Deux théologiens : l’un de Catalogne (Espagne), l’autre de Come (Italie), présentent ce qu’a d’original et de neuf la manière d’Henri Bourgeois de faire de la théologie.
Article paru dans Catalunya Cristiana, fin 2001.
A. Quelle idée a-t-on d’un théologien ?
Les théologiens n’ont guère bonne réputation en Occident.
La définition du théologien comme érudit qui donne des réponses très précises et élaborées à des questions que personne ne se pose est caricaturale, mais il faut reconnaître que beaucoup, y compris un certain nombre de chrétiens, perçoivent les choses ainsi. Autrement, on ne comprendrait pas le peu d’intérêt que la société en général, ainsi que certains secteurs du christianisme, montrent envers ceux qui consacrent leurs vies à la réflexion ou au discours sur Dieu – c’est le sens étymologique du mot « théologie ».
En Orient, la réputation des théologiens n’est pas meilleure, surtout depuis que les talibans se présentent comme étant des « étudiants en théologie ». Je ne sais pas si tous les talibans sont des théologiens, ou des apprentis théologiens. En revanche, il est tout à fait certain qu’en Orient tous les théologiens – et loin de là– n’ont pas la mentalité et les idées des talibans, qu’ils développent leur activité dans le domaine de l’islam, dans celui du christianisme ou d’une autre religion.
Et pourtant les théologiens sont indispensables. Les évêques qui se sont réunis à Rome en octobre 2001, viennent de le dire. Dans le message final qu’ils ont publié, lorsqu’ils font allusion à la communauté chrétienne et au dialogue inter-religieux, ils affirment : « Nous avons besoin de la collaboration de théologiens expérimentés ». Par là ils manifestent la nécessité du service théologique dans l’Église. Selon les évêques, un théologien tel que Dieu le veut est celui qui contribue, par son travail, à « redire la pure foi des origines en fidélité à la Tradition et dans un langage neuf et compréhensible » .
Nous connaissons et nous avons connu des théologiens de ce genre. Notre époque ne s’est pas caractérisée pas l’existence de grandes figures théologiques, comme avaient été autrefois Karl Rahner, Henri de Lubac ou Hans Urs von Balthasar. « Nous ne pouvons pas espérer l’apparition d’un Rahner par an », disait récemment Olegario Gonzàlez de Cardedal. Mais – disait ensuite ce théologien espagnol – « peut-être sommes-nous à un moment où livrent leurs enseignements et publient des ouvrages théologiques les maîtres des futurs Rahner, de Lubac ou von Balthasar ». Probablement Gonzàlez de Cardedal est trop optimiste, mais sa perception que la pensée théologique ne s’est pas arrêtée est juste.
B. Le théologien Henri Bourgeois
Le jour même de la clôture à Rome du Synode des évêques, le 27 octobre dernier (2001), est mort à Lyon l’un des théologiens qui réunissait toutes les qualités que le Synode demande à ceux qui consacrent leur vie à ce travail. Il s’agit de Henri Bourgeois.
Il était un homme expérimenté. Il avait 67 ans et était devenu professeur émérite, mais il continuait à travailler avec la fraîcheur d’un enfant. Il était fidèle au Christ et à l’Église. C’est pourquoi l’archevêque de Lyon a pu dire, au début de la messe des obsèques, que malgré la douleur de la séparation, on pouvait être fier d’avoir connu un tel serviteur de l’Évangile.
H. Bourgeois tâchait d’exprimer la foi du commencement et de toujours avec un langage nouveau et accessible. L’un des éloges qu’il recevait souvent était qu’il utilisait un langage compréhensible. Son souci était d’écrire pour le grand public, et pas seulement pour ceux qui maîtrisaient l’argot de la théologie. Sa réflexion a porté sur un grand nombre d’aspects du christianisme, allant des sacrements à la théologie spirituelle, de l’ecclésiologie à la théologie de la communication. Il faut remarquer ses ouvrages sur l’initiation chrétienne des adultes, les catéchumènes et les recommençants : personnes qui, ayant été baptisées dans sa petite enfance et s’étant éloignées après de la pratique religieuse, à un moment donné ont décidé de commencer de nouveau le chemin chrétien et de se rapprocher de la communauté.
Henri Bourgeois a écrit des livres, tels que Théologie catéchuménale et Redécouvrir la foi. Les recommençants, ainsi que de nombreux articles, dont l’un des derniers, publié dans la revue Études, est particulièrement éclairant. Il y dresse un diagnostic très précis sur ce qu’il appelle « le néo-classicisme catholique », caractérisé par le sens de l’autorité, par une affirmation chrétienne forte et visible, une certaine critique de la culture actuelle, l’importance accordée à la figure de prêtre et une grande attention à l’art de la communication.
Et on trouve dans son dernier ouvrage : Quel rapport avec l’Église ?, qui a un sous-titre très parlant : Confiance et vigilance, une synthèse des deux pôles qui ont délimité sa vie et la vie de beaucoup qui, comme lui, ont assimilé parfaitement le Concile Vatican II et ont observé, avec inquiétude, certaines évolutions postérieures : « coupler l’enthousiasme ou la disponibilité des catéchumènes et la prudence ou la souffrance des déçus ou des blessés ». Enthousiasme et prudence. Confiance et vigilance.
Nous avons besoin, aujourd’hui plus que jamais, d’esprits lucides, libres et humbles comme celui de Henri Bourgeois. Ainsi la théologie va retrouver son prestige, et la communauté chrétienne en même temps que la société tout entière – car les bons théologiens comme lui écrivent en songeant à tous – en bénéficieront.
Pourquoi Henri Bourgeois ? et, en particulier, pourquoi l’approfondissement des thèmes concernant les Recommençants ?
A. - Un itinéraire intellectuel
Je voudrais, brièvement, parler de la naissance de mon expérience d’approfondissement de cet aspect de la réflexion de Henri Bourgeois.
Avec d’abord un avertissement : je crois que le vécu des communautés italiennes a été et est encore, assez différent du vécu français. Et ensuite une précision : à mon grand regret, je n’ai pu rencontrer personnellement Henri Bourgeois. Ces réflexions sont donc, pour la plupart, un témoignage sur mon parcours plutôt qu’un discours bien charpenté, et c’est donc ainsi qu’on doit les lire.
Après avoir terminé mes études auprès de la Faculté de théologie du Latran, j’ai ressenti la nécessité de continuer la réflexion à la fois du côté des études et du côté d’un engagement concret.
Et, en fait, l’expérience ecclésiastique m’a désenchanté. Nous sommes dans les années 1980-1985. En Italie, du côté ecclésiastique et pastoral, on discute beaucoup de communion et de communauté. Lors des congrès ecclésiastiques, les témoignages mettent la communauté chrétienne au centre des débats. Mais le noyau qu’on ne focalise pas est : quelle communauté chrétienne ? La question reste ouverte. Mon sentiment est alors qu’on entend parler d’une communauté chrétienne qui existe seulement dans les documents, tandis que dans la vie de tous les jours les communautés et les chrétiens bougent avec d’autres temps et d’autres rythmes.
C’est pendant cette période que ma réflexion rencontre l’œuvre de Henri Bourgeois.
Ses paroles représentent pour moi une saine provocation à reconsidérer d’une façon radicale le moyen de penser la proposition chrétienne. Plus exactement : « penser à neuf ». C’est une façon de penser à neuf qui devient, c’est mon point de vue, un moyen nouveau de « faire la théologie ». Une façon de faire la théologie qui sache vraiment dialoguer avec le contexte culturel chargé de nouveautés radicales. Tandis que, presque partout, les nouveautés culturelles sont perçues comme un problème plutôt que comme une occasion, dans la réflexion de Henri Bourgeois, je relève, au contraire, la nécessité d’envisager la nouveauté culturelle comme un lieu théologique pour une nouvelle proposition chrétienne. Savoir lire la nouveauté culturelle signifie savoir percevoir ce qui arrive de neuf dans les événements historiques dans lesquels on vit concrètement.
Pendant que j’étudie la réflexion de H. Bourgeois, je m’engage concrètement pour une période de 10-15 ans dans un travail d’animation de groupes de chrétiens. La caractéristique des personnes avec lesquelles je travaille, c’est leur simplicité : voilà des croyants qui perçoivent la nécessité de penser à neuf leur façon d’être chrétiens. Croyants, j’affirmais qu’ils l’étaient. Peut-être, plus exactement, s’agissait-il de mal croyants. En les nommant ainsi, je ne veux pas donner une évaluation. Je voudrais dire, avec plus de modestie, que beaucoup parmi eux avaient eu des expériences avec lesquelles ils ressentaient la nécessité de se réconcilier. Ou, plus exactement, ils ressentaient la nécessité de reprendre une réflexion, un engagement de vie qui, avec le temps et pour différentes raisons, s’était affaibli jusqu’à disparaître.
J’ai vécu cette période avec enthousiasme et regret. Avec enthousiasme, parce que j’ai touché de près le véritablement grand nombre de personnes qui avaient envie de recommencer une réflexion sur la proposition chrétienne. Et une réflexion pour vivre différemment sa propre existence. Avec regret, parce que je m’apercevais que la réflexion pastorale officielle semblait ignorer tout à fait cette grande partie de croyants qui, même s’ils étaient déçus par une proposition chrétienne qui n’avait pas de dialogue avec leur monde, n’avaient aucune intention de renoncer à reprendre un chemin.
Il serait intéressant de revisiter, dans ce contexte, la réflexion que l’Eglise italienne était en train de faire pendent ces années-là.
Tout se passa comme si le changement de contexte n’affectait nullement ce que la communauté proposait ni comment elle le proposait.
C’est dans les années 1990-1995 que l’écart entre certains discours ecclésiastiques officiels élaborés en Italie et la réalité ecclésiale concrète apparaît clairement. Mais, dans la réflexion officielle, rien de tout cela. Plus exactement, on constate que la situation a changé, on esquisse même des analyses sociologiques et religieuses très sérieuses et rigoureuses. On s’attendrait à ce que, après de telles analyses, même la proposition chrétienne se réfère différemment à la réalité.
Au contraire, c’est encore ce que je définis comme un système doctrinal qui prévaut. Avec la tentation de dire toute la doctrine chrétienne dans tout document qui aborde un problème spécifique. Le risque est évident : toute nouvelle situation produit des documents ecclésiastiques qui enrichissent les bibliothèques, mais qui ont peu de répercussions sur la vie des chrétiens. Il y a un aspect qui m’a particulièrement gêné : l’église officielle continue à intervenir et à proposer comme si le contexte dans lequel l’église évolue était un contexte de chrétienté diffuse. La réalité est vraiment différente, mais on ne veut pas en prendre note.
C’est vraiment sur ce terrain-là que mon expérience et ma réflexion croisent la réflexion de Henri Bourgeois : elle devient un point de repère pour focaliser la nécessité de réaliser une pratique sous le signe de la dimension catéchuménale. Mon expérience établit que la demande de recommencer à croire est une demande largement répandue, mais qui ne trouvait pas de la place dans la pastorale officielle. Ce qui prévaut, ce n’est pas la logique de l’itinéraire de catéchumènes mais la défense du petit troupeau.
La paroisse est en train de devenir un lieu répétitif où la plus grande partie de l’activité ecclésiastique est employée à la catéchèse pour les enfants, puis c’est presque le vide. Au point que quelqu’un a défini le sacrement de la confirmation comme le sacrement du « grand exode ». Après avoir eu la confirmation, beaucoup de jeunes quittent la communauté. Pendant les dernières vingt années, la situation a suivi encore plus ce chemin. J’aurais aimé voir une réflexion sérieuse soit sur la façon de réaliser la proposition chrétienne soit sur les destinataires à privilégier. Avec grand regret, je remarque que les recommençants, pour la plupart des adultes qui connaissent le poids, la fatigue et la joie de vivre, ne trouvent pas leur place dans la pastorale ordinaire.
B. Pourquoi « Henri Bourgeois » ?
Comme le lecteur aura pu le relever, ce que j’ai exprimé jusqu’ici, c’est le récit d’une expérience qui est devenue une occasion de réflexion. L’étude et l’approfondissement de la pensée de Henri Bourgeois répondent à des questions précises d’approfondissement concernant les recommençants. Plus précisément, voici ces questions :
Voilà certaines des questions avec lesquelles ma réflexion, sans doute plus structurée, et articulée d’une manière adéquate, va essayer de se mesurer.
Après deux années de gestation, je vais commencer, dans les prochaines semaines, à écrire ma thèse. Une réflexion qui m’enchante et m’effraye en même temps, parce que je suis certain que cela m’ouvrira des possibilités capables d’interpeller vraiment les hommes et les femmes de notre époque. Mais de façon plus radicale par rapport aux propositions officielles. Et tout cela grâce à la réflexion et à la provocation qu’Henri Bourgeois nous a laissée, pour continuer l’annonce du Christ ressuscité pour les hommes et les femmes de notre époque et dans leur vie quotidienne.
Un héritage précieux et contraignant en même temps.
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