A propos de la mort
Quelques citations du livre d’Henri Bourgeois sur le sujet peuvent donner une idée de la réflexion proposée. Impossible pourtant de rendre par ce moyen le pas-à-pas de la pensée. L’auteur affronte patiemment les questions une à une, les anciennes et les nouvelles. Il dissipe les fascinations, peurs ou illusions, re-visitant à la fois l’histoire des croyances en christianisme, parfois hardies et foisonnantes, parfois discrètes à l’excès, et les questions actuelles. Et revient toujours au message évangélique en ce qu’il a de tranchant et de constant.
Ce livre fait large place aux poètes, leur capacité de parler de la mort sans la dire et réussit à manifester de façon juste la lumière forte et discrète de la foi chrétienne. Les quelques bribes glanées, au détriment de tant d’autres, voudraient simplement donner un avant-goût de cet ouvrage d’humanité, de tendresse pour nos fragilités, et d’espérance confiante. (MLG).
Expérimenter la mort ?
◆ « Elle est vielle comme le monde. Pourtant elle n’a jamais perdu son visage d’énigme. Même pour les chrétiens. La mort glisse entre nos mains et défie notre savoir. »
◆ « Les morts ne répondent plus mais ils font appel aux vivants pour que leur mort, entrelacée avec l’attention ou l’amour des vivants, prenne signification humaine et puisse se dire. Autrement dit, la mort est partagée. »
◆ « Ce sont les poètes qui parlent le mieux de ces choses. » (L’auteur les cite fort à-propos).
◆ « L’attention que nous portons à ceux qui nous quittent ou qui nous ont quittés donne sens humain à leur mort. L’attention que Dieu porte à ceux qui s’en vont, ouvre leur mort sur un au-delà que jamais l’amour humain, à lui seul, ne pourrait à lui seul fonder et affirmer. »
◆ « N’est-il pas commode de considérer que l’on ne peut pas parler de sa mort, que cela ne se fait pas, que l’on n’a rien à en dire, alors qu’en réalité on ne veut pas en parler ou que l’on n’ose pas s’exprimer là-dessus ? »
◆ « Finalement, il s’agit…. de redevenir enfant. Car seul l’enfant est capable de s’approcher simplement de la mort, assez neuf pour ne pas céder à sa peur, assez courageux pour oser parler de ce que l’on tait dans le monde des adultes. »
◆ « A la mort d’autrui et au pressentiment de chacun de nous par rapport à sa propre mort, le christianisme conjoint un témoignage considéré comme sans équivalent, celui de la mort de Jésus. »
◆ « La mort de Jésus n’a son sens proprement évangélique que dans le mouvement historique de la vie qui l’a précédée…. L’événement que fut la mort du vendredi saint se comprend dans la foi par l’expérience de la mort que Jésus traversa, comme tout homme mais dans des conditions uniques. »
Mettre la mort en paroles et en gestes ?
◆ « La liturgie se donne d’abord comme une poésie soumise à plus grand qu’elle-même. Elle laisse en effet parler la Bible. Elle lui donne la première place… »
◆ « La prière pour les morts exprime en son fond la foi en Dieu qui désire la vie et non la mort. Elle est acte de confiance… Dans une perspective évangélique, cela revient à parler à Dieu de sa promesse et cela signifie que l’on s’en remet à lui. »
◆ « Les chrétiens pratiquants de ce temps sont plus des eucharistiés que des émerveillés du baptême. Ne serait-il pas envisageable que ce relatif silence baptismal ait quelque lien avec l’incapacité présente de l’Occident en face de la mort ? »
◆ « Etre baptisé, c’est être en mesure de sortir de ce qui abîme ou nie la vie pour aller vers une autre manière d’être dont on sent qu’elle est possible parce qu’elle est donnée. En ce sens, le baptême nous plonge dans la mort du Christ, selon le mot de saint Paul. C’est-à-dire en sa traversée pascale, en son passage lumineux et mystérieux. »
◆ « Parler à propos de la mort qui vient, ce n’est pas simplement régler des problèmes de succession ou confesser ses péchés, c’est d’abord présenter dans la mémoire et l’action de grâce la vie que l’on a menée. »
◆ « La mort n’est pas seulement « naturelle », elle est aussi culturelle. Elle dépend de la sensibilité des personnes et des groupes. En ce sens elle évolue historiquement. Parfois elle est intégrée à l’ensemble des actes sociaux. Parfois elle est mise de côté. A certains moments elle est amicale et familière, à d’autres moments elle est inquiétante ou même dramatique. »
Quelques questions à se poser
- Notre condition…
◆ « Sans doute faut-il résister autant que possible à la fascination de la peur ou à celle, symétrique de la fascination. Mourir est normal. Jésus lui-même n’a ni pu ni voulu se soustraire à cette loi, comme la Bible l’avait imaginé pour Hénoch ou pour Elie. La mort provient de la création. Elle signifie notre limite constitutive. Mais ce qui, de soi, n’est pas normal, c’est, si j’ose dire, de mourir mal, en redoublant l’obscurité inévitable de l’épreuve par la nuit évitable de la non-confiance…. Autrement dit : de laisser la mort aller selon sa pente naturelle vers la ténèbre, alors que Dieu donne la possibilité de l’éclairer quelque peu par sa parole et sa promesse ainsi que par le don de son Esprit. »
« Dans certaines célébrations des funérailles, l’important semble être la peine des vivants plus que l’annonce du mystère dans lequel est entré le défunt… Le fait est significatif d’une tendance à recouvrir la mort et son énigmatique présence par ce qui l’entoure mais ne s’identifie pas à ce qu’elle est. »
- La « volonté de Dieu » ?
◆ « Dieu ne veut pas la mort. Ce qu’il veut, c’est la vie. Mais, et voici le paradoxe, s’il crée des vivants, il ne peut les appeler à l’existence que comme être finis, donc mortels. De soi la mort est aussi la conséquence de la condition créée. Elle est en quelque sorte l’envers d’un endroit. Elle signifie la limite de toute création. Elle exprime, dans le mouvement même de la générosité créatrice de Dieu, un contrepoint. Parce que créés, nous ne sommes pas Dieu, nos sommes autres que lui. Il est éternel, nous ne le sommes pas. »
◆ « Si Dieu n’est pas compromis avec la mort, il a d’elle plus qu’une expérience indirecte. En ressuscitant son Fils, il fait sienne son épreuve. En faisant intervenir dans la mort de son Fils son Esprit Saint qui est une force de traversée et d’au-delà, il assume l’expérience de la mort qui a marqué ce même Fils…. Cela signifie que notre mort peut s’inspirer de la mort du Christ, ressembler un peu à la sienne, prendre appui sur sa manière d’entrer dans la mort et de la dépasser…. Mais la mort du Christ n’est pas seulement pour nous un modèle. C’est très réellement un peu de notre mort. Quelque chose de noter propre identité et de notre avenir s’est joué en cet événement unique. D’une certaine manière nous étions au Golgotha car Celui a rendu alors l’Esprit récapitulait en lui toute l’humanité. »
- La représentation de l’âme et corps ?
◆ « Etre mortel, finalement, signifie que nous sommes complexes et jamais totalement unifiés. La mort nous prend en défaut. Elle est double et elle nous trouve doubles en face d’elle. Elle exprime à la fois la limite de notre existence et l’illimité du don divin. Elle est simultanément ce qui s’impose et ce qui se propose. Mais les deux aspects ne sont pas totalement intégrables. Elle nous soumet à la loi mais elle ne nous éloigne pas de l’Esprit-Saint. »
◆ « Cette représentation (de l’âme et du corps) prend appui sur le caractère non unifié de notre être. Le tout est de savoir si l’on ne risque pas d’aller trop loin et de tomber dans un dualisme excessif… Mais le danger n’est pas moindre aujourd’hui de récuser le dualisme latent de la représentation traditionnelle et d’en appeler à une conception tellement intégrée de notre être qu’elle finirait presque par perdre de vue les tensions et les écarts qui nous constituent. »
◆ « Dans l’histoire chrétienne, la notion d’âme (a) été requise pour exprimer l’identité personnelle des vivants et pour indiquer celle des morts. On peut sans doute aller plus loin. L’âme constitue en effet la matrice ou encore la source interne de notre être. A ce titre, elle est en relation vive avec Dieu. Par conséquent, elle est en Jésus-Christ capacité d’existence corporelle. C’est également à partir d’elle que peut s’engendrer au-delà de la mort et en Dieu un corps nouveau et mystérieux, celui qu’attend et appelle l’espérance de la résurrection. »
- L’au-delà ?
◆ « Le reflux enregistré par rapport à l’intrépidité du Moyen Age occidental [par ex. lorsqu’il adopte des représentations non bibliques sur l’au-delà] n’implique pourtant pas que l’on ne puisse plus rien dire. L’essentiel évangélique demande aujourd’hui à être annoncé. Il doit pouvoir s’exprimer en quelques affirmations fondamentales… Il faut bien entendu nommer d’abord le Christ ressuscité : l’au-delà nous est promis dans la mesure où il lui a été donné, l’au-delà peut être le nôtre parce qu’il est le sien. »
◆ « Trois éléments s’articulent pour indiquer les effets lumineux que produit sur les morts la présence divine. Dieu donne aux défunts d’accéder à la vérité d’eux-mêmes en sa propre vérité, de renouveler leur être personnel et corporel, enfin d’entrer plus avant dans leur relation à lui jusqu’à voir quelque chose de l’invisible. Il en résulte une quatrième donnée, dans l’ordre de la communion des saints. La mort qui commence par séparer et isoler permet en effet une communion approfondie soit entre les morts et les vivants soit entre les défunts eux-mêmes. La lumière issue de Dieu devient clarté nouvelle pour les relations que les morts continuent d’avoir avec nous ou entre eux. »
◆ « Réincarnation, sort actuel des morts : deux questions de croyance que notre temps pose et que la foi chrétienne ne peut ignorer. Je voudrais terminer… en indiquant une troisième question dont l’actualité me paraît prometteuse. Je l’exprimerai en disant que l’humanité présente et en elle le corps des chrétiens sont appelés à découvrir comment la mort a un sens spirituel. C’est-à-dire un rapport avec l’Esprit Saint de Dieu. »
◆ « Si la mort humaine est communion au Christ, si elle est par conséquent participation à son Esprit, cela signifie par priorité qu’elle est lumière, à l’intérieur même de la nuit. Lumière noire et sereine, comme si la sombre traversée se déroulait dans une mise au clair de ce que nous sommes et dans une paix lucide. Il s’ensuit que l’acte de mourir porte la forme d’activité qui est, selon la Bible et selon l’expérience chrétienne de la vie, celle même de l’Esprit Saint.Fidélité de l’adhésion dans les passages étroits, réalisme de la liberté personnelle, disponibilité à l’événement, dynamisme de la célébration et courage ardent de l’attente, enfin instauration de la communion dans la diversité des vocations : de telles possibilités se réfèrent à l’Esprit de Dieu. Grâce à lui, chacun a les moyens d’une mort inspirée. Dans l’Esprit saint chacun peut assumer sa mort comme une louange d’eucharistie. Par l’Esprit, chacun a sa façon de mourir mais trouve en cette épreuve personnalisée une manière d’être associé au royaume commun des défunts et des vivants. »
◆ « Les croyants et singulièrement les chrétiens tiennent que Dieu n’aime pas la mort. Mais ils ajoutent qu’il est en mesure de la rendre paisible et spirituelle, comme un don de soi et un accomplissement….Au fond, nous mourons parce que nous sommes des êtres inachevés. Des êtres de traversée. Mais c’est aussi pour cela que nous vivons. »
Sur ce thème, voir aussi : La mort. Sa signification chrétienne. ; R. La mort ;
Lire des pages de ce livre : Parler de la mort ? et Questions actuelles ;
Découvrir des citations du même auteur sur d’autres thèmes : Citations ;
Ou revenir à la page d’accueil : Bienvenue