Accompagner sur le chemin de la foi,
c’est respecter l’être humain
Les pages d’Henri Bourgeois que voici nous étaient jusqu’à ce jour inconnues. Elles sont le texte d’une communication faite en 1985 dans une rencontre pastorale européenne du catéchuménat, texte venu d’un participant italien à cette rencontre, et transmis par un ami catalan. Elles sont écrites de la main de l’auteur (ou de sa machine à écrire…). Et nous sommes heureux de les faire connaître à ceux et celles qui se demandent parfois où nous en sommes de la communication, de la communication de ou dans la foi en particulier, ou qui sont un peu lassés de l’usage abusif du terme accompagnement, accommodable à des usages bien divers.
Le titre d’Henri Bourgeois précise le type de compagnonnage dont il s’agit ici, celui d’un chemin de foi, et son lieu à la fois humain, spirituel et croyant. Un compagnonnage qui est acte de pensée autant que de liberté. Au centre, le concept de « dignité humaine », si cher à l’auteur. Il prend ici une profondeur renouvelée. (AHB)
Un tel thème peut donner lieu à une sorte de concerto de bons sentiments ou de bonne conscience. Je propose, pour éviter ce danger et pour ne pas en rester à des propos trop conventionnels (et par conséquent inutiles), de commencer par écouter l’Ecriture : nous mettre à l’école de la Parole de Dieu avant d’exprimer et mettre en commun nos pratiques catéchuménales. Cela fait, il me semble utile, toujours avant d’en venir à l’expérience catéchuménale, de tirer au clair ce que notre siècle met sous le mot « respect ». Nous pourrons en arriver alors à l’action ecclésiale, notamment au travail catéchuménal.
Donc trois parties dans cet exposé :
le témoignage biblique,
l’expérience contemporaine,
la responsabilité ecclésiale.
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I -Le témoignage biblique
Dans la Bible, le mot « respect » n’est guère utilisé comme tel, avec la signification globale que lui donnent les langues modernes. On emploie plutôt le mot « honneur », ou le verbe « honorer », avec des précisions concrètes.
A) Qu’est-ce que c’est que « respecter » selon l’Ecriture ?
C’est un comportement pratique, effectif, repérable : avoir des égards, marquer des signes de respect. Cf. Actes, 28, 10.
Cette attitude exprime la reconnaissance de ce qu’est autrui : sa valeur (« honorer », c’est « estimer »), sa dignité (en hébreu, honorer se dit « kibbed », mot proche de « kabbod », qui veut dire gloire, poids - cf. Exode 20, 12 ; Deutéronome 5, 6), son nom, sa sainteté, sa vocation etc. Autrement dit, le respect est une attitude fondée sur l’identité d’autrui.
Le respect indique positivement une durée, une fidélité ou une continuité. Ce n’est pas l’affaire d’un moment. Cf : honorer son père et sa mère (Marc 10, 19-20 ; Ephésiens 6, 2 ; Proverbes 6, 20). Il s’agit de « garder » la Loi ou l’Alliance, de la conserver.
Le respect implique négativement que l’on s’abstienne de comportements incompatibles avec la reconnaissance due à autrui :
*mépriser (Romains 14, 10), ignorer les autres ou les oublier (Matthieu 15 4-9) ;
* vouloir les dominer (lois anti-esclavage : Exode 21, 16 ; Deutéronome 24, 7) ;
* chercher à s’approprier leurs biens (Exode 20, 15 ; Deutéronome 5, 17), leur pouvoir (« tenter Dieu » : Luc 4, 12), leur mémoire (l’Ancien Testament conteste l’évocation des morts : I Samuel 28) ; s’en prendre à leur vie ou à leur intégrité corporelle (Exode 20, 13 ; Deutéronome 5, 17 : ne pas tuer) ;
* les tromper (Lévitique 19, 11-12).
Peut-on parler bibliquement d’un respect de soi-même ? Il ne semble pas : le respect va à autrui. Mais, par rapport à soi-même, il est du moins deux points apparents :
a) respecter en soi le don que l’on a reçu, c’est-à-dire la présence de Dieu : 2 Thessaloniciens 2, 13-17 ; Ephésiens 4, 20 – 5, 20 ; Colossiens 3, 1-4 ;
b) ne pas se glorifier soi-même et chercher une « vaine gloire », alors que l’honneur vient d’autrui : Romains 12, 3 ; I Corinthiens 1, 29 ; 4, 18-23 ; Galates 5, 26.
B) Qui est à respecter selon la Bible ?
Dieu, en premier lieu : il est saint (Isaïe 6, 5), son nom est à sanctifier et non à profaner. Honorer Dieu, c’est l’adorer, c’est-à-dire reconnaître son identité unique et marquer la différence entre lui et nous. A lui soient honneur et gloire (I Timothée 1, 17 ; I Pierre 1, 7).
Ensuite, il s’agit d’honorer ou de respecter les autres. La Bible souligne fortement
* les liens familiaux : honorer son père et sa mère – respecter sa femme ou son mari : I Thessaloniciens 4, 4 ; Ephésiens 5, 25-35 ; Colossiens 3, 18-19 ; I Pierre 3, 7 aimer ses enfants : Ephésiens, 6, 1-4) ;
* les liens de solidarité (la veuve et l’orphelin, les pauvres : Deutéronome 15, 1-15 ; Jérémie 34, 8-22 : Isaïe 11, 4) ;
*les liens d’autorité (les esclaves : I Timothée, 6, 1 et Col. 3, 22 – le pouvoir politique : Romains 13 – les anciens de la communauté : I Timothée 5-17).
Il faut ajouter que Dieu honore les croyants disciples de son Fils : « Si quelqu’un me sert, mon Père l’honorera », Jean 12, 26.
Cf : Psaume 8, 5-7 cité en Hébreux 2, 7 : « Qu’est-ce que l’homme que tu te souviennes de lui ?… Tu l’as couronné de gloire et d’honneur ».
C ) Les exigences bibliques du respect
La forme et le fondement du respect entre humains, c’est l’Alliance. Autrement dit, le rapport entre humains est appuyé sur le lien de chacun avec Dieu. Honorer l’autre, c’est donc honorer Dieu. Respecter autrui, c’est respecter en lui la présence de Dieu, notamment de l’Esprit Saint. Cf : I Thessaloniciens 4, 8.
Le respect n’est pas pratique sans adhésion du cœur : on ne peut honorer des lèvres, sans cœur (Matthieu, 15, 8). Risque de laisser des traditions se substituer à l’acte élémentaire et incontournable du respect : Matthieu 15, 3-7.
Le respect va par priorité à ce qui est faible et peu honorable : I Corinthiens 9, 7-13 ; 12, 22-25 ; Romains 14, 1 – 15, 6. Cf. Jacques 2,1-5.
Le respect dans son exercice pratique est toujours lié à un ordre culturel, celui de la société à laquelle on appartient. D’où la résonance parfois bizarre aujourd’hui des propos pauliniens sur les femmes, les esclaves et même sur l’obéissance au pouvoir politique. Cf Ephésiens 5, 21-33 ; 6, 5-9 ; Romains 13.
Le respect consiste à laisser les autres tels qu’ils sont et à les reconnaître là où ils en sont : I Corinthiens, 3, 1-4.
II - L’expérience contemporaine
Le témoignage biblique concernant le respect n’est pas seul à éclairer la mission ecclésiale. Celle-ci est également perçue plus ou moins à travers une sensibilité actuellement largement répandue que je voudrais caractériser par trois traits :
A) La généralisation d’une éthique du respect
Le respect est une attitude que l’on met très souvent en relief aujourd’hui : respect de la vie, de la différence, des opinions d’autrui, de ses silences éventuels, de son tempérament, de son rythme, de son environnement (appartenances, solidarités), de son visage etc…
Cette éthique se noue autour du thème des droits de l’homme : respecter l’autre homme, c’est faire droit à ce qui est inaliénable en lui (la vie, la liberté, la pensée, le choix d’une spiritualité ou d’une religion, la dignité etc…)
L’importance prise aujourd’hui par cette éthique du respect en Europe et aux USA s’explique sans doute par deux motifs :
a) le caractère pluri-culturel de bien des sociétés (droit à la différence)
– b) l’effacement de certaines convictions militantes héritées du 19e siècle : les idéologies sont épuisées, les solutions politiques et économiques sont aléatoires, on se centre autour des enjeux relativement précis et délimités, les droits de l’homme.
Je voudrais souligner encore que l’éthique du respect connaît des conflits internes. Il y a des conflits de respects comme il y a des conflits de devoirs. Cf. par exemple les problèmes posés par le respect de la vie ou par le respect de la liberté individuelle.
B) Le respect n’est pas un sentiment mais un acte de raison
Je voudrais faire écho à Emmanuel Kant qui, à la fin du 18e siècle, a marqué avec force que le respect ne devait pas être confondu avec l’admiration, l’affection, l’inclination. Le respect « méprise l’attrait » (Critique de la faculté de juger). Il porte sur la « dignité de l’humanité » en une personne (ibid.). A travers l’être auquel il s’adresse, il va en fait « à la loi que son exemple nous présente (Critique de la raison pratique). Et c’est à ce titre que c’est une attitude raisonnable. Aussi bien Kant estime-t-il indispensable de distinguer soigneusement la recherche du bonheur ou de la paix et ce qui est le respect de la dignité, de la liberté ou des droits d’autrui. Respecter, ce n’est pas vouloir le bonheur (de soi ou d’autrui), c’est d’abord et avant tout honorer ce qui en autrui s’impose comme une exigence irréductible.
Ce rapide résumé garde aujourd’hui une grande actualité. Il invite en effet à ne pas se méprendre sur ce que c’est que le respect. Ce n’est pas un acte de sensibilité ni une attitude à la mode. C’est une manière d’être dans le vrai en allant à l’essentiel.
C) N’y a-t-il pas une idéologie du respect ?
Mais la rationalité à laquelle invite Kant est peut-être parfois méconnue. On dit, par exemple, qu’il faut respecter autrui, et cela devient une neutralisation de la communication avec lui. On veut ne rien dire qui puisse gêner. On ne parle ni de politique ni de religion. La loi du respect se change en une loi du silence.
Cette situation, quand elle existe, paraît être de nature idéologique.
En effet :
a) le respect de l’autre devient en fait le respect d’une loi, celle du respect ;
– b) sous prétexte de respecter autrui, on porte atteinte à certains de ses droits, par exemple le droit à la vérité et à l’information ;
– c) en réalité, sous couvert de respect d’autrui, on se protège soi-même, on masque son manque de courage propre ou le vide de ses propres convictions.
III – La responsabilité ecclésiale et le respect
Si l’on en vient alors à ce qui concerne la mission évangélique de l’Eglise, on peut envisager la place et la signification du respect dans cette responsabilité de la manière suivante :
A) L’évangile (l’évangélisation) s’adresse à tout être humain, quel qu’il soit : juifs et grecs, esclaves et hommes libres, hommes et femmes (Galates, 3, 28). « Aux païens aussi, Dieu a accordé la conversion qui conduit à la vie » (Actes 11, 18). Et « il ne faut pas tracasser les païens qui se convertissent à Dieu » (Actes 15, 19).
On peut donc dire que l’évangile respecte les êtres humains dans leurs situations diverses, culturelles, sociales et spirituelles. Dieu ne fait pas acception des personnes. Le message du Christ est pour quiconque. Et pour tous.
Toutefois, le respect évangélique n’est pas une attitude passive se contentant de laisser quiconque être lui-même. Car il y a urgence. L’existence humaine étant sans avenir, sans pardon, à la limite sans nom et sans salut, un appel est à lancer à quiconque. Cet appel consiste à annoncer qu’il est possible de vivre autrement, dans la grâce de Dieu. Ce n’est pas une violence mais une parole invitant à la confiance. Ce n’est pas une manipulation mais l’ouverture d’un avenir ou d’un horizon nouveau.
L’évangile respecte donc les êtres quand il dévoile la possibilité d’une vie autre, libérée, offerte à quiconque. Le respect évangélique ne consiste pas à laisser chacun à lui-même mais à appeler chacun, s’il le veut bien, à une communion et à une conversion permettant d’être plus, mieux, autrement, soi-même.
B) La mission ecclésiale se réalise, autant que possible, dans le style évangélique, donc avec le respect recréateur que porte l’évangile.
Pour les chrétiens, respecter ceux et celles qui commencent à croire, ce n’est pas les forcer. Mais ce n’est pas non plus fermer l’oreille à leur demande. Et ce n’est pas simplement attendre qu’ils se déplacent pour demander à devenir chrétiens. Le respect ecclésial va jusqu’à créer dans la société les conditions d’échange, de communication, de réflexion sur l’essentiel telles que l’évangile soit une possibilité effective.
Le respect ecclésial consiste donc à proposer, à donner des moyens réels et adaptés de découvrir éventuellement l’évangile, à accompagner les démarches de foi. Sinon, le respect risque d’être formel et de recouvrir une idéologie actuelle, sans être inspiré par l’évangile.
Le respect des chrétiens pour le monde auquel ils appartiennent consiste enfin à laisser être la différence qu’apportent les époques, les cultures, les tempéraments. La tâche catéchuménale, en particulier, n’a pas pour but d’incorporer brutalement ou d’annexer, mais de manifester dans l’Eglise la nouveauté qui vient aux chrétiens déjà rassemblés par la conversion des nouveaux croyants.
C) La responsabilité ecclésiale, quand elle se définit en termes de respect,a besoin de sortir du sentiment ou de l’opportunisme et de se comprendre en fonction de la présence de Dieu en chaque être et en chaque groupe.
C’est là le fondement dernier du respect évangélique pour quiconque. Quiconque est aimé de Dieu. Quiconque peut porter en lui l’Esprit de Dieu :
« L’Esprit Saint offre à tous les hommes, par les moyens qu’il connaît, la possibilité d’être associé au mystère pascal » (Vatican II, Gaudium et Spes, N° 22, § 5).
Cf. Actes 10, 47 : « Peut-on refuser l’eau du baptême à ceux qui ont reçu l’Esprit Saint aussi bien que nous ? ».
Cette conviction :
a) est l’équivalent chrétien de la réflexion kantienne dans l’ordre éthique : le respect a un fondement qui s’impose et qui n’est pas affaire de sentiment ou de mode ;
– b) elle permet de saisir comment respecter autrui, c’est du même coup respecter Dieu, car c’est honorer en lui l’Esprit de Dieu ;
– c) elle permet de comprendre le mystère de l’évangélisation et de l’apostolat : il ne consiste pas à faire venir l’Esprit en quelqu’un qui, par hypothèse, lui serait étranger, mais à approcher les mots, les signes et les expériences évangéliques pour que l’Esprit qui est en quelqu’un trouve de quoi se signifier ou se manifester dans l’adhésion à Jésus-Christ.
D) La responsabilité ecclésiale, comprise comme respect, ne peut se réaliser hors de certaines ambiguïtés historiques.
La Bible montre ces ambiguïtés. Par exemple : un respect formel, sans cœur (Matthieu 15, 8).
Ou encore des traditions religieuses qui, en fait, réduisent l’exigence inconditionnelle du respect (Matthieu 15, 3-7).
Ou encore des interprétations très solidaires de la culture du moment (respect des femmes, des esclaves etc…).
L’époque contemporaine marque, elle aussi, que le respect peut être ambigu.
On peut en faire un sentiment et non une exigence. On peut le laisser s’engluer dans une idéologie du silence et de la non communication.
L’expérience ecclésiale va, pour sa part, dans le même sens. Elle peut céder parfois au silence facile (même s’il compense des excès de proposition ou de paroles, jadis). Ou bien elle peut ne pas être réellement catéchuménale et rester indifférente à la démarche ou à l’attente de beaucoup de nos contemporains.
Il n’est pas de recette pour éviter automatiquement ces ambiguïtés diverses.
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On peut du moins esquisser, pour finir,
quelques attitudes chrétiennes indispensables :
respecter autrui, c’est respecter Dieu en lui (ce qui, à nouveau, peut être ambigu) ;
le respect des êtres humains par l’évangile consiste à permettre à chacun de prendre sa part, à sa manière propre à la communion du Christ, en dépassant de l’intérieur ses propres étroitesses ;
le respect est un acte qui participe à la création et à la recréation dont Dieu a le souci.
Lire aussi : La dignité humaine. Vigilances. et, concernant le dialogue de catéchèse, l’article : Catéchèse et communication.
