A propos de l’identité chrétienne
On reconnaît l’arbre à ses fruits
Voici une trentaine de citations ou brefs résumés tirés du beau livre d’Henri Bourgeois : Identité chrétienne. Avec patience et finesse, humilité aussi, l’auteur reprend pas à pas les idées reçues et parfois vite adoptées sur le christianisme et les chrétiens. Il en tire un appel à faire la vérité. Disposés comme en contre-point par rapport au déroulement de la réflexion poursuivie dans ce livre, ces « encarts » donnent à goûter la finesse et la sûreté d’une conversation affrontant les préjugés pour attester de la vérité de la foi. Un travail d’évangile et de pensée. (AHB).
✽ La mouvance chrétienne.
« Il y a des personnes qui sont dans le christianisme à cause du baptême qu’elles ont reçu des traditions familiales. Cette situation objective leur donne une certaine identité qu’elles revendiquent parfois haut et fort : elles se sentent un peu impliquées (par exemple dans des conversations à thèmes religieux avec des non croyants) et ont souvent une certaine croyance. Le christianisme englobe donc ce genre de situation mais évidemment on ne peut pas dire que l’appartenance ou la « mouvance chrétienne » réalise toutes les possibilités de l’Evangile. »
✽ Croire ?
« Croire, c’est refuser de prendre trop vite son parti des choses telles qu’elles sont, et de soi-même tel qu’on l’est trop souvent. C’est lever les yeux, comme dit la Bible, relever la tête pour voir plus loin que l’immédiat et, ensuite, c’est revenir au quotidien et travailler pour qu’advienne un peu ce qu’un bon sens à trop courte vue tient pour impossible, la justice, la paix, le respect et la vérité. »
✽ Les chrétiens pas meilleurs que les autres…
« Peut-être … Et puis après ? Le problème des chrétiens, ce n’est pas d’être parfaits, c’est de ne pas s’habituer à la médiocrité, de ne pas désespérer d’eux-mêmes. Cela, à cause de Dieu qui ne désespère jamais. »
✽ Fréquenter Jésus.
« Un être dont la spiritualité est forte et contagieuse. Quelqu’un qui avait une générosité profonde et un sens allègre de ce qu’il avait à faire, avec une liberté audacieuse et d’ailleurs risquée. Il était orienté, fidèle, mais cela ne l’empêchait pas d’avoir une vie inattendue et surprenante. Il a dérangé et on l’a éliminé. Mais son témoignage demeure. »
✽ Dieu ?
« Affirmer la présence du divin ou de la grâce, c’est attester qu’il y a en nous plus grand que nous… Le divin par conséquent ne s’identifie tout à fait à rien de ce que nous sommes et c’est pour cela qu’il apparaît intérieur à nous tout en étant autre que nous…. C’est de l’illimité au sein même de nos limites. »
✽ Existe-t-il un ordre divin ou un droit divin ?
« Non, même si certains chrétiens sont portés à le penser. Dieu ne se manifeste pas, chrétiennement parlant, comme caution d’un ordre, quel qu’il soit. Il est liberté et appel.
Mais le christianisme croit que le monde et l’humanité sont créés : à ce titre il y a donc un rapport avec Dieu. Tout n’a pas sens, tout n’est pas compatible avec la création.
Cependant Dieu donne le monde à l’humanité pour qu’elle l’aime et l’achève. L’humanité est donc appelée non à une peur sacrée vis-à-vis d’un ordre intouchable mais au respect du réel et à la louange du créateur. »
✽ Qu’est-ce donc que la spiritualité ?
« - Ce n’est pas la religion : la religion contribue à la spiritualité, elle ne s’identifie pas à elle, la spiritualité a d’autres sources que la religion.
Ce n’est pas forcément la mystique : il y a du spirituel dans la vie courante et pour tous les tempéraments.
Ce n’est pas une spécialité orientale : il y a de la spiritualité aussi en Occident.
C’est la manière dont un être (ou un groupe) respire avec le fond de lui-même : c’est là que se tient la liberté. »
✽ Extérieur et intérieur…
« Il y a une confrontation à ce qui est extérieur et à ses résistances qui est décisive pour la santé de la foi. Inversement, on peut dire que l’extérieur n’est pas simplement une objectivité secondaire dont il faudrait se déprendre pour devenir spirituel. L’extériorité a de quoi toucher le plus intérieur en nous. »
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✽ Chrétiens pratiquants
« Aujourd’hui, certains chrétiens n’aiment pas ce mot : « cela fait ringard », « si on n’est pas pratiquant, on peut quand même être chrétien », « on dirait que les pratiquants sont d’une espèce à part.
J’admets. Mais suffit-il de dire cela ? Et si l’on se demandait aussi ce que c’est que d’être chrétien « en pratique » liturgique, le dimanche ? Et si l’on se demandait ce que cela apporte et ce que cela signifie dans la société ? »
✽ Le prochain et la charité
« Deux mots qui sonnent « très chrétiens » et qu’on emploie peu dans la vie courante.
Le prochain, ce n’est pas seulement celui ou celle qui est comme soi par le sang, la religion, la langue parlée. C’est aussi qui est différent de soi. Et c’est aussi, selon Jésus, toute personne dont on cherche à se faire proche (ce qui ne va pas de soi).
La charité, ce n’est pas seulement l’aumône directe et matérielle (encore que…). C’est aussi un amour des êtres, y compris des gens que l’on n’aime pas spontanément. Et c’est aussi un sens des institutions (associations, vie collective et politique, etc.). »
✽ Les trois niveaux de l’identité chrétienne.
« Le corps, la jouissance, la peur parfois, la culpabilité par moments, la jouissance à nouveau…
Le mental ou le psychique : la doctrine, la connaissance, la repentance, la solidarité, la décision du croire, etc.
Le spirituel : la liberté du cœur, la joie profonde, le don de soi, la communion avec autrui. »
✽ Chrétiens et juifs.
« - Le rapport du christianisme au judaïsme est constitutif de l’identité chrétienne. On l’oublie trop.
Cela signifie que les chrétiens n’ont pas seulement un rapport à ce qu’ils nomment l’Ancien (ou le premier) Testament mais qu’ils sont aussi en relation mystérieuse avec les juifs actuels et que le judaïsme est toujours porteur d’une vocation qui lui vient de Dieu.
L’antisémitisme chrétien a donc été (et ne peut qu’être) une négation pratique et dramatique de la foi chrétienne. »
✽ Le christianisme déphasé ou concurrencé ?
« Comment les chrétiens peuvent-ils écouter ces deux jugements que l’on porte parfois sur eux aujourd’hui ? Si possible, sans panique ni raidissement…
En essayant de comprendre ce qui se passe de manière à en tenir réellement compte dans l’expérience et la formulation du message évangélique.
En reconnaissant avec quelque humilité que c’est d’abord Dieu qui a en charge le christianisme (ce qui ne diminue pas la responsabilité des chrétiens mais la met à sa place).
En osant exister sans complexe et sans timidité et en faisant voir où ils en sont réellement (ce qui ne correspond pas toujours à ce que l’opinion publique, au moins en Occident, dit d’eux). »
✽ Salut et sens de l’histoire.
« - L’idée que l’histoire a un sens a fait fortune à l’époque moderne : idéologie du progrès, marxisme, etc.
On en est revenu. L’idée d’un sens de l’histoire est souvent illusoire et dangereuse. Elle durcit et fige la durée en prétendant en indiquer a priori la signification et l’orientation.
Est-ce que le salut est synonyme d’un sens de l’histoire ? Non. Le salut, tel que les chrétiens le comprennent, vient de Dieu et ne se confond donc pas avec quelque axe de l’histoire qui en serait la transcription.
Mais le terme de salut est incompatible avec une existence purement enfermée dans le présent et avec une histoire qui serait insignifiante et absurde. »
✽ Croyants et non croyants n’habitent pas deux planètes différentes.
« Assurément on peut être croyant ou ne pas l’être et il n’y a pas de raison de réduire l’écart entre les deux ‘positions’.
Certes on peut croire en la vie, en l’homme, en l’avenir, en soi, sans croire en Dieu. Je ne parle donc ici que d’une forme de la croyance, celle (notable, originale, non nécessaire) qui s’oriente vers le divin et vers Dieu.
Il est également vrai que l’expression « non croyant » est un peu gênante car elle a l’air de sous-entendre que la norme, c’est de croire. Je l’emploie cependant car elle s’utilise couramment et elle est assez concise : on voit de quoi il peut s’agir.
Les croyants et les gens qui ne croient pas en Dieu ont beaucoup en commun. Mais pas tout. Et ce qui les distingue n’est pas secondaire (comme un choix tenant à la vie privée et qui n’a pas d’intérêt dans la vie.
Les croyants (certains au moins) ne se sentent pas coupés pour autant des non-croyants car ils reconnaissent en leur propre expérience quelque chose qui est analogue à ce que vivent et disent les non croyants…. En espérant que, dans l’autre sens, il y a également une communication spirituelle de ce type et que les non-croyants se sentent mystérieusement solidaires des croyants. »
✽ Dieu est-il (aussi) féminin ?
« La question peut vous étonner. On parle habituellement de Dieu au masculin, on dit qu’il est Père, etc.
Cependant aux Etats-Unis et au Québec des femmes chrétiennes ont demandé que l’on rompe avec une manière trop masculine de nommer Dieu. Elles rappellent que dans la Bible Dieu a parfois des sentiments maternels et donc qu’il y a du féminin en lui.
Pourquoi en effet ne pas éviter de parler de Dieu de façon unilatérale ? Pourquoi ne pas le « démasculiniser » ? Reste que Dieu n’est ni masculin ni féminin. Le dire féminin est encore un langage approximatif qui, lui aussi, doit être dépassé. Au fond, Dieu est amour et il est au-delà de nos identités humaines. »
✽ L’Eglise, c’est ce qui se passe quand…
« -.. des êtres humains laissent l’Evangile orienter leur vie ;
… des femmes, des hommes, des jeunes et des enfants trouvent dans cette orientation commune une source de solidarité ;
… des gens vivent de l’Evangile en se sentant proches de quiconque, comme l’était Jésus. »
✽ Hors l’Eglise, il y a (aussi) le salut
« Cette affirmation prend apparemment le contre-pied de la formule ancienne : Hors de l’Eglise, pas de salut.
Y a-t-il contradiction ?
Non. Simplement, l’Eglise moderne et contemporaine a pris conscience du fait auquel elle était moins sensible auparavant : il y a des non-baptisés et ces non-baptisés ont une vie qui doit, elle aussi, être proche de Dieu. Du coup, le christianisme contemporain cherche à mieux réaliser que Jésus est sauveur de l’humanité entière, des chrétiens comme des non-chrétiens.
Tout cela ne veut pas dire que l’Eglise n’est pour rien dans le salut des chrétiens et peut-être même dans celui de l’humanité. »
✽ Les dérives du christianisme
« Elles existent, bien entendu. Par exemple : la prétention d’avoir toujours raison, la mentalité de ghetto, un moralisme ou un juridisme trop grand qui recouvre la spiritualité et la liberté sous les règlements, un trop grand écart entre les déclarations et les pratiques, etc.
Sans doute faut-il aujourd’hui être attentif aussi aux dérives qui touchent au message évangélique lui-même : c’est un événement et pas seulement une symbolique, c’est un don effectif de Dieu et pas simplement une interprétation de l’identité humaine. »
Par ailleurs il me semble indiqué de percevoir comment le christianisme porte en lui-même quelques anti-toxines pour résister aux maladies qui le déséquilibrent : la prière, la tradition, la mise en commun ecclésiale, etc. »
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✽ Les chrétiens ne sont pas un peuple élu
« Ils font partie du peuple des humains. Le peuple de Dieu qu’ils constituent à la surface de la planète n’est pas un peuple à part et privilégié. C’est un peuple dont la vocation est de louer Dieu et d’être utile à l’humanité. »
✽ Le christianisme, victime de son succès ?
« Certains Occidentaux considèrent que le christianisme a en quelque sorte achevé sa tâche historique car le monde a – en principe – assimilé les valeurs qu’il annonçait : amour, respect des autres, espérance, etc.
En réalité, il n’est pas sûr que cette assimilation soit aussi complète qu’on le dit : la violence, l’individualisme demeurent.
Par ailleurs il n’est pas dit que la fragile évolution de l’humanité vers plus de justice et de sens des personnes soit due seulement au christianisme. Elle a d’autres causes aussi «
✽ La présence de Dieu dans le monde
« Tous les croyants s’accordent pour percevoir que cette présence est mystérieuse.
Elle n’est pourtant pas discrète au point de ne pas se donner de temps en temps des signes qui relancent la foi. »
✽ La vérité, question actuelle
« Qu’est-ce que la vérité ? demandait Pilate. Nos contemporains se posent encore la question.
Le vrai, c’est évidemment ce qui est vérifié. Soit par des preuves (dans l’ordre scientifique), soit par une affinité entre certaines affirmations et notre propre expérience (dans l’ordre de la vie et de sa sagesse).
Mais, pour ce qui est des vérités de la vie (les vérités religieuses sont de cet ordre), tout n’est pas contrôlable : la vérité vient à nous sans que nous puissions la dominer. Il ne reste alors qu’à l’accueillir (lucidement) et à la servir (intelligemment). »
✽ Les aléas de la religion
« Le sentiment religieux est sans doute en perte de vitesse car il recule devant l’intelligence rationnelle.
Mais il se déplace plus qu’il ne disparaît.
Pour sa part, le christianisme est une religion mais il est également très attentif au non religieux, à cause de Dieu auquel peuvent se relier aussi bien la vie séculière que la vie religieuse. »
✽ Les Eglises sont-elles démocratiques ?
La question est souvent posée aujourd’hui.
On répond habituellement que, comme telles, les Eglises ne sont pas des institutions politiques (la foi et son contenu ne sont pas soumis au vote) car elles ont une dimension de mystère et se réfèrent au Christ.
Mais, si les Eglises ne sont pas à proprement parler des démocraties, il est tout à fait indispensable que leur vie soit de plus en plus de style démocratique. Cela ne porte pas atteinte à leur spécificité et s’avère indispensable pour qu’elles soient signes d’Evangile dans le monde.
Pratiquement cela suppose (notamment en catholicisme et en orthodoxie) :
° l’existence d’une véritable opinion publique (et donc de débats que les responsables ne censurent pas),
° la clarté et la transparence des décisions et nominations,
° la possibilité d’arbitrages en cas de conflits,
° l’évolution de la figure des responsables épiscopaux (qui assument en principe tous les pouvoirs, et sont, de ce fait, en difficulté pour remplir leur rôle de manière démocratique, etc.
✽ La rhapsodie des situations chrétiennes
« Chacune a du sens, aucune n’est purement négative (c’est-à-dire un échec, sans plus).
Chacune dit quelque chose de l’Evangile (un aspect que l’on valorise, y compris en prenant de la distance) et quelque chose de la culture à un moment donné (il est des époques où telle situation devient dominante).
On peut évidemment, au cours d’une vie, passer de l’une à l’autre, étant donné la mobilité sociale et spirituelle d’aujourd’hui. »
✽ La morale et la croyance
« L’éthique est un terrain d’investissement du spirituel aujourd’hui en Occident. Ce n’est évidemment pas le seul, étant donné le New Age et le retour du religieux.
La foi ou la « croyance » ne se réduit pas à la morale, du moins pour le christianisme :
elle naît aussi ailleurs, dans la joie de vivre, la courage quotidien, l’esthétique, etc.
elle n’est pas, comme telle, salut. On peut être moralement irréprochable ou éthiquement très averti et ne pas vivre assez avec l’humanité spirituelle qu’implique le salut. Inversement on peut vivre avec une certaine sainteté sans être dans un total équilibre moral. »
✽ « Ce n’est pas tout d’agir, il faut être… »
« Vous avez peut-être entendu, une fois ou l’autre, cette affirmation.
Avouez que l’on peut dire aussi l’inverse.
Et si l’on devenait soi-même en prenant parfois du recul (silence, méditation, prière) et, à d’autres moments, en agissant (à condition que l’action parte du cœur et soit « nourrissante » pour la personne qui agit) ?… »
✽ L’identité chrétienne, cela s’entretient.
« Banal, n’est-ce pas ? Et pourtant on l’oublie souvent. Ou bien on dit que l’on est « en recherche » pour dire en réalité que l’on manque de nourriture.
Entretenir l’expérience : c’est peu glorieux mais c’est réaliste. »
✽ Intégrer les nouveautés qui se présentent.
« L’opération est spirituelle. Elle est à la fois simple et délicate. Elle demande de laisser être la nouveauté dans ce qu’elle peut avoir d’étonnant et d’inassimilable et en même temps de lui faire place en soi, là où il y va de notre liberté et de notre identité. Toute nouveauté n’a évidemment pas une telle valeur. »
Voir aussi : L’identité chrétienne en question ? et R. Identité chrétienne ; La conscience chrétienne.
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