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Théologie de la communication

THÉOLOGIE ET COMMUNICATION

L’article que voici est écrit par un proche collaborateur d’Henri Bourgeois dans le domaine Foi et communication. A ce titre il est plus qu’un témoignage : la présentation d’une démarche théologique, encore rare à l’époque où elle s’élabora.

Henri Bourgeois, la communication et la théologie.

Jean Bianchi, Chambéry, Octobre 2003

Lors de leur assemblée plénière de Lourdes en novembre 1980, les évêques français décidaient d’assigner dix orientations à une pastorale de la communication appelée, selon une formule de l’époque, à « relever le défi lancé par les médias à l’Eglise ». La cinquième des orientations de cette liste préconisait, entre autres, la création d’un Institut de la Communication et de l’Information dans l’une des universités catholiques de ce pays et lui esquissait un cahier des charges ambitieux. La théologie y était sollicitée pour éclairer de sa réflexion les questions majeures de cette pastorale.

L’Institut qu’imaginaient alors les évêques n’a jamais vu le jour. Cependant il a été préfiguré, et ses objectifs partiellement honorés pendant une vingtaine d’années, dans quelques initiatives lyonnaises de recherche, d’enseignement et de formation permanente, où le Père Henri Bourgeois, alors doyen de la Faculté de Théologie, a joué un rôle éminent.

Il n’avait certes pas attendu cette circonstance pour assouplir sa plume dans la chronique journalistique, aiguiser son discernement sur la culture des écrans, accepter de transmettre un enseignement via les audiocassettes ou encore risquer sa parole dans d’incertains débats publics hors des cercles théologiques ou des auditoires conquis d’avance. Pourtant, il reçut cette orientation de Lourdes 1980 comme une invitation pressante de son Église, un appel personnel à s’engager sur un nouveau « chantier » théologique, celui de la réflexion chrétienne sur la communication et les médias, chantier auquel il a consacré jusqu’à sa mort (octobre 2001) une part notable de son activité intellectuelle. Je peux en témoigner, ayant été sur ce chantier-là la personne la plus proche de lui. Je voudrais indiquer brièvement, pour mémoire, les travaux qui y furent menés. Avec leur côté de défrichage et leur goût d’inachevé.


1. Un appel

Dès octobre 1983, Henri Bourgeois crée, avec son collègue le pasteur Jean-Marc Chappuis, doyen de la Faculté de Théologie (réformée) de Genève, le séminaire Médiathec : Médias et théologie de la communication. Son statut sera celui de « laboratoire de recherche » de la Faculté de Théologie, un laboratoire à dimension œcuménique et internationale. Il l’animera jusqu’à sa retraite, pendant 16 années !

Posée dès le départ, la problématique est la suivante. Hors de doute que les médias contribuent fortement à donner son visage propre à la culture contemporaine. Or ce visage-là est sévèrement décrié par la classe intellectuelle comme par les autorités morales. Pourtant, on ne peut pas s’adresser à une culture, y compris pour l’affiner et/ou pour l’évangéliser, en commençant par la mépriser. Cette culture-là mérite un discernement plus nuancé, auquel le théologien se sent convié.

N’y a-t-il pas, en effet, dans l’expérience historique du christianisme et dans sa pensée, des ressources intellectuelles et éthiques pour un discernement neuf de la culture médiatique, pour se dégager des positions élitistes, pour lui inspirer une réaction créative et pas uniquement critique ? N’y a-t-il pas une tâche d’évaluation théologique de la communication contemporaine, voire une « théologie de la communication » à envisager ? L’expression ne faisait pas l’unanimité parmi les membres du séminaire, mais Henri Bourgeois ne l’écartait pas.


2.Un groupe de recherche original : Médiathec

L’originalité de ce séminaire fut de réunir des personnes à double compétence :

  • d’un côté une pratique médiatique, dans un champ ou un autre (dans le journalisme, la radio, la TV, l’édition, les relations publiques, l’animation socio - culturelle, la pédagogie audiovisuelle…),
  • de l’autre, une capacité de réflexion pastorale et théologique.

Il a tenu au jour où j’écris une soixantaine de séances de deux jours chacune.

Un des soucis de Médiathec était d’inviter pour un échange des acteurs de la communication ecclésiale de diverses confessions et divers pays : catéchistes utilisant l’outil informatique ou l’outil audiovisuel, producteurs d’émissions religieuses à la télévision, pionniers des radios chrétiennes, animateurs diocésains ou nationaux de Chrétiens-Médias et des serveurs des Eglises, éditeurs de livres ou de journaux, chargés de communication événementielle (visites du Pape, synodes, jubilés…).

Et aussi de relire l’actualité ecclésiale : émergence des communautés nouvelles, tenue des synodes diocésains ou romains, crise de Chrétiens-Médias, pratiques liturgiques innovantes, création des nouvelles paroisses, querelle de la théologie de la libération…) sous l’angle de la communication interne et/ou publique des Eglises.

Lieu où se rencontraient et se discutaient nombre de pratiques de communication publique des Eglises chrétiennes, Médiathec se voulait aussi un observatoire de l’évolution de la culture médiatique globale du XXe siècle finissant, et consacrait du temps au repérage et à l’analyse de formes émergentes : les fictions et les reality-shows à la télévision, l’electronic church américaine, la couverture journalistique de la guerre du Golfe aussi bien que celle de la vie sociale ordinaire, les thèmes religieux dans la publicité et les thèmes spirituels du cinéma actuel, les débats éthiques des journalistes, l’internationalisation des goûts musicaux l’explosion des jeux électroniques, les usages de l’ordinateur, l’évolution de l’opinion publique, les récents débats sur la transmission culturelle…

Ces fonctions de forum et d’observatoire de Médiathec se croisaient constamment avec un effort de confrontation de la pensée chrétienne aux recherches contemporaines en théorie de la communication. Nous prenions position : pour les médias-opérateurs de culture (contre les médias-instruments), pour l’importance des récepteurs et de la réception dans les processus médiatiques (et donc contre la toute-puissance prêtée aux médias et à leurs dirigeants), pour une régulation démocratique des médias (ni libéralisme total, ni contrôle étatique autoritaire)… Et, bien sûr, nous faisions résonner les catégories traditionnelles de la pensée théologique (parole, conversion, communion, ministère, sacrement, évangélisation, œcuménisme, parabole, initiation, charisme…) sur le terrain médiatique concret pour observer les effets de sens inédits qu’elles pouvaient produire .

Rappelons-nous qu’au début des années 80, la communication commençait à peine à être reconnue comme une discipline académique dans l’Université française, territoire de mission soumis aux tentatives d’inféodation concurrente des linguistes et des sociologues. Et que l’accent mis sur la communication par plusieurs figures majeures du moment (Karl Rahner, Bernard Lonergan, Avery Dulles en particulier) n’étaient guère compris de l’ensemble de la communauté théologique.


3. Des liens

Le travail théologique de Médiathec ne s’effectuait pas en vase clos, mais en étroite connexion avec un réseau de chercheurs individuels ou d’institutions universitaires animé par deux instances de la Compagnie de Jésus : le Center for the Study of Communication and Culture (installé à Londres jusqu’au milieu des années 1990) et le Centro di Studi Interdisciplinari della Comunicazione de l’Université Grégorienne de Rome. Le meilleur de ces échanges a eu lieu lors des séminaires dits de Cavalletti, dont les actes n’ont malheureusement été publiés que de manière très fragmentaire. En écho à Cavalletti, nous avions organisé à Lyon des « Semaines d’été Théologie et Communication » , puis des « Journées de réflexion pastorale sur la communication » .

Nous savions ces recherches insuffisamment formalisées et hésitions à les publier. Mais nous savions aussi l’urgence qu’il y avait à éclairer quelque peu les acteurs et les responsables hiérarchiques de la communication du christianisme, embrouillés dans des débats confus, bridés par une prudence excessive ou désorientés par des initiatives brouillonnes. Aussi, avons-nous pris l’initiative de nourrir des matériaux travaillés sur le chantier de Médiathec un enseignement théologique. Lequel a d’abord pris la forme d’un Programme universitaire de sociologie et théologie de la communication de huit semaines par an qui a été donné de 1984 à 1996. Puis celle d’une Unité de valeur optionnelle de la Faculté de théologie en cours semestriels du soir «  Foi et Communication », donnée une année sur deux durant la décennie 90.

Principal concepteur de ces enseignements qu’il assurait en bonne part lui-même (8), Henri Bourgeois y apportait non seulement une référence théologique exigeante, mais une clarté et une générosité qui tiraient ses auditeurs en avant. Une partie s’en trouve recueillie dans quelques substantiels articles de revues (9).


4. Une formation théologique pour professionnels de la communication.

De l’institut qu’ils entendaient promouvoir, les évêques attendaient qu’il soit aussi « un lieu de formation théologique pour les professionnels de la communication ». Même en l’absence d’institut, cette fonction - là fut longtemps honorée à Lyon, au moins sur un public stratégique.

En effet, au milieu des années 80, la présidence et la direction générale du groupe Bayard-Presse, alors en pleine expansion, s’alarmaient de constater que nombre de ses collaborateurs, recrutés fondamentalement sur des critères d’excellence professionnelle, se trouvaient dépourvus d’une culture religieuse suffisante pour comprendre les valeurs défendues par leur propre entreprise. Et discerner, au-delà du champ religieux labelisé comme tel, le regard évangélique que le christianisme peut poser sur l’actualité politique, sociale, culturelle, scientifique…

Au nom du Département de Communication, avec l’appui du Recteur Defois, des doyens successifs et de nombreux enseignants de la Faculté de Théologie, j’ai proposé et animé, pour répondre à cette demande de Bayard–Presse, une manière de programme de culture religieuse pour communicateurs (de 3 fois 2 jours, puis de 2 fois 2 jours) dont ont bénéficié plus de 200 cadres administratifs et journalistes du groupe sur une douzaine d’années. Au témoignage de beaucoup d’entre eux, ces sessions lyonnaises ont été un temps fort de leur parcours professionnel et personnel.

Il faudra un jour conter cette histoire-là et tirer le bilan de ce qu’elle a produit. Je souligne simplement la part qu’y a prise Henri Bourgeois, le talent qu’il avait pour traduire, sans trahir, la théologie dans un langage à la fois commun et suggestif (effort qui le rendait fraternel aux journalistes). Et cette manière de se tenir devant ses interlocuteurs, certes comme quelqu’un qui transmettait un savoir qualifié, mais surtout comme quelqu’un qui produisait, en direct et en temps réel, une pensée fraîche, une doctrine vivante, une intelligence éclairante du présent.


Voir le livre : Les médias, côté public. Le jeu de la réception., dans la liste Bibliographie ;

En particulier dans le catalogue des livres :Livres en nom propre  ; et Seront-ils chrétiens ? ;

ou une liste des articles : Articles ;

Pour aller plus loin, voir l’analyse du livre Théologie catéchuménale : Analyses ;

et le guide de lecture de ce livre : Guide pour Théologie catéchuménale et fiches qui suivent.

Ou partager les travaux des amis H.Bourgeois : Amitiés Henri Bourgeois ;

Aller à l’article suivant : Pratique des sacrements et théologie ;

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Voir aussi la notice qui lui est consacrée dans l’encyclopédie Wikipedia.