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Articles H.B. dans La Croix (1977-2000)

ARTICLES « LA CROIX »

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Voici dix-sept articles d’Henri Bourgeois (+ 2001) parus dans le Journal LA CROIX, entre 1977 et 2000.

Ces articles constituent des apports, brefs mais significatifs, aux débats d’une époque brefs mais bien informés de l’histoire et des enjeux, à des débats qui sont encore loin d’être clos.

Ils témoignent d’une manière d’évangéliser attentive à l’appel de Dieu présent en toute vie humaine. Ils sont l’œuvre d’une pensée théologique pour laquelle la foi est au travail dans l’aujourd’hui de Dieu. Ils rappelleront à ceux qui ont connu Henri Bourgeois un ton assez rare de liberté et de vérité. Et feront découvrir à ceux qui ne l’ont pas connu une manière d’accueillir l’événement avec bienveillance et discernement.

Si tel ou tel lecteur souhaite faire part de ses réactions, il peut les adresser à l’association des Amis d’Henri Bourgeois.

Si même certains, disposant de la collection complète du Journal La Croix, découvraient des articles d’Henri Bourgeois qui nous auraient échappé, notamment pour une période plus ancienne, ils nous rendraient service de nous les signaler. D’avance, un grand merci. AHB.


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Liste des articles présentés

  • 1. 1977 : Groupes catéchuménaux.
  • 2. 1981 : L’évangile intéresse-t-il le grand public ?
  • 3. 1987 : Place des femmes dans l’Eglise : une question ignorée.
  • 4. 1988 : Le sacrement de confirmation est-il à la dérive ? (réponse)
  • 5. 1990 : Le troisième millénaire du christianisme.
  • 6. 1992 : La théologie française et l’Europe.
  • 7. 1992 : Quand la théologie se veut pratique.
  • 8. 1992 : Des places vides au Colloque.
  • 9. 1994 : Les divorcés-remariés et la participation à l’eucharistie.
  • 10. 1995 : Confirmation, fête de l’Esprit.
  • 11. 1995 : En Europe, Dieu familier ou étranger ?
  • 12. 1995 : Lettre à des amis accablés
  • 13. 1996 : Des non-pratiquants veulent des groupes informels
  • 14. 1997 : Longchamp et les adultes.
  • 15. 1999 : Redonnons envie de lire.
  • 16. 2000 : La nouveauté n’interdit pas la diversité.
  • 17. 2000 : Dominus Jesus et le dialogue inter-religieux.

N° 1 - 12 octobre 1977. GROUPES CATECHUMENAUX.

Libre opinion.

Article repris dans le bulletin Accueil&Liberté.

Bien des gens, aujourd’hui, sont baptisés mais n’ont pas la possibilité de vivre la foi chrétienne. Ils se sentent et se disent chrétiens. On les blesserait si l’on mettait en doute leur lien au christianisme. Mais ils ont une foi incertaine ou obscure, ils sont mal à l’aise à la messe (c’est surtout pour cela qu’ils n’y vont pas), ils se sentent étrangers aux débats et aux évolutions de l’Église.

Bien sûr, ils ne forment pas un groupe homogène. Ils sont de toute origine et de toute culture, du magistrat à l’ouvrier agricole, de l’aide-soignante au commerçant. Mais ils ont en commun d’avoir quelques contacts avec les communautés chrétiennes. Ils se marient habituellement à l’Église. Ils demandent le baptême pour leurs enfants. Ils enterrent leurs morts après une célébration religieuse. Assez souvent, ils inscrivent leurs enfants au catéchisme ou, du moins, acceptent qu’ils y aillent. Parfois même, ils prennent part à des célébrations trimestrielles organisées sur la base des groupes de catéchisme.

Sous-équipement pastoral

Mais tout cela reste épisodique et aléatoire. Une messe où l’on est un peu perdu, une brève rencontre préparatoire à un baptême ou un mariage, une réunion de parents, une veillée de Noël, même tonique et communautaire, cela ne suffit pas pour apprendre ou réapprendre à croire. Certains des « mal -croyants » - pas tous, bien entendu - attendent et parfois demandent autre chose : une reprise à la base, une initiation chrétienne fondamentale, simple et pratique, dans un groupe adapté. Qui n’a jamais entendu ou perçu un tel désir ? Et cela pas seulement sous forme de souhait vague et poli, dans une réunion de jeunes ou préparant au mariage, ou dans une réunion de parents préparant au baptême, mais parfois de façon réelle, sérieuse, persévérante…

Que fait l’Église de telles demandes ? Le plus souvent, pas grand chose : « on en reparlera », « je passerai vous voir ». Et rien ne se passe. Pourquoi ? Parce que l’Eglise, il faut le reconnaître, est peu équipée pour honorer ces attentes. On ne voit pas quelle équipe déjà existante pourrait convenir à celui ou celle qui désire une initiation à la foi. Ou bien on attend que d’autres cas se présentent pour envisager quelque chose : c’est partie remise et la demande se perd dans les sables. Ou encore on craint que la demande en question soit trop religieuse, pas assez « dans la vie », c’est-à-dire trop loin des préoccupations qui nous sont habituelles et qui sont familières aux gens que nous fréquentons. Alors on ne donne pas suite.

Faire un pas de plus

Tout cela, que j’évoque rapidement, peut avoir quelque raison. Mais, plus profondément, de telles situations n’indiquent-elles pas une carence réelle dans l’Église actuelle ? L’Eglise d’aujourd’hui est une Église de pratiquants, de militants et, plus récemment, d’amis de la prière. Elle consacre beaucoup de temps, d’argent et d’énergie pour les uns et les autres. Mais cela suffit-il ?

… Notre Église, qui se dit missionnaire, qui consacre un Synode international à la catéchèse, qui a vu les évêques français réfléchir sur la parole de Dieu lors de la dernière assemblée épiscopale à Lourdes, en 1976, manque de moyens et d’imagination pour répondre à des demandes ou à des attentes qui sont déjà plus nombreuses qu’on ne le pense et qui, demain, se multiplieront très probablement pourvu qu’on y soit attentif.

Une (ré)-initiation de base

Quelle imagination mettre en œuvre ? Quels moyens concrets expérimenter ? L’heure est assurément à la souplesse et à la simplicité. Il ne nous faut pas des structures considérables et sophistiquées, ni des organisations très cohérentes et très éprouvées… Mais plutôt des groupes « légers », provisoires, à la base, libres et souples, qui aient pour but avoué et pour souci premier une découverte élémentaire et patiente de la foi.

…. Tels sont les « groupes catéchuménaux » qui existent ici et là, en France, en nombre très insuffisant. Ce sont des groupes à la manière des catéchumènes. Leur nom vient de la situation actuelle de bien des baptisés ; ils sont comme des catéchumènes. Leur qualificatif vient également caractériser leur option ; l’expérience des catéchumènes, celle des nouveaux croyants, a beaucoup à dire aujourd’hui à l’Église et peut inspirer ou orienter efficacement les animateurs de ces groupes.

Plutôt que de nous perdre en analyses multipliées et redondantes sur notre temps, sur la foi, sur la catéchèse, plutôt que de réserver les actions ecclésiales à des catégories déjà bien pourvues, n’est-il pas urgent de faire une Eglise ayant du temps, du cœur, un visage et des formes pratiques pour « les autres », nos frères et soeurs du seuil ou des marges ?

Si cela vous paraissait constituer une exigence actuelle, pourquoi ne tenteriez-vous pas un essai ? Au besoin, vous pourriez prendre contact, dans votre département ou votre région, avec les chrétiens engagés dans le catéchuménat ; En tout cas, des gens attendent. Qui fera quelques pas avec eux ?


N° 2 - Mardi 10 novembre 1981.

L’ÉVANGILE INTÉRESSE-T-IL LE GRAND PUBLIC ?

Régulièrement, l’Église de France réfléchit au plus haut niveau sur l’évangélisation ou encore l’annonce de l’Évangile dans le monde actuel. Cela vient à nouveau de se produire à Lourdes, au cours de la Conférence épiscopale.

Cette persévérance mérite d’être notée, mais on peut se demander quelle est l’efficacité réelle de tous ces efforts : parler de la mission chrétienne, entretenir dans les groupes chrétiens son souci, cela ne suffit pas forcément pour que l’Église de France soit en fait missionnaire.

Le risque d’idéologie

Redéfinir régulièrement ce qu’est l’évangélisation, cela est sûrement utile. Les chrétiens ont besoin de se dire et d’entendre dire ce qu’est leur vocation. Mais ces rappels ne remplacent pas la pratique.

Je crains parfois que les déclarations sur l’évangélisation ne soient menacées d’idéologie. Elles rassemblent les consciences chrétiennes, pas toutes, d’ailleurs, mais elles risquent de s’en tenir aux principes fondamentaux et indiscutables sans entrer assez dans le vif du sujet. Les responsables d’Église et bien des chrétiens peuvent dire ce qu’ils croient et ce qu’ils souhaitent, il n’en reste pas moins que beaucoup de gens aujourd’hui ne sont pas intéressés par ces déclarations et parfois même par ces témoignages ; Il suffit, pour s’en convaincre, de regarder les choses en face.

On dira que nos contemporains ont tort, qu’ils devraient faire leur un Évangile dont nous savons par expérience qu’il est vital et passionnant. Mais tout cela reste voeux platoniques. Les faits sont là.

Je me demande d’ailleurs si nous posons bien la question en l’envisageant de la sorte. Si beaucoup ne s’intéressent pas où ne s’intéressent plus à l’Evangile, est-ce seulement de leur faute ? Bien sûr, on peut toujours dénoncer l’insouciance ou la légèreté actuelles, voire l’indifférence communément imputée au matérialisme pratique qui domine notre vie. Mais, est-ce bien tout ? Le désintérêt de beaucoup ne vient-il pas de ce que nous ne savons pas rejoindre ce qui intéresse la plupart des gens aujourd’hui ?

La revue de nos réalisations et de notre époque.

Il nous faudrait mieux percevoir ce qui intéresse le grand public. Mais souvent nous sommes trop pris pour avoir une telle disponibilité. Nous préférons faire le tour de nos dispositifs pastoraux et ecclésiaux pour défendre celui-ci, rééquilibrer celui-là, rappeler la légitimité d’un troisième, etc. Tâche en principe utile, mais vite répétitive et fatigante.

Ou bien nous essayons de découvrir ce qui se passe. Mais nous nous complaisons dans les analyses complexes de notre époque, de ses changements et de ses enjeux. Tout cela est suggestif, mais reste habituellement général et ne féconde pas toujours l’imagination pratique.

Alors, sans vouloir en remontrer à qui que ce soit, mais au nom de l’urgence évangélique, j’aimerais faire une simple proposition. Ce n’est pas une recette-miracle, c’est un élément à joindre aux recherches actuelles sur l’évangélisation. Un élément trop peu pris en considération jusqu’ici. Il me semble que nous aurions avantage à écouter les nouveaux venus en christianisme, les nouveaux chrétiens, ces adultes jeunes ou moins jeunes qui ont choisi en toute connaissance, il y a peu de temps la foi chrétienne.

Ces nouveaux venus à la foi existent. On peut les rencontrer. Il suffit de regarder en direction des catéchumènes ou de certaines communautés que fréquentent des convertis de fraîche date.

Je ne prétends pas qu’ils aient les paroles de la vie éternelle. Mais leurs paroles ont souvent plus de piquant et de réalisme que bien d’autres. Ils ne sont pas encore habitués. Ils sont en partie étrangers à nos vieux contentieux. S’ils sont devenus ou redevenus chrétiens, c’est bien parce qu’ils ont trouvé un intérêt concret à l’Evangile.

Ce qu’ils ont à dire est fort intéressant et peut éclairer d’autres situations que la leur. Je prendrai simplement pour exemple ce qu’une équipe lyonnaise est en train de publier sous le pseudonyme collectif de Pascal Thomas : « Croire comment font-ils ? » : sous ce titre s’organisent les questions et aussi les convictions neuves de catéchumènes et de nouveaux baptisés. À lire ce livre, on s’aperçoit vite du malentendu qui affecte souvent l’Évangile actuel.

L’Évangile mal entendu

En effet, les paroles chrétiennes habituelles renvoient à un « arrière-fond » religieux qui manque à bien des gens. Elles font référence à des attitudes ou à des certitudes qui sont loin d’être le lot commun. Au fond, les chrétiens savent parler aux chrétiens. Mais ils ont de la peine à s’adresser à ceux qui ne le sont pas ou bien à ceux et celles qui auraient envie de l’être.

Il me semble donc que notre époque a un besoin vital d’initiateurs, c’est-à-dire de personnes qui vivent de la foi de façon communicable et qui sachent accompagner sur les chemins de l’Évangile ceux et celles qui le demandent. En prenant les choses par le début. Sans présupposer des expériences ou des résonances qu’il faut précisément faire apparaître.

Une carence d’initiation

Le christianisme actuel manque d’initiation et il en souffre. Il y a une quarantaine d’années, il pâtissait d’une catéchèse trop formelle et l’on a heureusement beaucoup fait pour remédier à ce défaut. Depuis la dernière guerre, bien des chrétiens français ont également senti qu’il fallait engager la foi dans la vie quotidienne et la sortir de son monde à part. Les efforts apostoliques orientés de la sorte ont été nombreux et fructueux.

Mais aujourd’hui tout cela, qui demeure actuel, ne suffit plus. Il faut que les chrétiens deviennent des initiateurs humbles, spirituels, persévérants. Car certains de nos contemporains regardent du côté du christianisme et attendent qu’on les aide à avancer. Il se pourrait alors que l’Évangile intéresse plus qu’on ne le pense communément. À condition que ce soit un Évangile pour commençants et qu’on puisse le découvrir progressivement.


N° 3 - Samedi 28 mars 1987.

LA PLACE DES FEMMES DANS L’ÉGLISE, UNE QUESTION IGNORÉE.

Propos recueillis par Yves de Gentil-Baichis.

Y. G-B : Comment se pose aujourd’hui, Henri Bourgeois, sur le plan théologique, la question du rôle des laïcs ?

H.B. : Vatican II a exprimé une sorte de consensus de principe sur plusieurs points : l’affirmation qu’il existe un Peuple de Dieu, une égalité entre les membres de ce peuple, une responsabilité commune pour la mission dans le monde. S’est dégagée aussi l’idée d’un service de Dieu à travers le travail quotidien, la vie des familles, l’engagement professionnel, la prière, l’annonce de l’Evangile. Bref, tout cela est devenu une sorte de Vulgate pour beaucoup de chrétiens actuels.

- Oui, mais certains ont l’impression que ces principes restent souvent au niveau des intentions et que tout est différent dans la pratique.

- En effet, un certain nombre de laïcs ne se sentent pas à l’aise avec ce qui se fait dans leur paroisse, dans leur diocèse, avec ce qui se décide à Rome. On assiste à un phénomène nouveau : certains chrétiens sont attachés à l’Eglise, mais ils font parfois jouer comme une clause de conscience au titre de leur compétence professionnelle ou de leur expérience chrétienne. Et quand on parle du droit à la parole des laïcs, ils regrettent que leurs points de vue ne soient pas davantage pris en compte.

- En particulier dans le domaine de la bioéthique ce qui est surprenant à six mois du Synode. (Il s’agit du Synode romain sur les Laïcs).

- Exactement. Mais je crois qu’il faut aller plus loin. Aujourd’hui, il y a deux grandes représentations de la vie ecclésiale. On voit d’un côté la vie interne, faite de catéchèse, de célébrations liturgiques, de règlements intérieurs, et de l’autre une vie tournée vers le monde et qui serait la mission et l’évangélisation. Ce binôme, qui a eu son intérêt, commence à agacer des prêtres, des laïcs et des évêques car on ne peut séparer ces deux dimensions. Je sens une certaine insatisfaction quand on dit que la mission des laïcs est d’être dans le monde. Cela voudrait dire à la fois que la vocation des clercs est de rester dans leurs églises et que les laïcs n’ont pas trop à s’occuper des choses d’Eglise. Or tout chrétien, qu’il soit prêtre ou laïc, est d’abord un baptisé.

- On se réfère souvent à cette réalité du baptême, mais concrètement que va-t-elle signifier pour l’Eglise ?

- Le baptême nous prend dans le monde. Il ne nous y réinsère pas, car il ne nous en a pas sortis. Nous y sommes. Mais il nous donne Dieu comme origine et il nous fait ses fils. Le baptême nous donne la possibilité d’oser regarder la mort en face. Pas seulement notre petite mort personnelle mais tout ce qui est porteur de mort dans le monde, en particulier le mal. Le baptême c’est encore la possibilité audacieuse de faire confiance alors que le monde actuel nous porte à la défiance. Or, cette identité baptismale, assez fondamentale, tout chrétien, qu’il soit laïc ou prêtre, devrait la retrouver.

- Mais que dire aujourd’hui des rôles respectifs des prêtres et des laïcs ?

- On ne peut se demander indéfiniment comment vivre entre prêtres et laïcs. Cette question, même si elle est lancinante, devra s’estomper dans la mesure où l’on mettra l’accent sur la coresponsabilité des baptisés dans la communauté. Il faut se rappeler aussi plusieurs points. D’abord, le rôle des prêtres comme celui de l’évêque est un rôle de service. Comme tout service, il est finalisé par quelque chose de plus fondamental : la vocation et la responsabilité des chrétiens dans le monde.

Il ne faut donc pas inverser les choses : les laïcs ne sont pas au service du clergé, mais celui-ci est au service de la vocation commune. D’autre part, il existe dans l’Ecriture un grand principe : quelques-uns dans la communauté sont au service de tous. Cela ne signifie pas que les ministères ordonnés sont issus de la communauté. Ils sont d’abord issus du don de Dieu. Mais la communauté chrétienne a un droit de regard légitime sur ce que font les ministres envoyés pour la servir.

- Au cours du prochain Synode**, on évoquera peut-être, même si c’est timide, la question de la place des femmes dans l’Eglise. Que pouvez-vous en dire comme théologien

- C’est une question difficile que l’on n’ose pas réellement prendre en compte dans l’Eglise catholique. Ce qui est grave, c’est qu’elle n’est pas entendue, car elle est toujours masquée, ignorée, voire ridiculisée. Cette attitude ne repose pas sur des principes théologiques, elle vient d’un inconscient qui remonte loin dans l’histoire de notre culture.

- Mais la théologie bloque-t-elle toute évolution sur ce point ?

- Dans le Nouveau Testament, il apparaît que les femmes n’ont pas fait partie des Douze et qu’elles n’ont pas eu de rôle apostolique. Mais le Nouveau Testament ne théorise aucunement sur la signification du masculin dans le ministère. Nulle part il n’est dit que seule la condition masculine y aurait accès. Le Nouveau Testament présente un fait : les apôtres étaient des hommes, mais il ne l’interprète pas.

- L’interprétation est donc venue après, au cours de l’histoire chrétienne ?

- Oui et elle affirme deux choses. D’abord Jésus a choisi des hommes et non des femmes. On respecte donc sa décision, y compris dans sa particularité historique. D’autre part, en présence de la symbolique du masculin et du féminin, on interprète cette symbolique comme si le masculin était le seul qualifié pour exprimer et manifester la présence du Christ.

- Cette vision est-elle vraiment irréversible à l’époque où l’évolution des femmes pose en termes nouveaux le problème des relations masculin-féminin ?

- On débouche sur une question tout à fait importante : le symbolique sexuel est-il plus important que le symbolique de l’égalité ? Autrement dit quel est le signe le plus évangélique aujourd’hui : est-ce celui de la condition masculine qui serait la seule appropriée pour signifier Jésus-Christ ou est-ce le signe d’une égalité entre les hommes et les femmes.

- Quelle est votre réponse ?

- Je pense que le symbolique de la sexualité a sa place mais qu’il est second par rapport au symbolique de l’égalité dans le Peuple de Dieu. Dans l’Eglise, il n’y a, nous dit Paul dans l’Epître aux Galates, ni Juif, ni Grec, ni homme, ni femme. Il ne faut pas nier la différence sexuelle, mais non la considérer comme un signe intangible et supérieur à tout autre signe. L’égalité fondamentale entre les baptisés me paraît être un signe plus évangélique.


N° 4 - 6 décembre 1988.

LE SACREMENT DE LA CONFIRMATION EST-IL A LA DÉRIVE ?

* Note du journal : « Henri Bourgeois, professeur à la faculté de théologie de Lyon et directeur du catéchuménat lyonnais, a été étonné par le point de vue exprimé par Charles Seinturier (Marseille), dans la « Tribune » du 28 octobre, au sujet de la confirmation. »

Il me semble tout d’abord que la confirmation n’est pas actuellement en France un sacrement « à la dérive ». Je ne sais ce qu’il en est à Marseille ! Mais, circulant quelque peu en notre pays, je puis témoigner qu’un gros effort de réflexion, de préparation et de célébration a été accompli et que les « confirmateurs » tout comme les communautés ont plus de joie que jadis lors de la confirmation.

D’autre part, j’ai été étonné du ton péremptoire de l’auteur : « Le temps semble venu de remettre les choses en ordre ». Phrase étonnante, presque policière, il est vrai compréhensible en ce temps de néoconservatisme, mais qui ne laisse pas d’être inquiétante !

Enfin, l’argumentation de C. Seinturier porte sur l’ordre des sacrements de l’initiation. Historiquement et juridiquement, cet ordre est en effet bien connu : la confirmation vient avant l’eucharistie. Cela, il y a longtemps qu’on le sait. Mais si l’on fait autrement, si la confirmation vient habituellement après l’eucharistie, c’est qu’il doit y avoir des raisons. Et des raisons qui ne sont pas seulement de conjoncture pastorale ou psychologique.

La confirmation venant après une première pratique eucharistique n’est pas insensée ni sans fondement. Elle veut dire qu’en Occident elle a aujourd’hui une portée ecclésiale et « pneumatologique » qu’elle n’avait pas, jadis, lorsqu’elle était célébrée avant l’eucharistie. Ce n’est pas rien. Cela peut se justifier théologiquement. Tant il est vrai que les sacrements sont pour les hommes, au service du Royaume. Et non l’inverse.


N° 5 - Jeudi 27 septembre 1990.

LE TROISIÈME MILLÉNAIRE DU CHRISTIANISME.

J’ai pris part tout récemment au Congrès de la revue Concilium qui vient de se tenir à Louvain et donc La Croix-l’Événement a rendu compte il y a quelques jours. Je voudrais indiquer à ma manière quelques-unes des perspectives qui se dégagent de cette rencontre où étaient rassemblés des théologiens chrétiens venus de 51 pays. Voici donc très brièvement deux données qui pourraient bien être porteuses d’avenir. L’une concerne la foi en Dieu, l’autre touche au rôle et à la signification de la théologie.

Il était significatif à Louvain d’entendre des théologiens du troisième monde (Afrique et Amérique latine surtout) se demander en quoi il pouvait bien être question d’un troisième millénaire pour le monde actuel. Autrement dit, le comptage des années dans l’ère chrétienne a sans doute de l’importance pour l’Occident, mais il importe peu pour des millions d’êtres humains aujourd’hui. Le troisième millénaire n’est pas un rendez-vous universel.

Et pourtant, constatait-on au Congrès, Dieu demeure présent aujourd’hui sur notre planète et l’on continue à faire cas de lui. La théologie, si souvent accusée ces dernières années d’anthropocentrisme excessif, a manifestement pour souci, plaisir et responsabilité, de réfléchir à cette présence de Dieu, en essayant de préciser comment elle est perceptible et ce qu’elle change dans le concret de la vie. Parmi tous les visages possibles du divin, quel est celui du Dieu de la foi biblique et chrétienne ? Où le Dieu de l’Evangile est-il abordable pratiquement ?

Cette attitude assurément légitime pose, à mon sens, une question importante pour demain. Il s’agit, en effet, pour les chrétiens d’habiter le monde de telle manière qu’ils ne soient pas absents des lieux, des luttes et des fidélités où Dieu se manifeste. Sinon, quel serait leur témoignage ? Mais cette vocation n’est pas simple. À Louvain, le tiers monde a parlé du combat contre l’injustice et pour la liberté ou l’identité culturelle des peuples. Mais sans doute lui faut-il mesurer que Dieu n’est pas, n’est plus forcément reconnu dans ces urgences pourtant décisives. De leur côté, les Occidentaux, moins portés à prendre en compte les injustices économiques et politiques sur leur propre sol comme dans le monde, ont semblé à Louvain être surtout attentifs à la libération des femmes, à l’avenir inquiétant du monde technique, à la culture dite post-moderne et à la rencontre des religions. Mais l’indifférence religieuse, si nette aujourd’hui, et d’autre part le fait notable de la conversion à l’Evangile et du courant catéchuménal, auraient sans doute permis d’envisager la signification de Dieu de façon plus concrète et peut-être plus aiguë.

Dans ce contexte, s’est esquissée une certaine image de la théologie. Avec des traits qui semblent aller désormais de soi. Ainsi le fait que la théologie chrétienne est évidemment oecuménique. Le fait aussi que l’on peut de moins en moins jouer sur des tendances ou des écoles qui se neutraliseraient entre elles. À Louvain, tout particulièrement pour le tiers monde, il était clair que la solidarité de l’Eglise et donc de la théologie avec le combat des pauvres n’est pas une option. C’est une exigence indiscutable. Enfin je crois que les fameuses tensions entre les théologiens (beaucoup d’entre eux, du moins) et Rome apparaissent finalement sans grand intérêt, si douloureuses qu’elles soient pour l’heure. Bien des questions disputées sont, en fait, déjà résolues, étant donné ce que vit le monde et ce que perçoit le peuple chrétien. L’intérêt intellectuel et ecclésial de bien des théologiens est désormais ailleurs, là où l’avenir se joue, non dans les interminables contentieux hérités d’hier.

Cela dit, la théologie occidentale a constaté à Louvain qu’elle n’intéressait guère le reste du monde. Elle porte certes une glorieuse tradition. Mais elle apparaît trop académique, pas assez proche des actions pastorales. Elle semble également unilatérale, pensant plus ou moins que ce qu’elle énonce a forcément un sens universel. Doit-elle désormais se taire ? Elle doit plutôt se renouveler. Sans perdre sa mémoire, mais en faisant plus cas des pratiques effectives du peuple et en adoptant un style et un ton moins conventionnels. En Occident, l’avenir du christianisme pourrait bien passer aussi par là.


N° 6 - 2 avril 1992.

LA THÉOLOGIE FRANCAISE ET L’EUROPE.

Fondée en 1989 à Mayence, la jeune Association européenne de théologie catholique va rassembler ses membres, venant des divers pays d’Europe, y compris de l’Est, pour un premier congrès qui aura lieu début avril à Stuttgart. Il y sera question de la foi chrétienne et de la construction de l’Europe. L’occasion est bonne de faire le point sur la théologie qui se pratique en France et qui va, elle aussi, entrer plus nettement, au cours des prochaines années, dans le concert européen.

La théologie qui se fait en France se caractérise d’abord, me semble-t-il, par un très grand souci de la réalité présente, culturelle aussi bien qu’ecclésiale. À l’étranger, elle passe même souvent pour avoir une forte inspiration pastorale, une telle réputation risquant parfois de minimiser sa préoccupation d’ensemble et notamment l’attention qu’elle porte aux enjeux que connaît notre société séculière. Toujours est-il que la théologie française n’est pas seulement reflet de la conjoncture. Elle plaide pour l’exigence intellectuelle et le sens d’une élaboration qui ne se juge pas à sa rentabilité immédiate.

Ce travail est évidemment oecuménique mais il garde des spécificités confessionnelles normales. Il implique de multiples acteurs, des femmes et des hommes, des religieuses, des clercs et des laïcs, dans des domaines très variés qui vont de la catéchèse à la recherche spéculative, des problèmes éthiques à l’analyse du discours religieux, des travaux historiques à la perception des mentalités présentes, des recherches bibliques à la réflexion sur l’originalité et la mission du christianisme contemporain.

Important réseau, par conséquent. Si, pour des raisons de crédibilité internationale, l’Association européenne de théologie catholique s’adresse aux seuls théologiens professionnels (ou à des chercheurs voisins) et si d’ailleurs il n’est pas nécessaire d’appeler théologique toute réflexion sur des réalités religieuses, il n’en reste pas moins qu’à terme, il sera sans doute souhaitable de voir les nombreuses personnes travaillant dans la formation et l’animation intellectuelle des groupes chrétiens se donner les moyens d’une plus grande concertation.

En deuxième lieu, il me semble que la théologie catholique d’ordre technique ou professionnel rencontre aujourd’hui en France quelque difficulté. Pas d’abord à cause de quelques tensions latentes avec les responsables de l’Eglise catholique. Pas forcément parce que les maîtres à penser des générations antérieures n’ont pas été remplacés, car il se peut que le temps actuel n’ait plus ce besoin.

À mon sens, la théologie française n’est pas prise en compte par la culture et par les intellectuels de notre pays. Certes, des cours se font, des livres paraissent. Mais globalement, tout cela ne s’adresse qu’à des groupes restreints et, dans le débat intellectuel, le théologique comme tel n’intéresse guère, sauf s’il a un avis à donner épisodiquement sur un sujet de société ou sur un problème éthique. Les médias français sont attentifs au religieux mais non à la théologie. Cette dernière n’a guère d’existence culturelle large qu’au titre de l’histoire, de la sociologie et éventuellement du folklore. En France, si certaines revues d’intérêt général font parfois écho à la théologie, il n’y a pas de revue proprement théologique ayant une diffusion importante.

Voici donc un paradoxe : la théologie française est attentive à la culture mais la culture en France n’a pas d’intérêt théologique, du moins précis et continu. En d’autres pays voisins, l’Allemagne ou la Grande-Bretagne notamment, la situation est très différente. On peut donc se demander à quoi tient la situation française. Est-ce à la laïcité telle qu’elle a été vécue unilatéralement ? Est-ce à un manque d’imagination et de courage des théologiens ? Je me contente de poser la question. On peut, bien sûr, considérer que le travail intellectuel sérieux est toujours efficace, un jour ou l’autre. Mais une telle conviction suffit-elle à répondre à la situation du moment ? Comment se fait-il que la France ne soit plus un lieu de débats théologiques ?

J’avancerai encore une troisième remarque. Il me semble que la théologie catholique en France souffre plus ou moins du centralisme si cher à notre pays. En France, Paris résume ce qui se fait et se pense, et la théologie, comme le reste, est bien peu « délocalisée ». Un simple signe : dans un récent volume d’hommage à un théologien français, un article, d’ailleurs suggestif, traite des « courants de la théologie française » mais il m’a semblé, à la lecture, qu’il s’agissait surtout des courants de la « théologie parisienne » et j’ai suggéré à son auteur cette modification de titre. Certes, le Lyonnais que je suis comprend bien que la concentration dans la capitale française de moyens intellectuels importants (centres de recherche, hautes études, bibliothèques spécialisées) et de publics nombreux et significatifs a très heureusement un effet d’entraînement sur la réflexion et la production. Mais, cela reconnu, en quoi les régions françaises, avec leurs traditions propres, peuvent-elles aussi contribuer, localement et nationalement, au travail théologique ?

Ici encore, il faut bien reconnaître que la centralisation ne caractérise aucunement la géographie théologique d’autres pays. Et cela ne semble pas être au détriment de la vitalité de la pensée et de la recherche. Il ne s’agit donc pas, en France, d’opposer avec simplisme la province et Paris mais il est urgent, à l’heure de l’Europe, d’attester plus nettement ce qui se fait ici et là, souvent de façons très diverses. Provinciaux de la théologie, mes soeurs et mes frères, osez donc dire plus haut et plus fort ce qu’est votre travail théologique ! Ce sera au bénéfice de l’ensemble de la théologie française et, peut-être, de l’Europe.


N° 7 - 17 juin 1992.

QUAND LA THEOLOGIE SE VEUT PRATIQUE.

La théologie, ce n’est un secret pour personne, pèche parfois par abstraction, en pensée et en parole. Il se pourrait bien cependant qu’elle cherche aujourd’hui à mieux honorer son côté pratique, ce qui n’est sans doute pas sans intérêt dans la conjoncture présente. Voici, en effet, que vient de se tenir, du 27 au 31 mai dernier, un congrès qui pourrait bien être prometteur en ce sens. 70 théologiennes et théologiens, habitant le Québec, la France, la Suisse, la Belgique, et également plusieurs pays d’Afrique, le Liban, la Grèce, la Tchécoslovaquie, Edmonton et Ottawa au Canada, se sont rencontrés en Suisse, à Crêt-Bérard, près de Lausanne, pour débattre de théologie dite pratique et ils ont fondé une « Société internationale de théologie pratique ».

Les pratiques ecclésiales donnent à penser.

Théologie pratique. L’expression est encore peu employée en France, du moins dans la France catholique, alors qu’elle est classique dans les pays de langue allemande où Karl Rahner a beaucoup fait pour lui donner ses lettres de créance et en Amérique du Nord, qu’il s’agisse des Etats Unis ou du Canada – et particulièrement du Québec. Mais la réalité dont il s’agit n’en est pas moins urgente. La théologie pratique entend réfléchir sur les pratiques ecclésiales pour les analyser, les comprendre et en percevoir la portée. Bien des actions sont donc mises en principe dans cette perspective, depuis la formation des agents pastoraux jusqu’à l’évangélisation et à l’inculturation du christianisme dans les cultures actuelles, en passant par la pastorale catéchuménale, l’action caritative des chrétiens, les problèmes d’éthique et de communication, etc.

L’important à Crêt-Bérard était d’abord en cette diversité foisonnante, volontairement assumée comme telle, pour négocier des rapprochements possibles entre des pratiques souvent assez différentes et pour percevoir en cet ensemble des enjeux proprement théologiques. La théologie pratique, en effet, ne se borne pas à décrire ou à enregistrer, elle essaie de comprendre. Elle ne se réduit ni à la sociologie ou à la psychologie, ni au management ou aux problèmes d’organisation, ni à l’analyse des difficultés et des chances que le christianisme connaît aujourd’hui. Elle cherche à interpréter. Pour cela, elle tente d’écouter au mieux les personnes diversement impliquées dans les actions envisagées, puis elle cherche à élucider les interactions ou les interrelations, enfin elle essaie de comprendre ce qui se passe et se fait à partir de l’Ecriture, de la mémoire des Eglises et de leurs responsabilités évangéliques.

Il y a là l’une des formes indispensables de la théologie, comme l’ont perçu et fortement affirmé les participants du congrès de Crêt-Bérard. Et sans doute faudra-t-il en France mieux identifier et plus pratiquer cette orientation de la pensée chrétienne.Il ne suffit pas, en effet, de détecter les signes des temps dans l’actualité ni d’élaborer des modèles idéaux, il faut encore prendre le temps et les moyens de comprendre et d’évaluer ce qui se produit. En ce sens, disait-on au congrès, la pratique est un lieu théologique, dès lors du moins qu’elle est reconnue dans sa diversité et qu’elle est interprétée d’une manière pas trop idéologique.

Francophonie théologique

Un autre trait du congrès de Crêt-Bérard, c’est qu’il était francophone. Québécois, suisses romands, français de l’Hexagone, théologienne libanaise ou belge, théologiens africains, grec et tchèque avaient en commun la pratique d’une même langue. Cela n’empêchait évidemment pas les multiples différences d’accents ou de sensibilités et de traditions, mais, comme l’a signalé l’un des participants, cela rendait possible une « conversation » s’appuyant sur un même fonds linguistique et culturel.

Voilà qui mérite d’être souligné. Car si l’horizon européen s’impose aujourd’hui et si la dimension mondiale importe désormais, les multiples particularités demeurent indispensables. Il était agréable et précieux, au congrès de théologie pratique, de parler « directement », sans traduction simultanée ni détour par l’anglais. La francophonie théologique était donc significativement représentée en Suisse, fin mai. De telles occasions sont trop rares pour n’être pas signalées. Il y a probablement là un signe d’avenir, parmi ces autres expériences qui s’esquissent aujourd’hui.

Un oecuménisme pratique

Enfin le congrès de Crêt-Bérard était oecuménique. La chose allait évidemment de soi, étant donné le commun souci réaliste et pratique des uns et des autres. Protestants de diverses obédiences, catholiques de diverses sensibilités et même un orthodoxe se rencontraient sans nier leurs différences mais en réalisant que, la plupart du temps, les enjeux étaient les mêmes pour toutes les Eglises et que les réponses évangéliques avaient à être au moins analogues.

Concrètement, il s’agissait pour tous de contribuer à une théologie chrétienne, normalement diversifiée et bénéficiant de cette diversité. Certes, de temps en temps, comme l’a dit quelqu’un, de « vieux démons » rôdaient, à propos de l’ecclésiologie ou du sens de l’évangélisation. Mais c’est un fait que l’oecuménisme à Crêt-Bérard était la forme spontanée et normale de la réflexion commune. La théologie pratique, à l’avenir, ne sera-t-elle pas une composante féconde et prometteuse de la recherche oecuménique ?

Investissements théologiques pour l’avenir

Organisé à l’initiative de l’Institut romand de pastorale de l’université de Lausanne, ce congrès rassemblait des représentants de divers centres théologiques où la théologie se fait et se pense en français. Le nombre des participants était assez restreint pour permettre un travail exigeant en même temps que cordial et la multiplicité des expériences ou des recherches assurait une constante stimulation pour les uns et pour les autres. À l’heure où la théologie passe parfois pour n’être plus ce qu’elle était, cet exercice francophone avait la fraîcheur d’un avenir possible que la nouvelle société aura à accueillir et à réaliser. On peut espérer que l’effort entrepris s’inscrira au bénéfice des divers chrétiens et des diverses Eglises et qu’il sera également utile aux sociétés de ce temps, comme une participation à leur recherche d’identité et d’imagination.


N° 8 - 5 décembre 1992.

DES PLACES VIDES AU COLLOQUE.

Ainsi donc, il y a une « nouvelle diversité » des catholiques en France. À vrai dire, on s’en doutait bien. Mais il n’est pas mauvais qu’un colloque comme celui qu’organise La Croix l’Evénement en prenne publiquement acte, même si le programme prévu et la liste des intervenants indiquent que l’on a laissé sur la touche les tendances dites extrêmes, c’est-à-dire le traditionalisme radical ou, à l’inverse, le courant critique et contestataire.

Le tout, me semble-t-il, c’est de parvenir à dépasser la simple mise en scène des différences. Que les catholiques français soient différents, c’est entendu. Mais que signifie cette bigarrure ? Et surtout qu’est-ce qu’elle produit ?

Les autorités de l’Eglise catholique ont beau prôner le pluralisme tout en appelant à l’unité, les fidèles dans leur ensemble ont beau tenir à la fraternité baptismale et souffrir de leurs divisions, il est clair que le corps ecclésial a les plus grandes difficultés pour assumer la diversité. Est-ce une nouveauté ? Peut-être pas. En tout cas, pour tout observateur attentif de la société française, le catholicisme paraît être assez éclaté. Ce n’est pas que les groupes ou tendances soient en conflit déclaré, c’est plutôt que les mouvements ou les associations, les paroisses ou les communautés n’ont pas grand-chose à se dire. Chacun évolue selon sa propre logique et se contente d’une solidarité spirituelle assez floue avec les autres réalités ecclésiales.

D’où vient cette juxtaposition silencieuse ? Elle tient au fait qu’il est de plus en plus difficile d’identifier autrui. Les images toutes faites, les réputations conventionnelles deviennent vite lassantes, d’autant plus que les groupes et les institutions bougent au fil du temps. Jadis, il y avait dans l’Église catholique de France une sorte de partage du territoire et des responsabilités. Ici, les paroisses ; là, l’Action catholique ; à proximité, le caritatif, l’éducatif, le familial, le professionnel, le social ; ici encore, les groupes spirituels, etc. Aujourd’hui, ces spécialisations ne tiennent plus guère. Il est difficile d’être assigné à un domaine très précis et plus ou moins clos. Le spirituel va de pair avec le social, l’intra-ecclésial se couple avec l’extra-ecclésial. Il est donc aussi aléatoire de savoir qui est autrui que de percevoir qui l’on est soi-même.

Certes, il serait en principe souhaitable de clarifier les positions, les nuances, les oppositions. La diversité est-elle superficielle ou profonde ? Est-elle liée à des vocations différentes ou à de simples habitudes héritées d’un passé qui s’éloigne ? On ne sait pas bien. Dès lors, au-delà des amabilités de surface ou des suspicions montées en graine, on n’ose pas se parler. Il faudrait que l’opinion publique ecclésiale soit encouragée et sollicitée, il faudrait que soient clairement marqués les points de divergence ou les accents différents. Mais ce travail n’est pas réellement fait, ni par les responsables ni, à fortiori, par le peuple en son ensemble. Résultat : la diversité ne produit presque rien, sinon par moments quelques brèves turbulences vite estompées.

Le colloque « Catholiques en France » me suggère une autre pensée, assez différente. Je me demande si le panorama, pourtant large, qu’implique aujourd’hui la diversité des catholiques français ne risque pas, malgré tout, d’être trop restreint.

Bien entendu, il n’est ni possible ni nécessaire de rassembler, fût-ce pour quelques heures, la totalité des courants ou des sensibilités du catholicisme en France. Certains, s’ils avaient été invités, ne seraient peut-être pas venus et d’autres seraient probablement accourus volontiers mais n’ont pas été invités. Peu importe, au fond, cette inévitable limite de toute assemblée. Je voudrais parler plutôt de deux catégories de catholiques français dont les places resteront vides et qu’il ne faudrait pourtant pas oublier.

Je pense d’abord à des chrétiens, de plus en plus nombreux, qui se disent intéressés et même passionnés par le christianisme mais qui sont sans relation avec l’Eglise. Celle-ci, à tort ou à raison, ne leur paraît pas être une expression suffisante et adaptée de l’Evangile. Ils recyclent donc leur spiritualité d’inspiration chrétienne en d’autres réseaux et selon d’autres appartenances (groupes de méditation mais aussi groupes de débat sur les problèmes éthiques actuels). Ils disent que les questions qui retiennent les pratiquants, pour chaudes qu’elles soient parfois, ne sont plus les leurs. Et pourtant ne sont-ils pas, à leur manière, partie prenante du catholicisme actuel ? Comment écouter réellement leur voix ?

L’autre catégorie de catholiques, dont on ne fait guère cas pour l’heure, c’est celle de ces baptisés qui ont pris de la distance par rapport à l’Eglise, parfois même par rapport à l’Evangile, et qui voudraient recommencer à vivre en Eglise. Bien évidemment, ils ne peuvent pas revenir sans plus et se joindre, sans mot dire, aux fidèles de la messe dominicale et des groupes ecclésiaux. Ils souhaitent être reconnus dans leur situation propre et être aidés à refonder leur foi et leur sens de l’Eglise. Mais les chrétiens rassemblés, très souvent, sont trop pris par leurs tâches internes ou leurs débats confraternels. Ils n’ont pas le temps de ce service. Si bien que la place de celles et ceux qui voudraient recommencer demeure vide. Et pourtant ne sont-ils pas, eux aussi, témoins de la diversité des catholiques français de ce temps ?


N° 9 - Vendredi 18 novembre 1994.

LES DIVORCES REMARIÉS ET LA PARTICIPATION À L’EUCHARISTIE.

La récente lettre du cardinal Ratzinger sur l’accès à la communion eucharistique des divorcés-remariés a fait quelque bruit. On a beau être (un peu) habitué à ce genre de textes, on ne peut que déplorer ce nouvel exemple d’une autorité doctrinale et administrative dont la signification évangélique et pastorale n’apparaît pas immédiatement.

Aussi faut-il se réjouir des deux réactions d’évêques français publiées par La Croix-l’Événement, le 22 octobre dernier, l’une de Mgr Le Bourgeois, l’autre de Mgr Derouet . Le caractère irénique de ces deux textes, leur argumentation précise, leur appel à un autre mode de fonctionnement de l’Eglise catholique méritent l’attention. Ainsi donc deux évêques de France osent manifester leur responsabilité de pasteurs et leur liberté d’esprit. Ce courage que l’on croyait réservé à des évêques allemands ou américains serait-il en passe de devenir français ? Si c’est le cas, comment ne pas dire à ces évêques les remerciements qu’appelle leur démarche.

Il reste à formuler quelques souhaits. Le premier, c’est que nos évêques entrent plus nombreux dans cette voie, celle même de la vigilance épiscopale et de la collégialité. Le deuxième, c’est que l’Eglise catholique se montre plus discrète à l’avenir dans des domaines où le discernement est complexe et où les textes venant d’en haut ne sont pas les plus utiles. Le troisième, c’est que la lettre du cardinal Ratzinger, après la récente Lettre du Pape à propos de l’ordination des femmes, mette un terme à un mode de communication ecclésiale de plus en plus problématique. Que la communion de l’Esprit nous soit donnée dans la paix et la charité fraternelle, la liberté du dialogue et le pardon de Dieu.


N° 10 - Mercredi 14 juin 1995.

CONFIRMATION, FÊTE DE L’ESPRIT.

J’ai lu avec grand intérêt la page que La Croix vient de consacrer à la confirmation à partir d’une célébration avec 1600 jeunes ayant été confirmés les deux dernières années. La fête vécue à Rennes est un signe fort et elle montre combien la confirmation est souvent redevenue aujourd’hui un acte ecclésial.

Je me permets toutefois de me demander s’il est très pertinent de parler, une fois de plus, d’un « décalage » entre la théologie (et le droit canonique) et la pratique, comme le fait l’archevêque de Rennes, Mgr Julien. Formellement, il y a effectivement un écart entre ce que prévoit le droit de l’Eglise romaine (la confirmation vient avant l’eucharistie, non après elle) et ce qui se fait dans beaucoup de diocèses (on est confirmé après avoir communié). Mais, si l’on continue à présenter cette situation comme un décalage, d’une part on donne l’impression que la pratique est purement empirique, sans valeur théologique, et d’autre part on entretient l’idée que la théologie est définitivement figée sur un moment ancien de l’histoire chrétienne occidentale et qu’elle n’a rien à penser et à dire à partir de ce qui se fait souvent aujourd’hui, officiellement, dans bien des Eglises locales.

Ne serait-il pas temps de dire que la pratique (dès lors qu’elle est raisonnée et reconnue) est un lieu théologique ? Faut-il, en ce domaine comme en bien d’autres aujourd’hui, affirmer des principes qui ne s’accordent pas avec la pratique, au risque de laisser celle-ci apparaître comme une simple adaptation commode mais non fondée théologiquement ?


N° 11 - 23 septembre 1995.

EN EUROPE, DIEU FAMILIER OU ÉTRANGER ?

Voici que la théologie se met à l’heure européenne. C’est ce que vient de manifester une nouvelle fois le 2e congrès de l’association européenne de théologie catholique qui s’est tenu à Freising, près de Munich, du 27 au 31 août dernier. 260 théologiennes et théologiens y ont pris part, venant de 20 pays européens, 55 d’entre eux représentaient l’Europe de l’Est et une dizaine de participants étaient délégués des sociétés théologiques des autres continents. En écho à cette rencontre internationale, voici quelques propos issus d’un échange avec divers membres du groupe français et notamment J.-M. Glé (Paris).

Le 1er congrès de l’association, tenu à Stuttgart en 1992, avait réfléchi sur « la nouvelle Europe, défi à l’Eglise et à la théologie ». Trois ans plus tard, le congrès de cette année avait pour thème une autre question, plus fondamentale, celle même de Dieu. L’intitulé de la rencontre avait, au départ, quelque chose d’un peu énigmatique : « Dieu, un étranger dans notre maison ? » Il s’agissait, en fait, de mieux comprendre ce que signifie la distance de beaucoup de nos contemporains vis-à-vis des Eglises, des croyances chrétiennes et même de Dieu. Autrement dit, quel sens ont les modifications de l’expérience religieuse et les changements d’impact de la foi chrétienne qui se manifestent désormais tant à l’Est qu’à l’Ouest, en raison de ce qu’il est convenu d’appeler la modernité ? La réflexion menée à Freising évita, le plus souvent, toute dramatisation. Car si Dieu est étranger en Europe, pour bien des gens, cela ne veut pas dire qu’il soit absent. Simplement, il est présent comme quelqu’un qui n’est pas autochtone ni même naturalisé. Il n’a plus, pour notre époque, la familiarité qu’il eut avec les Européens en d’autres temps. Mais, après tout, demanda P. Hünermann (Tübingen), le Dieu mystérieux de la Bible se laisse-t-il confondre avec le Dieu de nos tribus et de nos habitudes ? N’est-il pas étrange et son caractère d’étranger n’est-il pas pour nous chance de mieux percevoir sa parole ?

De tout cela, il fut minutieusement question à Freising, comme il est normal quand se rassemble le petit peuple des théologiens. Un grand sentiment de responsabilité ressortait des conférences, communications, débats et groupes restreints. Les théologiens qui étaient là se sentent solidaires de l’Eglise et de leur époque ; ils travaillent avec ténacité et réalisme, humilité et espérance, même si la théologie n’a nulle part en Europe une audience considérable. Ils ont manifestement un grand sens ecclésial, ce qui ne les dispense pas d’un dialogue loyal et critique avec les autorités ecclésiales. Ces autorités étaient d’ailleurs expressément signifiées par la présence à deux reprises du cardinal Wetter, archevêque de Freising-Munich, et par la participation à titre de membre du congrès du cardinal Vik, archevêque de Prague.

Évidemment, les contextes dans lesquels Dieu s’atteste aujourd’hui en Europe sont variés. Le nihilisme tel que le diagnostique P. Valadier (Paris), et les déplacements de valeurs tels que les indique P. Zulehner (Vienne) sont sans doute modulés selon les lieux et les traditions. En tout cas, il a paru à beaucoup de participants que la différence entre la théologie de l’Ouest et celle de l’Est, si sensible il y a trois ans, avait un peu bougé depuis ce moment-là. Il reste sans doute beaucoup à faire, de part et d’autre, pour mieux se comprendre et pour éviter les généralisations rapides, comme s’il y avait une théologie de l’Ouest et une théologie de l’Est. Mais le moment vient où une réciprocité réelle va devenir possible. Les gens de l’Ouest, fiers de leurs démocraties et fixés sur les souvenirs d’Auschwitch ou d’Hiroshima (comme y portait l’actualité récente), auront probablement à mieux percevoir d’autres explorations de la vie politique auxquelles ils ne sont pas habitués et d’autres formes de mémoire, comme celle du Goulag.Cela dit, la modernité a d’étranges ressemblances à l’Est comme à l’Ouest et bien des analyses s’avèrent désormais communes, tant en ce qui concerne les crises multiples, politiques, économiques, culturelles et spirituelles de ce temps, qu’en ce qui touche à la responsabilité des chrétiens face à l’émergence encore incertaine de notre continent.

C’est dans cet univers que des différences théologiques sont apparues, accompagnant et peut-être relayant l’écart Ouest-Est. Par exemple, on ressentait à Freising la classique tension entre un souci de la rationalité, au risque de céder au formalisme, et une tendance plus pragmatique, mettant en relief l’expérience. Ou encore, on avait l’impression que certains insistaient sur la déception qui marque tant d’Européens aujourd’hui devant les drames ou les tragédies de toutes sortes (le chômage, la Bosnie), tandis que d’autres refusaient de s’enfermer dans cette attitude, parfois proche de l’auto-flagellation, et cherchaient à identifier des moyens concrets d’action, appelant à vouloir et à oser plus qu’à gémir ou à analyser interminablement.

Inévitables et fécondes différences dans l’Europe théologique. Il était clair pour toutes et tous que le christianisme n’a pas de recette-miracle pour faire l’Europe mais qu’il est force d’appel, de courage et de lucidité. Présent comme un étranger, voire même un immigré, Dieu oriente en ce sens. M. Hans Zehetmayer, vice-ministre-président de Bavière et ministre d’Etat de l’éducation, de la culture, des sciences et des arts, recevant les congressistes dans la « salle impériale » de la Résidence de Munich, interprétait cette conviction dans un discours qui n’était pas simple propos de politesse. Il soulignait que les religions constituent un vecteur de vie sociale. Et certes la foi chrétienne n’est pas un ciment culturel ou politique. Mais elle invite à se déplacer et à imaginer pour que l’histoire devienne plus humaine et plus solidaire.

Autant dire que l’horizon, même chargé de nuages, avait à Freising une réelle clarté.L’Europe n’est-elle pas le continent de l’incessante remise en cause ? Un signe de cette vitalité fut donné par l’élection comme président de l’association européenne d’un théologien néerlandais, J. A. Van der Ven (Nimègue) remplaçant l’Allemand P. Hünermann (Tübingen). Ce dernier a joué un rôle considérable, ces dernières années, pour asseoir la crédibilité de l’association. On peut penser que son successeur et le nouveau bureau européen continueront à assumer les signes des temps européens dans les années qui viennent.


N° 12 - Samedi-Dimanche 12-13 décembre 1995.

LETTRE À DES AMIS ACCABLÉS.

Vous avez été, comme moi, pour le moins surpris par le récent texte de la Congrégation pour la Doctrine de la foi sur l’impossibilité pour l’Eglise (catholique) d’ordonner des femmes au presbytérat.

C’est donc à vous qui avez été accablés que je me permets d’écrire, très simplement et sans mandat particulier.

1.Le texte récent du cardinal Ratzinger ne peut être minimisé.

Il ne suffit pas de dire que « tout cela était déjà connu » et qu’il « n’y a rien de nouveau ». Ce n’est pas exact. Car la lettre apostolique de Jean-Paul II, Ordinatio sacerdotalis, s’approchait au maximum des conditions de l’infaillibilité pontificale (« je déclare, en vertu de ma mission de confirmer mes frères ») mais n’employait pas le mot « infailliblement ». C’est ce que fait le texte récent. Un pas est donc franchi.

Il ne suffit pas non plus de dire que le texte de la Congrégation pour la Doctrine de la foi émane d’une instance théologique et d’un cardinal mais non directement du Pape. Car Jean-Paul II a expressément « approuvé » le texte en question.

2. À mon sens, il est vain pour le moment de discuter indéfiniment sur l’ordination des femmes.

Vous êtes peut-être d’un autre avis. Mais voici le mien : tout a été dit et bien dit sur ce sujet, dans un sens comme dans l’autre. Les données du problème sont claires pour qui est intéressé par la question. Simplement, ne laissez pas dire que la demande d’ordination des femmes est une dérisoire revendication de pouvoir. Ce n’est pas vrai.

3. Le problème qui émerge, en l’occurrence, c’est celui de l’infaillibilité.

Le texte de la Congrégation pour la Doctrine de la foi emploie en effet le mot « infailliblement ». C’est sans doute sur ce point qu’il faut centrer la réflexion. Le document romain amène en effet à se demander ce qu’est cette infaillibilité.

Les textes sont clairs, tant à Vatican I (G. Dumeige, La Foi catholique, p. 264-266) qu’à Vatican II (ibid. p. 288-289) et dans le code de droit canonique (can. 749). Ont-ils été respectés dans leur lettre et leur esprit, par le récent document romain ? Il y a de bonnes raisons pour en douter. Mais la question majeure, c’est de savoir si le recours à l’infaillibilité était en l’occurrence indispensable et si le texte antérieur ne suffisait pas largement. Quand on constate l’effet désastreux produit sur l’opinion publique par la récente prise de position romaine, comment ne pas s’interroger ?

Si l’on veut évangéliser, il faut agir à la manière de Jésus : ce qui l’amenait à se démarquer de la pensée commune de son temps, c’était son refus du légalisme, son souci de ne pas multiplier les règlements, son attention aux pauvres et l’intense bonheur qu’il éprouvait à cause de la proximité du Royaume de Dieu. Ces conditions évangéliques sont-elles réunies dans le cas qui nous occupe ? Honnêtement, il est légitime de se le demander. Faire appel à la Tradition, c’est certes très important mais ce n’est jamais suffisant pour annoncer l’Evangile.

4. Quand on est choqué, une expérience spirituelle et ecclésiale demeure évidemment possible.

Simplement, n’acceptez pas que l’on suspecte votre qualité de catholiques, comme certains se croient autorisés à le faire. L’Eglise a trop d’importance pour que vous acceptiez de vous laisser séparer d’elle.

5. On peut être membre de l’Eglise sans être d’accord avec tout ce qui s’y fait et tout ce qui s’y dit.

On peut estimer que l’on est réellement membre de l’Eglise même si l’on n’entre pas dans toutes les convictions exprimées par le magistère, dès lors que l’on ne parvient pas à les recevoir et à les comprendre comme une expression de l’Evangile, dès lors qu’elles ne touchent pas immédiatement au mystère du Dieu vivant et du salut évangélique, dès lors aussi que l’on se tient humblement dans l’espérance et dans l’action de grâce pour le don de Dieu en Jésus dans l’Esprit.

6. Le Pape Jean-Paul II a publié récemment un beau texte sur l’oecuménisme :

On peut se demander comment il est compatible avec la déclaration de la Congrégation pour la Doctrine de la foi.

7. En cette conjoncture, la théologie ne prétend pas exprimer tout ce que l’Esprit de Dieu dit à l’Eglise catholique mais elle cherche à en discerner quelque chose.

Il est évidemment facile d’accuser les théologiens en cette affaire. Ici et là, on les suspecte de soulever des difficultés non fondées ou d’encourager le manque d’obéissance. Ces reproches sont-ils justes ? Je ne le pense pas du tout. Les théologiens ont très souvent un grand sens de leur solidarité avec le Peuple de Dieu dont ils font partie. Beaucoup sont très impliqués dans les multiples initiatives et patiences de l’évangélisation.

Cela mérite d’être dit. Humblement mais fortement. Comme il doit être sans cesse affirmé que l’espérance est possible et que l’évangile est libérateur.


N° 13 - 13 septembre 1996.

DES NON-PRATIQUANTS VEULENT DES GROUPES INFORMELS.

La rentrée invite à faire quelques prévisions et à envisager quelques réalisations. Cela, dans les familles, les entreprises, les associations mais aussi dans la vie ecclésiale. Comment ne pas souhaiter, pour soi et pour d’autres, que le courage et aussi l’imagination soient au rendez-vous de nos bonnes volontés ?

Je voudrais faire ici une suggestion très simple, limitée, sur un point de la vie en Eglise. Certes, en ce domaine, les urgences ne manquent pas et elles sont de toutes sortes. Mais on oublie parfois ce qui est à la portée de la main.

Un non-pratiquant de bonne volonté, rencontré cet été, m’a remis en face de cette sorte d’évidence. « Je m’ennuie à la messe. C’est pour cela que je n’y vais pas. Mais parfois je me demande pourquoi l’Eglise n’a rien pour des gens comme moi ». Bien sûr, ce monsieur ne connaissait sans doute pas les possibilités de son quartier, les groupes, les rencontres, les formations qui y étaient probablement disponibles. Mais rien ne dit que tout cela lui convienne exactement. Rien n’assure que ce soit cela qu’il cherche.

De fait, combien de rencontres sont pratiquement réservées à des chrétiens ayant un acquis religieux considérable et combien de groupes ont des finalités en fait très spécifiques, voire un peu techniques ? Pour beaucoup de chrétiens, aujourd’hui, il faudrait « quelque chose de simple », me disait cet homme. Autrement dit, un petit groupe où l’on puisse parler de ce que l’on vit et de ce que l’on croit et écouter ce que les autres ont à dire. Ce qui ne se fait évidemment pas à la messe.

Est-ce vraiment difficile de susciter de tels petits groupes, d’aider les personnes qui en ont le désir d’en créer un ? Et cela ne serait-il pas utile non seulement pour des non-pratiquants mais aussi pour certains pratiquants qui ne sont pas à l’aise dans ce qu’on leur propose, un mouvement, un groupe de prière, une équipe de foyers, une communauté de type charismatique, des réunions de parents ou un groupe biblique mais qui voudraient pourtant partager leur foi et leur vie avec quelques autres, librement, simplement ?

De tels groupes que l’on appelait jadis « informels » existent, bien sûr. Mais ils sont trop peu nombreux. Ils ont aujourd’hui besoin de se multiplier et de devenir plus repérables. Surtout, ils doivent offrir des conditions qui n’étaient peut-être pas requises de la même manière il y a quelques années. Par exemple, il faut sûrement distinguer les communautés de foi, dont les membres partagent assez la foi évangélique pour la faire leur, des groupes plus mélangés, constitués de personnes « en recherche » : les attentes ne sont pas les mêmes dans les deux cas. De même, il devient normal qu’il n’y ait pas de prêtre, pas d’aumônier, dans ces petits groupes. D’abord parce que les prêtres se font rares. Mais surtout parce que des laïcs peuvent très bien assurer une responsabilité d’animation, de mémoire et de relation ecclésiale avec la paroisse locale ou le secteur. Il suffit pour cela d’un minimum de formation et d’une corrélation avec d’autres groupes pour rendre effectifs ce service et cette ouverture.

Il y a là quelque chose qui est tout de suite réalisable. Sans attendre. En encourageant l’idée et en en facilitant la mise en œuvre. Cela est faisable et sans doute urgent. Savez-vous s’il n’est pas autour de vous des personnes qui attendent qu’on leur fasse cette proposition en ces jours de rentrée ?

Bien sûr, il faut quelques moyens pour que l’opération réussisse. Il est notamment besoin de quelques repères de bons sens : comment s’y prendre pour mener une réunion et faciliter la parole de tous ? Comment apprendre à comprendre ce que les autres veulent dire ? Que faire de son agressivité ou de sa timidité ? Comment oser parler de soi ? Est-il possible de prier en public ? Que faire en cas de mésentente ou de conflit ?

Il se trouve qu’un certain nombre de guides pratiques existent en France sur ces questions. De même, quelques livres simples et accessibles peuvent aider. J’en citerai quelques-uns (parmi d’autres) qui me semblent concrets, suggestifs et relativement récents. Ainsi : René Pageau, Voyez comme ils s’aiment, La Fraternité aujourd’hui, Ed. Paulines et Médiaspaul, 1993. M.-L. Gondal, Communautés en christianisme. Un nouveau pas à faire, DDB, 1994, R. du Charlat, La Vie fraternelle, DDB-Bellarmin, 1983.

Mais je ne voudrais pas oublier des textes plus anciens, presque canoniques, qui peuvent inspirer des personnes prêtes à se dépayser. Par exemple celui du D. Bonhoeffer, De la vie communautaire, Delachaux, 1947, et deux sermons de St Augustin publiés récemment sous le titre La vie communautaire, Nouvelle bibliothèque Augustinienne, 1996.


N° 14 - Jeudi 12 septembre 1997.

LONGCHAMP ET LES ADULTES

C’est indiscutable : les JMJ ont été un moment fort pour les jeunes qui y ont participé. Voici maintenant que l’on se demande quelle suite pourra être donnée à ce rassemblement. On pense évidemment non seulement aux jeunes qui étaient présents, mais aussi à celles et ceux qui auraient pu être de la fête, bref, à « la génération Longchamp ».

Au risque d’étonner, j’aimerais que cette réflexion multiforme n’en reste pas seulement aux jeunes. Car l’événement a aussi beaucoup à dire sur les attentes de bien des adultes par rapport à l’Eglise catholique.

Certes, les JMJ n’étaient pas prévues comme telles pour celles et ceux qui ne sont plus tout à fait des jeunes. Si des milliers d’adultes se sont associés à la messe finale en se rendant à l’hippodrome ou grâce à la TV, c’est, pour ainsi dire, parce qu’ils ont bénéficié du passeport jeunes. Ils sont entrés joyeusement dans la célébration. Mais ce qui s’y est passé correspond à une sensibilité qui n’est pas tout à fait celle de la plupart des adultes, même si beaucoup d’entre eux ont pu retrouver en eux cette jeunesse qu’ils croyaient les avoir désertés. Je ne rêve donc pas à des JMA après des JMJ ! Et je n’oublie pas le J du sigle JMJ.

Mais, sous une autre forme culturelle, les adultes posent aujourd’hui en France des questions analogues à celles que posent les jeunes.

- 1. Tout d’abord, une part des générations adultes (pas tout le monde, certes) a une disponibilité spirituelle latente. Cela ne signifie pas forcément un lien à l’Eglise. Mais l’Eglise catholique n’est pas à priori disqualifiée pour donner forme à cette disponibilité. À condition qu’elle veille à tenir au loin ses vieux démons bien connus et toujours aussi menaçants pour une part réduite, mais non négligeable, de nos contemporains.

- 2. Pour l’instant, en dehors de célébrations ponctuelles ou d’initiatives très minoritaires, le catholicisme se présente à travers deux grandes figures : les pratiquants et les militants. Bien évidemment, les uns et les autres ont une grande importance. Ils étaient d’ailleurs fortement représentés à Longchamp. Mais on ne peut ignorer que bien des gens s’ennuient à la messe et considèrent que cette forme d’assemblée n’est pas faite pour eux. On ne peut non plus oublier que l’engagement et la militance n’ont pas beaucoup de signification pour au moins quatre adultes sur cinq.

- 3. On peut évidemment gémir. Mais à quoi bon ? On peut également se tourner vers les jeunes, se laisser fasciner par eux et proclamer que les nouvelles générations seront autres. Mais est-ce si sûr ? En tout cas, dans l’immédiat, des milliers d’adultes attendent quelque chose. Eux aussi, ils sont l’Eglise d’aujourd’hui ! Il serait un peu expéditif de les passer par profits et pertes !

- 4. Ce qu’ils attendent, ce n’est pas Longchamp. Ce ne sont plus des jeunes et beaucoup sont prudents vis-à-vis des rassemblements. Mais les JMJ ne se réduisent pas à Longchamp. Elles ont aussi offert des catéchèses en de multiples lieux sous forme de débats, de réflexion et de prière. Pourquoi, le dimanche matin (ou le samedi soir), ne pas proposer non seulement la célébration eucharistique, mais aussi, de manière régulière, ce type d’échange, à condition de l’animer avec compétence ? Je sais des Adap qui se sont transformées en assemblées de la Parole et qui sont très appréciées par des chrétiens jusqu’ici non pratiquants parce que, dans ce cadre-là, ils sont plus à l’aise.

- 5. Ce dont beaucoup de chrétiens non pratiquants et non militants ont aussi besoin, c’est de petits groupes suivis. Le langage de la messe est « trop fort » pour eux, mais l’expérience de la foi mise en commun, à partir de l’Ecriture et du quotidien, leur apparaît souvent précieuse, dès lors que la possibilité en est réellement offerte. Il ne s’agit ni d’équipes de mouvements, ni de groupes de prière, ni de communautés très organisées ou très marquées par une spiritualité, mais de « lieux » de partage et de solidarité où l’on apprend ensemble à croire.

- 6. Des débats (bien conduits) et de petits groupes (toniques et réellement animés) : pourquoi faudrait-il laisser ce genre de réalisations à des initiatives particulières, celles de communautés nouvelles ou de mouvements de la nouvelle évangélisation ? La responsabilité est d’abord celle des équipes d’animation pastorale et des diocèses, bref, celle de la pastorale « ordinaire ».

- 7. Il ne s’agit pas d’oublier l’eucharistie ou d’en minimiser l’importance. Mais, de fait, tous les baptisés ne sont pas en mesure de la célébrer avec profit et régularité. Pourquoi alors céder à une loi du tout ou rien ? Simplement, et Longchamp l’a rappelé aux jeunes, l’eucharistie peut se présenter parfois comme un temps fort auquel on est invité. Ce qui, bien entendu, n’empêche pas qu’elle ait une place régulière dans la vie et que les chrétiens qui y sont appelés assurent le service ecclésial de l’action de grâce rendue régulièrement au Seigneur.


N° 15 - Mardi 4 mai 1999.

REDONNONS ENVIE DE LIRE.

De divers côtés, on s’intéresse actuellement au destin de la lecture dans notre pays. Mais, comme il n’existe pas de recensement des lecteurs, on ne sait trop si c’est vraiment la télévision qui ronge le papier à lire ou si ce qui est imprimé n’est plus très intéressant pour beaucoup aujourd’hui.

En tout cas, on lit moins et on regarde plus. Peut-être d’ailleurs la lecture est-elle en train de changer de sens. Le journal l’emporte sur la revue et la revue sur le livre. Ce dernier dure peu, c’est un objet de consommation, vite parcouru, vite abandonné, parfois vite retourné par les libraires. Bien des gens préfèrent les magazines, plus brefs, plus proches, voire les journaux dont les suppléments présentent avec le choc ou le chic des photos ce qu’il faut savoir sur tel ou tel point d’actualité. Certains désormais sont plutôt portés à lire sur l’écran d’Internet que sur le papier de l’imprimerie. Quelques-uns disent apprécier plus les cassettes ou les CD sur les supports écrits.

Dans ce contexte, le livre religieux est, lui aussi, en difficulté. Quoi de plus normal ? Avec d’ailleurs quelques particularités qui n’arrangent guère sa situation. Le public qui a le goût et les moyens d’acheter des livres religieux prend de l’âge. Bien des fervents de la lecture préfèrent à des textes d’analyse sur le mystère chrétien ou sur ses formes ecclésiales des témoignages ou des propositions de prière, des méditations spirituelles ou bibliques et, parfois, des ouvrages non chrétiens qui renouvellent un peu les habitudes et le panorama. Le clergé est fort occupé, journaux et revues lui semblent habituellement suffire pour rester au courant. Quant aux laïcs engagés dans la pastorale, ils ont souvent trop peu de temps et aussi trop peu d’argent pour ajouter aux sessions de formation permanente quelques lectures au long cours, en dehors de quelques romans ou de quelques livres qui leur plaisent et en plus des outils habituels de travail.

Si l’on s’en tient au livre religieux et au risque de ne pas assez nuancer les situations concrètes, on peut probablement dire qu’il y a au moins un problème car il n’est pas sûr que la lecture brève ou rapide et plus encore l’absence de lecture n’aient pas, à la longue, quelques inconvénients. Mais que faire pratiquement si l’on ne veut pas se contenter de gémir sur le temps présent ? Certains éditeurs rêvent de nouveaux auteurs. Et, certes, le souhait n’est pas sans fondement. Mais ce sont surtout de nouveaux lecteurs ou de nouvelles lectrices qui sont attendus. Alors je me dis qu’il y a peut-être quelques éléments de la vie des chrétiens qui pourraient être réexaminés.

Le premier se pratique dans un certain nombre de centres sociaux, de bibliothèques municipales et de paroisses. Il s’agit des groupes de lecture. Sous des formes diverses, des personnes qui ont lu ou souhaitent lire tel ou tel livre mettent en commun leurs goûts et parfois aussi leurs réflexions et leurs questions. Est-ce que cette formule ne devrait pas être développée dans le catholicisme français ? Surtout si elle va plus loin que l’échange spontané d’impressions et si elle permet un certain travail commun, intellectuel en même temps que spirituel. Le paradoxe du moment est que l’on suscite aujourd’hui des groupes de parole mais que les groupes de lectrices et de lecteurs sont finalement trop rares.

En second lieu, il est un souhait que l’on peut adresser à ces personnes que l’on nomme prescripteurs, c’est-à-dire les journalistes qui publient des comptes-rendus mais aussi les libraires qui conseillent et orientent les choix de lecteurs parfois indécis ou hésitants. N’y a-t-il pas trop de recensions banales ou conventionnelles qui n’apportent pas grand-chose ? Etant donné que, dans l’abondante production actuelle, bien des textes se redoublent ou sont au moins voisins, ne faudrait-il pas clarifier plus ce que peut apporter chaque livre ? Sans doute faut-il également être prudents dans les avis donnés. Ainsi j’ai été étonné de trouver dans une revue éditée par des libraires une liste de 50 « fondamentaux », entendez des ouvrages majeurs en matière religieuse. Curieusement, ladite liste ne relève rien sur l’histoire chrétienne et pas grand-chose sur les débats actuels dans l’Eglise. Quels critères ont été utilisés pour établir cette nomenclature ? Et plus encore, est-il souhaitable d’imaginer une liste de base sans que l’on sache à quel genre de lecteurs elle peut s’adresser ?

On me dira que les journaux et revues ne sont pas des bulletins bibliographiques. C’est exact. Mais ils contribuent à informer et à guider. Dès lors, n’est-il pas très utile que, de temps en temps, soient établies quelques évaluations d’ensemble sur tel ou tel domaine de la vie chrétienne, en n’oubliant pas de marquer le rapport entre les questions religieuses et tel ou tel courant de pensée ou de sensibilité dans la société ?

Enfin, je me demande si les lecteurs ne devraient pas prendre plus contact avec les auteurs, notamment en leur écrivant. Cela est dans doute superflu pour bien des livres et bien des lecteurs. Mais ce peut être précieux en des cas où l’on souhaite prolonger la conversation. Je ne sais si tous les auteurs seraient de cet avis. Mais je souhaite que cette pratique n’apparaisse pas indiscrète et que les lettres de lecteurs, quand elles prennent l’initiative d’un prolongement de la lecture, suscitent habituellement quelque réponse.

Faut-il encore lire ? Oui, sans doute. Mais si nous réinventions la lecture ?


N° 16 -14 janvier 2000.

LA NOUVEAUTÉ N’INTERDIT PAS LA DIVERSITÉ.

Parler de nouvelle génération, n’est-ce pas masquer les différences contenues entre celles et ceux qui la composent ?

Bogue ou pas, de tous côtés la venue de l’an 2000 et, pour certains, du Jubilé a ranimé les ardeurs. Nous rêvons de souffles nouveaux dans nos grisailles, de refondations, de renouvellements. Quelques-uns souhaitent tourner la page d’un passé qui n’en finit pas de s’éteindre.

Bien entendu, les chrétiens participent, eux aussi, à cette attente un peu messianique. Que vienne un nouveau Pape, que fleurisse une nouvelle évangélisation, que grandisse un nouveau type de rapports ecclésiaux, que brillent les feux du Jubilé, que renaissent les vocations de prêtres.

Ce qui me frappe dans cette conjoncture plus ou moins bigarrée, c’est l’apparition du mot génération dans le langage de quelques chrétiens qui ont le sentiment d’appartenir à une « nouvelle génération ». Il ne s’agit pas tellement de convertis qui, la plupart du temps, ignorent à peu près tout des temps anciens, y compris ceux de notre siècle, et surtout qui sont assez peu portés à se compter comme appartenant à un même ensemble significatif. Je n’entends pas non plus cette expression de la part de recommençants : eux aussi sont sans mémoire réelle et sont trop peu nombreux pour constituer une génération. Mais parlent aujourd’hui de génération nouvelle des jeunes issus de familles plus ou moins chrétiennes, en ce sens plus héritiers qu’ils ne le pensent, et qui se sentent à la fois un peu perdus dans ce monde ou cette Eglise et portés à aller de l’avant sans trop s’embarrasser des problèmes dont parlent les gens d’expérience. J’entends également ce langage de la part de prêtres récemment ordonnés, ceux qui ont été invités à Lourdes par les évêques, il y a quelques semaines. Dans son discours de clôture à l’assemblée épiscopale de novembre dernier, Mgr Billé a d’ailleurs rapporté le propos d’un nouveau prêtre : « Faites confiance aux capacités propres à notre génération pour l’annonce de l’Evangile ».

Ce langage m’étonne un peu. Certes, ce n’est pas la première fois dans l’histoire que surviennent des changements, quand bien même ceux d’aujourd’hui sont considérables. Mais au temps de Vatican II, pour prendre un exemple relativement récent, on ne parlait pas de génération conciliaire. C’est après l’événement qu’on l’a fait. Sur le moment, c’était l’Eglise dans son ensemble qui semblait convoquée à la nouveauté.

Aujourd’hui, le vocabulaire générationnel se fait spontané et emblématique chez certains chrétiens qui sont « nouveaux » dans la foi ou dans le ministère (et parfois dans les deux). Je comprends bien pourquoi : quand on est peu nombreux, on éprouve le besoin de se serrer les coudes et de se donner une identité. Ce n’est d’ailleurs pas pour faire bande à part et ce n’est sûrement pas pour instruire le procès des générations antérieures qui auraient été trop idéologiques ou trop empêtrées dans leurs débats. Les tenants de la nouvelle génération catholique regardent ailleurs, devant. Le temps des petites guerres est fini. Passons à autre chose, une foi plus intériorisée, une évangélisation plus imaginative, un respect plus grand des diversités. Le titre de la Lettre aux catholiques de France, Proposer la foi, trouve dans ce contexte un grand succès, et certains des rédacteurs de ce texte s’emploient d’ailleurs à en monnayer les orientations en ce sens.

Tout cela est fort explicable. Mais je voudrais exprimer pourtant mon inquiétude. Parler de nouvelle génération, n’est-ce pas masquer les différences internes entre celles et ceux qui se trouvent plus ou moins impliqués de la sorte ? La diversité est pourtant réelle : tous les jeunes qui ont fréquenté les JMJ dernières ou qui prennent part à une aumônerie ne sont pas traditionalistes et tous les prêtres nouveaux ne portent pas le col romain. Mais quel cas est fait de cette diversité interne ? Est-elle réellement prise en compte ou bien le petit nombre des uns et des autres n’a-t-il pas pour effet de niveler les différentes tendances dans une sorte de camaraderie et de tolérance qui juxtapose ?

Encore une fois, je comprends ce réflexe, peut-être un réflexe de survie. Mais je perçois aussi que la pastorale catholique en France ne débat guère. À la limite, tout est possible et envisageable, du moment que l’on veut évangéliser et que l’on a une reconnaissance au plus haut niveau, celle de l’évêque et, à défaut, celle de Rome. Mais localement, sur le terrain, l’Eglise est complexe, difficile. Importer d’Espagne ou d’Italie des formules miracles, les imposer plus ou moins habilement à une paroisse, est-ce vraiment un idéal ? Où et quand en débattre, surtout si l’on a commencé par considérer l’Eglise d’avant comme définitivement sclérosée ?

Dernièrement, je rencontrais Gustavo Guttiérrez, le théologien péruvien de la libération. Mais tous les Latino-Américains ne sont pas à la même place dans la société ou dans l’Eglise ; il y a des différences entre eux. Et cela aussi importe. Analogiquement, j’ai l’impression que la nouvelle génération catholique est tentée d’oublier la diversité interne qui l’habite et que, pour l’instant, elle n’en fait pas grand-chose. Comment ne pas souhaiter que soit retrouvé le débat pastoral, jadis spécialité française et aujourd’hui à peu près inexistant ? Cela est indispensable pour que les nouveaux venus approfondissent leur solidarité et aussi pour qu’ils puissent plus facilement s’expliquer avec les chrétiens ordinaires.

Car il ne suffit pas d’interroger en ce sens prêtres et évêques. Il faut aussi parler avec le peuple en sa diversité, sans perdre sa propre identité et ses propres points de vue, et sans se réfugier dans un pluralisme mou, mais en s’expliquant et en laissant s’expliquer. C’est là un aspect considérable du ministère et sans doute aussi du christianisme dans son ensemble.


N° 17 - Lundi 30 octobre 2000.

« Dominus Jesus » et le dialogue inter-religieux.

Comme vos lecteurs, je suis de ceux qui comprennent la relative prudence à laquelle vous vous sentez généralement obligés en matière religieuse. Encore que, une fois ou l’autre…

Raison de plus pour féliciter Michel Kubler de son éditorial du 6 septembre, « Relativisme et absolutisme ». Ces lignes, que j’imagine avoir été débattues en rédaction, sont courageuses et claires.

Merci donc. Je n’ai pas envie d’ajouter mes propres impressions sur le texte romain. L’ensemble de la presse a été clair et à peu près unanime ; inutile donc de s’arrêter trop sur un texte regrettable à tous égards. Mais il était bien que La Croix directement ose dire son jugement, quitte à surprendre ou même mécontenter certains lecteurs. Et il a été heureux que, peu après, Bruno Frappat revienne à sa propre manière sur cette sombre affaire.

Henri Bourgeois

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