi chrétienne est autre chose que l’expérience spirituelle de la vie, de l’amour, de la naissance et de la mort. Etre chrétien, c’est rythmer sa vie sur la vie de Jésus. C’est inscrire en sa vie l’Evangile qui a orienté la vie de Jésus-Christ. C’est passer par la Pâque qu’il a traversée. Ce n’est pas seulement donner du sens, un sens, à la vie. C’est donner à la vie le sens que Jésus a donné à la sienne.

Et cela est rupture. Non seulement avec l’existence banale ou insignifiante qui est souvent sécrétée par notre époque, mais également avec cette forme d’existence « spirituelle » que je viens d’indiquer. Car vivre spirituellement, ce n’est pas encore vivre chrétiennement. D’une forme de vie à l’autre, il y a évangile. Nouveauté. Non pas négation ou annulation, mais transformation, conversion, changement de plan.

La foi évangélique et baptismale est une conversion

Pendant le Carême, nous sommes habitués à nous redire ces sortes d’évidence. La conversion est un mot de carême.

L’accent catéchuménal, en l’occurrence, pourrait consister à envisager les choses moins sous l’angle moral et plus sous l’angle théologal. Les ruptures que demande l’adhésion au Christ sont en effet des ruptures avec le péché mais aussi équivalemment des ruptures avec notre mal-croyance ou notre incroyance.

Sans vouloir énumérer toutes les formes que peuvent prendre ces ruptures - ce qui serait vain -, je me contenterai d’indiquer trois directions qui me semblent avoir un sens catéchuménal et pouvoir orienter notre retournement de Carême.

- Il y a d’abord, si l’on veut être disciple de Jésus, à rompre avec les idoles. A chacun de nous de chercher quelles sont ses idoles ! Le tout étant de bien voir de quoi il s’agit : une idole, c’est une réalité positive qui devient néant, oppression (elle « possède ») et insignifiance, quand on l’hypertrophie et quand on en fait un absolu. Tels sont l’argent, le pouvoir, la sexualité. Telle est aussi, pour certains, la tradition religieuse quand on la durcit et quand on la fige. Telle est aussi, pour d’autres, l’illusion qui confond la foi-changement de vie avec la simple modification des habitudes et des idées.

- En deuxième lieu, une rupture importante de la foi aujourd’hui me semble concerner la pratique de la vie sociale. Dans la société, il y a tout ensemble des compromis artificiels et des luttes déclarées. Tout cela c’est la vie. La foi chrétienne ne prétend pas changer magiquement ces conditions de l’existence. Mais elle voudrait les empêcher de se figer. Ce qui veut dire qu’elle met en cause les conciliations faciles et souvent injustes et qu’elle ose annoncer une réconciliation possible au sein même des affrontements. Comment vivre cela aujourd’hui ? Ce n’est pas simple, Un Carême, ne serait-ce pas un temps d’humble disponibilité en ce sens ?

- Enfin, troisième rupture difficile de la foi, il y a l’espérance. Croire chrétiennement, c’est adhérer à la promesse de Dieu dont témoigne Jésus. Cela nous amène à rompre avec deux attitudes qui ne s’accommodent pas bien de la foi.

La première, c’est la tendance au court terme, la vie dans le présent, le refus de l’histoire. Cette conception de la vie a certes ses raisons. La jeunesse qui l’adopte parfois y trouve une manière de dénoncer les idéologies dominantes qui, toutes, font des plans d’avenir. Mais peut-on adhérer à Jésus sans regarder vers ce qui vient, vers l’à-venir ?

D’autre part, une seconde tendance répandue aujourd’hui consiste à envisager demain comme un futur que prescriraient déjà les plans de la prospective ou les options des programmes politiques. Comment vivre cette orientation vers le futur, indispensable dans son ordre, tout en restant accueillant à l’avenir que Dieu fait luire ?

Bonne question de Carême…


IV. Pour vivre un Carême catéchuménal :

QUELQUES ORIENTATIONS ET PROPOSITIONS

Les réflexions qui précédent ont proposé des perspectives. Pratiquement, ces perspectives pourraient se préciser selon les quelques axes que voici. Ces axes indiquent ce que pourrait être un Carême catéchuménal. Ils ne donnent pas de recette, Ils proposent un esprit.

1. Vivre le Carême comme une expérience de route, comme un parcours-école

Ainsi que le montre assez tout chemin de catéchumène, croire est un acte qui mûrit, peu à peu. C’est une durée, une marche. Il s’agit de prendre le temps de croire, de découvrir la foi comme étant l’expérience d’un exode, d’un passage et d’une persévérance.

Qu’est-ce que cela signifie pour des gens qui sont déjà baptisés ? On le sait bien : nous ne sommes jamais au but, nos routes d’hommes sont des chemins d’Emmaüs ou de Damas, etc.

Mais tout cela est un peu général et assez « classique ».

Pendant le Carême, les choses sont plus précises : le Carême nous ouvre un parcours-test, une expérience de chemin que nous ne choisissons pas (ni dans sa date, ni dans sa longueur, ni dans ses étapes ou orientations) et qui nous est proposée.

Le Carême, en ce sens, c’est faire annuellement un parcours-école pour savoir faire de toute l’année une route de foi.

C’est, à cause de Pâques qui approche, réapprendre à croire évangéliquement. C’est rendre à la foi son allant. La « pascaliser ».

Ce parcours de foi qu’est le Carême a quelques caractéristiques :

- C’est une durée un peu longue que l’on est invité à vivre comme un tout. Autant dire que cette proposition ne répond pas immédiatement à nos goûts actuels, plutôt portés à vivre le temps en le fractionnant. Nous craignons de nous essouffler en nous engageant dans une aventure un peu étalée.

- On accueille ce parcours quand c’est le moment, sans qu’on le choisisse en fonction de soi-même. Voilà qui surprend aujourd’hui

- On le mène à plusieurs, avec d’autres, en peuple.

- Ce parcours vise à nous faire revivre une esquisse simplifiée, condensée, mais précise, de ce qu’est l’histoire de la foi, l’aventure de notre foi. L’Eglise nous fait suivre un itinéraire typique et commun de croyants.

Ce parcours ne consiste pas à faire le point, à voir où l’on en est, mais à se déplacer, à suivre un chemin symbolique de ré-initiation à la fol et au mystère chrétien. Le Carême n’est pas une mise au point, C’est un exercice de marche.

2. Vivre le Carême comme une expérience de rupture et de jeûne

Nous sommes tous « gavés », saturés : informations, idées, images. Notre vie est traversée d’influences multiples, de soucis nombreux.

Au point de vue religieux, c’est un peu la même situation : nous entendons beaucoup de choses, nous en disons beaucoup, nous agissons aussi, etc.

L’expérience catéchuménale montre qu’il est indispensable, de temps en temps, de « dégraisser » sa vie. Non pour fuir les exigences du quotidien ou les appels des solidarités. Mais pour habiter nos journées dans la paix et la liberté, sans nous laisser écraser, emporter, dépasser, par les événements. Une foi de baptême, c’est une foi qui est d’autant plus en prise sur l’existence qu’elle la prend et la porte avec « cœur », avec simplicité. C’est une foi qui fait pénitence dans la rupture et le jeûne.

Du point de vue du Carême, qu’est-ce que cela signifie ?

- Il y a peut-être un premier « jeûne » à réaliser : celui qui consiste à ne pas se laisser gaver ni saoûler par le superficiel, l’accessoire, l’artificiel, etc. Ou bien par l’avoir, le goût de paraître, etc. Ou encore par nos idéologies, nos préjugés.

Au fond, le jeûne dont il s’agit consiste à se dépouiller (un peu) de nos prétextes et de nos faux-semblants.

- Une autre rupture à opérer : celle de certaines habitudes qui nous sclérosent.

Pourquoi écoutons-nous seulement certains appels de la vie actuelle et pas d’autres ?

Pourquoi choisissons-nous nos luttes pour la justice, la vérité et la liberté sans aller toujours sur les terrains où l’enjeu se fait urgent ?

Le jeûne qui nous attend : ouvrir les yeux et les oreilles, entrer dans le réel.

- Pour ce qui est de la prière, de la pratique religieuse, de la vie sacramentelle, des réunions de communauté de foi ou d’équipe chrétienne, etc. même problème : que voulons-nous en tout cela, réellement ? Quelles illusions se cachent ? Quel chloroforme traînons-nous avec nous ?

- Enfin, pour les homélies de Carême, il faudrait aussi un certain jeûne. Ce qui ne revient pas à les supprimer… mais à les centrer sur une seule annonce à chaque fois, sans fioritures, surcharges, banalités ou inflation de vocabulaire, etc. Seuls la prière et le jeûne peuvent chasser le démon du bavardage stérile ou prétentieux.

3. Vivre le Carême comme un temps fort de la vie ecclésiale

Nous le savons assez, la foi se vit à plusieurs. Ce qui n’est pas facile ! Certains catéchumènes le découvrent laborieusement. Et tous nous pouvons en témoigner.

Mais de grâce, n’allons pas faire du Carême un temps où l’on multiplie les grandes déclarations sur l’Eglise et son unité, sur notre solidarité de chrétiens, etc. Tout cela est important, mais risque d’être sans grande portée.

Alors, pourquoi ne pas engager le Carême de façon plus pratique ?

- Il y a Eglise quand les croyants (quelle que soit leur forme de foi) osent mettre en commun ce qu’ils tiennent de Dieu : leur adhésion au Christ dans la vie actuelle. Pourquoi ne pas favoriser l’expression de nos diverses manières de croire ? Osons dire, laissons dire que l’on est plus ou moins à l’aise en telle paroisse, en tel groupe. Sans agressivité, fraternellement, par loyauté.

- L’Eglise a beau être marquée de limites et de lourdeurs, elle n’en reste pas moins une réalité étonnante : des gens ont entre eux des liens qui, en dernier ressort, tiennent à une foi commune. Pourquoi, sans minimiser les problèmes, ne pas s’étonner (un peu) de ce qu’il y ait dans le monde une Eglise ? et que l’Eglise soit le lieu d’une certaine confiance que l’on se fait au nom de Jésus- Christ ?

- L’Eglise actuelle manque d’imaginatlon. Pendant le Carême, certains baptisés ne se sentent pas « concernés » parce que l’Eglise ne leur offre que des célébrations dans lesquelles ils n’entrent pas ou des rencontres qui ne correspondent pas à leurs préoccupations et à leur langage. Pourquoi ne pas inventer d’autres manifestations de l’Eglise, en tenant compte du grand nombre de non-pratiquants (parmi lesquels quelques-uns attendent quelque chose)

4. Vivre le Carême comme une attention aux signes

Le Carême, c’est un temps pour redécouvrir comment notre foi est sacramentelle et pourquoi les sacrements la font vivre. C’est une école du sacrement. Un temps d’attention aux signes. Dans la vie et dans l’Eglise.

- Cela veut dire d’abord que les sacrements risquent sans cesse de s’user ou de perdre du sens. Nous avons régulièrement à les réévaluer. ils nous unissent au Christ mort et ressuscité. C’est lui qui, en eux, nous rencontre.

- Le Carême offre pour cette réévaluation des conditions assez adaptées.

D’abord, parce que, la redécouverte des sacrements est à faire en approfondissant ce que c’est que de croire. Les sacrements donnent forme à notre foi.

En outre, le Carême nous invite à vivre les sacrements d’une manière étalée (il y a un temps pour entrer en Carême, un temps pour célébrer la réconciliation, un temps pour actualiser le baptême, un temps pour célébrer l’eucharistie) et d’une manière globale (les sacrements ont des liens organiques entre eux : ils se tiennent entre eux et ils sont orientés vers un pôle commun, Pâques).

- Comment comprendre et faire comprendre ce parcours et cette articulation ? En célébrant le mystère sacramentel plutôt qu’en en parlant !

Redécouvrir les sacrements, c’est redécouvrir l’Eglise. Car c’est elle le Sacrement du Christ. Par conséquent, entre foi, Eglise et sacrement, il y a un lien étroit. Pour croire assez, il faut aller jusqu’au sacrement (car, alors, la foi est manifestée comme acte de Dieu en nous). Et, pour vivre le sacrement, il faut aller jusqu’à l’Eglise (car, alors, le sacrement apparaît comme étant non seulement à usage personnel mais à usage ecclésial : il fait l’Eglise).

Redécouvrir les sacrements, c’est reconnaître que certains chrétiens ne sont guère en mesure de les célébrer. Et pourtant ils sont de l’Eglise ! Et pourtant ils contribuent paradoxalement à faire de l’Eglise ce qu’elle est concrètement dans le monde actuel ! Quel Carême vivent-ils ? Qu’est-ce qui est dans leur vie signe de foi ? Même s’il ne s’agit pas de rite et de célébration. Même si la Parole biblique est pour eux lointaine.

Car Dieu ne laisse personne sans signes !


Je viens de méditer sur ce que peut être un Carême qui serait catéchuménal.

Vous avez probablement constaté que la formule n’a pas de secrets étonnants.

Un Carême catéchuménal, c’est un Carême commun, courant, simple. Mais honnête, centré sur l’essentiel, réaliste.

L’attitude catéchuménale, aussi bien, n’a aucune originalité recherchée.

C’est bien plutôt une façon de vivre le Carême, de le mener, en tenant compte des chrétiens divers que nous sommes et ne court-circuitant pas le temps.

C’est une manière d’être vigilant dans l’espérance.

Henri BOURGEOIS

Carême 77,

Ed. du Chalet, p-4-17.


Voir aussi : Initier ?, Ce que c’est qu’être chrétien, L’identité chrétienne en question ? ;

Pour connaître l’action catéchuménale d’Henri Bourgeois : L’action catéchuménale (1973-1990) ;

Un petit livre à lire : Le baptême et la vie baptismale., Baptiser. Diverses manières de baptiser aujourd’hui..

Notes

[1]Catéchuménat vient d’un mot grec qui signifie enseigner à haute voix, instruire oralement, faire résonner la Parole de Dieu. Dès les premiers siècles de l’Eglise on a appelé catéchumènes ceux qui recevaient un enseignement et une initiation pour se préparer au sacrement de la foi qu’est le baptême et devenir membres de la communauté chrétienne. Le grand Larousse fait remarquer que, par extension, on appelle catéchumène toute personne qui aspire à une initiation

[2]Cf. Seront-ils chrétiens ? Perspectives catéchuménales,de Jean Vernette et Henri Bourgeois, Le Chalet, Lyon 1975 (pages 177 à 196 notamment).

[3]La formule est de saint Augustin


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