Apprendre la non croyance
Souvent, au catéchuménat, nous soulignons l’importance actuelle de la non croyance. C’est même l’un des objectifs que plusieurs d’entre nous poursuivent cette année : apprendre la non croyance. Quelques remarques simplement pour faire un premier point :
* Si nous parlons de « non croyance », ce n’est pas d’une manière abstraite et générale. Pour nous, il y a des non croyants, avant qu’il y ait une ou des non croyances : nous en rencontrons tous les jours dans les entourages des catéchumènes, dans nos relations, au travail, dans nos familles. La non croyance a des visages d’amis et de connaissances. Elle est un fait concret.
* Pourtant nous parlons de « non croyance » parce qu’il semble qu’il y ait des traits communs dans les contacts et les conversations que nous avons. Nous sentons que dans les réactions de beaucoup aujourd’hui, dans leur sensibilité, leurs indifférences et aussi leurs attentions et leurs espoirs, il y a un esprit commun, un fond commun. C’est cela que nous appelons « non croyance ». C’est une notion construite.
* Et elle est construite par des chrétiens. Là-dessus nous sommes sans naïveté et sans complexe. C’est nous qui parlons de la non croyance, le plus souvent du moins. Le terme de « non croyance » indique une perspective de chrétien ou de croyant. Mais cela, que nous savons, ne nous gêne pas. Au contraire. À condition, bien sûr, que nous respections nos amis non-chrétiens, sans les récupérer. Il nous semble même que la recherche de la « non croyance » est un travail de la foi qui peut contribuer à notre respect des non-croyants en clarifiant les mentalités et en tirant au clair les sensibilités.
* Ce que nous appelons « non croyance », c’est ce que certains appellent aujourd’hui « nouvelles cultures ». Ou à peu près. Car, en fait, pour un certain nombre de gens – des jeunes et d’autres qui ne pensent plus les problèmes moraux de la même manière qu’il y a vingt ans – être partie prenante d’une nouvelle sensibilité culturelle revient à ne pas être croyant, à ne (plus) pouvoir l’être, à déposer la foi, à la considérer comme une forme de pensée ou d’imagination qui date et qui est périmée. On n’est pas contre, on n’est pas pour. On est ailleurs. Désormais on est situé autrement. C’est-à-dire loin du christianisme.
Tant qu’il n’y aura pas plus de chrétiens dans les « nouvelles cultures », tant que ces chrétiens ne réfléchiront pas plus sur leur double référence (à un monde nouveau et au christianisme), tant qu’ils ne diront pas plus aux autres ce qu’ils vivent, on ne peut guère s’attendre à ce que la situation change.
* Ajoutons que les « nouvelles cultures » (notez le pluriel, il est significatif), ne sont pas le tout de notre époque. Il y a aussi les cultures établies, les mentalités plus connues parce que plus anciennes, les réactions habituelles. Par exemple, celles de gens instruits ou « cultivés » qui sont souvent à des postes de commande dans la société. Par exemple aussi celles du monde ouvrier (pour faire court : la CGT, dans la mesure où on peut la distinguer de la CFDT, celle-ci étant parfois, plus significative des « nouvelles cultures »).
Mais ce qui est caractéristique, aujourd’hui, c’est que la non croyance est aussi présente dans ces cultures établies ou classiques : la difficulté d’être chrétien n’est donc pas liée seulement à des nouveautés culturelles.
En outre, il vaudrait la peine de se demander quelles influences réciproques ont l’une sur l’autre les deux formes de cultures que l’on vient de mentionner : les nouvelles cultures et les cultures plus établies. Il se pourrait bien qu’il y ait une certaine osmose en profondeur (par exemple sur le sens des institutions, de la libération, etc.).
* À notre avis, parler de culture ne revient pas à parler de non croyance. Certes, il est important d’avoir un point de vue culturel : cela évite d’enfermer les questions de non-foi dans un domaine purement limité au religieux. Mais la « non croyance », c’est une manière de prendre et de comprendre la culture. C’est un lien que l’on établit entre la culture et la foi en Dieu ou, plus précisément, le christianisme.
Ce lien peut être variable : ignorance, indifférence, rupture, allergie, incompréhension, ou bien, parfois, inquiétude, attente, interrogation.
D’autre part ce lien (ou ce « non lien ») est perçu ou perceptible de plusieurs manières. D’abord par les non chrétiens eux-mêmes, à condition qu’ils soient en contact avec des chrétiens et que la rencontre permette aux uns et aux autres de dire ce qu’ils portent d’espoir, de déception, de certitude ou d’incertitude en eux. Ensuite par les chrétiens qui découvrent chez les non chrétiens la distance ou l’indifférence par rapport à la foi et en eux-mêmes quelque chose de la non croyance actuelle.
De toute manière, c’est la rencontre seule (ou, en tout cas, la référence aux autres), qui permet de dire quelque chose de la non croyance.
* En pratique, nous rappelons à tous ceux et celles qui désirent prendre part à cette réflexion et à cette formation, qu’ils peuvent se faire connaître… Vous le voyez, il s’agit non pas d’ajouter quelque chose à ce que nous faisons, mais de vérifier et comprendre ce que nous visons (…).
dans Accueil et Liberté,
n° 4, octobre 1974, p. 7-8.
Voir aussi son livre : Foi et cultures (1991).